Lundi 16 mai 2011 1 16 /05 /Mai /2011 15:16

              Chez tous les philosophes grecs nommés "présocratiques" (en dépit parfois du bon sens chronologique...), le thème de la contradiction et des contraires constitue une sorte de fil rouge qui permet de situer "philosophiquement" 'mais aussi moralement et même politiquement) chacun d'entre eux (leur philosophie générale...). Ceci pour autant que leurs écrits, souvent cités dans le texte de détracteurs ou de "disciples", soient décelables dans leur vrai sens, identifiables et vérifiables. 

Les figures d'HERACLITE  (vers 576-480 av JC) et de PARMÉNIDE (vers 544-450 av JC) sont parfois opposées, mais la véracité de cette opposition compte moins que les réflexions contradictoires que celle-ci engendrent. Jean-François BALAUDÉ installe des repères utiles sur la question de la dialectique, laquelle acquiert au fur et à mesure sa signification, des interprétations des différents auteurs. C'est à partir d'une discussion auteur du sens donné par ces philosophes à l'Amitié, l'Amour, la Haine, la Lutte, la Justice, la Loi, au Moi et au Toi, à la Nécessité, à la Parole-récit et au Discours-argument et à la Raison comme au Savoir, au Monde-ordre, au Tout et à l'Un... que peut se dégager une certaine idée des différents débats qui agitent l'Antiquité et qui agitent aussi notre monde.

 

  L'Amitié, l'Amour et la Haine et la Lutte voient leur statut théorique promu d'abord par des auteurs tels que PARMÉNIDE, pour l'éros (amour), et surtout par EMPÉDOCLE (vers 490-435 av JC) pour la philia (amitié). Ce faisant, ils remodelaient des schèmes mythiques en cristallisant en quelque sorte sur ces schèmes des notions universelles... "... l'essentiel est sans doute là : ce qui est pensé à travers éros et philotès (amitié), c'est une force d'union et d'harmonie, qui donne sa consistance et sa tenue au monde. L'amour rassemble ce qui est épars, disjoint et l'unifie, il donne forme à ce qui est en manque, et de surcroit il transmet sa fécondité à ce qu'il a fécondé et formé. En ce sens PARMÉNIDE fait de l'éros le relais de l'action de la divinité suprême qui trône au centre du monde de la doxa." La force d'union qu'est l'Amitié s'oppose selon EMPÉDOCLE à la force de Haine ou de Discorde (neikos), qui tout à l'inverse tend à dissocier, défaire, ce qui tient ensemble, unifié.

Toutefois, ces deux principes, pour être contraires, n'en sont pas moins complémentaires. En effet, l'action de l'une ne peut se comprendre que dans et à travers son opposition à celle de l'autre : la Haine arrache ce qui est uni par l'amitié, laquelle exerce inversement son action d'union et d'harmonisation sur ce que la Haine a isolé, démembré. Ainsi, l'un ne peut agir sans l'autre... L'Amité et la Haine ne se donnent donc jamais purs? EMPÉDOCLE évoque en fait les deux situations : c'est le Sphairos, sphère-dieu parfaite, qui figure le Tout exclusivement configuré par la Philotès, mais cet état du Tout est un état originaire, à jamais disparu depuis l'irruption de la Haine qui, en un temps donné, entre dans le Sphairos, depuis la périphérie, et le démembre. Alors succède en un instant, à l'unité harmonieuse parfaite, la désintégration absolue et acosmique. Ensuite commence la lutte indéfinie des deux principes, l'Amour reprend pied dans le Tout, réapparaissant au centre d'un mouvement tourbillonnaire, tandis que le neikos défend ses positions. Le monde se constitue dans ses grandes masses, il se différencie progressivement ; naissent les vivants, l'homme. A chaque naissance, formation, l'Amour gagne du terrain sur la Haine, sans que celle-ci désarme jamais : Sphairos est cette origine perdue vers laquelle tend le devenir.

La lutte est donc éternelle entre les deux Puissances : seulement virtuelle du temps de Sphairos, elle ouvre au devenir, qui vit cette dualité des Puissances. Et si EMPÉDOCLE marque dans ses vers l'alternance entre les deux, dont l'hégémonie semble se faire tour à tour, c'est là comme le cadre logique d'un affrontement qui n'a jamais de cesse : indéfiniment, l'un conduit au multiple, et le multiple doit reconduire à l'un,tantôt l'un contre l'autre. EMPÉDOCLE, sur le mode "relâché" qui est le sien (pour autant qu'on puisse encore reconstitué ce mode-là...), comme dit PLATON dans le Sophiste, rejoint en vérité HÉRACLITE, plus "tendu" (même remarque...), selon qui : "Il faut savoir que la guerre est commune, et la justice lutte, et que tout advient selon la lutte et la nécessité", ou encore : "Guerre est père de toutes choses, de toutes choses roi, et les uns il a désignés comme des dieux, les autres comme des hommes, il a fait les uns esclaves, les autres libres". 

  Si nous choisissons de commencer par ces thèmes, ce n'est pas seulement parce que leur ordre alphabétique oblige Jean-François BALAUDÉ à ces placer au début de son Vocabulaire des présocratiques, mais surtout parce que sont bien mis à fleur de mots l'influence du contexte général de l'élaboration de cette pensée grecque : un contexte torturé dans une géographie qui ne l'est pas moins, une époque où la guerre et le conflit violent constituent une réalité non seulement incontournable qui donne sa couleur à la manière de voir la vie et le monde, mais très fréquente. L'impression générale de l'étudiant ou du lecteur de manière générale, est que ces textes qu'il découvre, semble le fait d'écrivains sereins, quasiment isolés du monde. Mais c'est une impression fausse - il faut attendre même les Temps Modernes pour voir apparaître des philosophes en chambre. Très souvent, et c'est particulièrement vrai pour les auteurs de l'Antiquité, ils participent pleinement à l'élaboration politique de leur monde. C'est même l'urgence, l'impression que comprendre le monde devient vital, qui amène toute une classe d'intellectuels à projeter sur l'univers tout entier la quintessence de leurs expériences.

 

    Les thèmes de La Justice et la Loi opèrent sur les philosophes qui font partie ou qui sont très proches des affaires politiques de la Cité une véritable emprise au niveau intellectuel. Les événements d'Athènes, surtout en 494-493 (les réforme de Solon), dans un contexte où le déclin de la forme aristocratique du pouvoir laisse place à la démocratie, contribuent à une remise à plat de la question du fondement de l'ordre humain : les hommes apparaissent à la fois (et non plus les dieux... ) comme source et garant des lois, puisque celles-ci sont désormais aménagées et enrichies par des décrets décidés en commun en Assemblée, après délibération et vote. HERACLITE, dans la lignée d'ANAXIMANDRE (vers 610-545 av JC), élève la réflexion sur la justice à un plan très général, qui passe même le cadre de la cosmologie. Lorsqu'il écrit : "Il faut savoir que la guerre est commune, et la justice discorde, et que tout advient selon dispute et nécessité.", il suggère de quelle façon le cas de la justice illustre la loi de l'unité des contraires : la guerre n'est pas l'exception, mais la règle - tout est conflit, de telle sorte que la justice ne peut être simplement opposée à la discorde, mais doit être comprise comme faisant un avec elle, c'est-à-dire se réalisant à travers elle. Ce faisant, par la conjonction du conflit et de la justice, il tend à supprimer l'idée même d'injustice. Ce mouvement est également accompli par EMPÉDOCLE ; pour lui aussi, il est une justice supérieure, qui s'accomplit d'elle-même, pour la raison qu'elle se confond avec le Tout lui-même. Cette justice est nécessité, et la nécessité enserre le Tout. Cela renvoie à la réflexion sur la Nécessité. 

Une fois cela déduit des textes, on peut constater une contradiction apparente venant du même auteur dans d'autres textes. On voit pourtant l'injustice resurgir dans un fragment d'HERACLITE, mais c'est au plan humain, par opposition au plan divin ("pour le dieu, toutes choses sont belles, ainsi que bonnes et justes, mais les hommes reçoivent tantôt des choses injustes,tantôt des choses justes") Cela ne signifie pas que le philosophe se soit rétracté, mais qu'il reconnaît que l'injustice est quelque chose, ou semble être quelque chose, pour les hommes. Au plan du logos commun, rien n'est injuste, mais les hommes éprouvent le juste et l'injuste ; s'ils doivent dépasser cette dichotomie, c'est en l'ayant aussi expérimentée. De sorte d'ailleurs que les hommes injustes, et couverts par les faiblesses de la justice humaine, doivent s'attendre à être exposés aux rigueurs de cette justice supérieure ("Justice se saisira de ceux qui forgent le faux, et de ceux qui en sont témoins"). La même perspective est adoptée, et en vérité se trouve très largement développée, par EMPÉDOCLE dans ses Cartharmes, ou Purifications. S'il est vrai que le seul point de vue fondé en vérité est celui de la totalité, s'il est vrai que tout advient nécessairement selon une parfaite justice (répartition), le point de vue individuel n'a pas de réelle légitimité, en tant qu'il prétendrait à l'universalité. Mais - et c'est là le point décisif - cela ne veut pas dire que ce point de vue n'a pas de valeur pour moi : car si l'ambition est d'accéder à ce plan de savoir où son point de vue se confond avec celui de la totalité, cela ne peut s'accomplir que par un dépassement de ce qui a été d'abord éprouvé, que par l'épreuve de l'injustice (subie, commise), et par le repentir. Finalement, pour HERACLITE et EMPÉDOCLE, la réconciliation du point de vue de la justice ontologique, et du point de vue de l'injustice (finitude), peut s'opérer au travers des notions de Loi et de décret : il est une loi une et divine pour HERACLITE dont se nourrissent les cités des hommes ("elles se nourrissent toutes, les lois humaines, de la loi divine, qui est une ; car elle les domine autant qu'elle veut, et elle suffit à toutes, et les surpasse") ; il est un décret divin qui vaut pour tous, selon EMPÊDOCLE ("Il est un oracle de la Nécessité, antique décret des dieux, éternel, scellé par de larges serments".) cela veut dire que ce qui est doit être, car cette loi divine doit être norme pour les hommes, tout comme le décret divin doit guider tous les décrets humains.

 Nous reprenons toujours le texte de Jean-François BALAUDÉ (sans les références. Pour cela, voir Le Vocabulaire des philosophes), car cela montre à quel point cette pensée se nourrit encore du cadre mental très antérieur à celui d'ARISTOTE. L'influence des mythologies sur ces hommes perdurent, malgré leurs efforts de systématisation. Mais aussi, et cela ne transparaît sans doute pas, les considérations sur la justice, la loi et les décrets sont influencées par l'adhésion ou non au style de gouvernement, approuvé ou réfuté, par les auteurs. Car il subsiste toujours la tentation, pour sauvegarder un état social satisfaisant, que "couvrir" les décrets de l'aura de la loi divine, et inversement de commencer à contester, comme d'autres philosophes plus matérialistes le font, la connaissance ou même l'existence de cette loi divine. Plus on se rapproche de notions directement liés à la philosophie politique, plus la tendance est de vouloir justifier un certain nombre de décrets. Et si nous prenons des textes généraux, les mêmes auteurs ont certainement écrits d'autres textes plus explicitement liés à la politique de la Cité, mais sans doute n'en n'avons-nous pas connaissance...

 

     Précisément, ce qui précède sur le sens de la justice - les hommes peuvent ressentir une injustice alors qu'il pourrait ne pas en s'agir d'une - les réflexions sur le Moi et le Toi, apparaissent comme une grande nouveauté dans l'histoire de la pensée. "je me suis cherché moi-même", écrit HERACLITE. Si la réflexion antérieure n'est pas exempte de considération sur la valeur de l'individu et la connaissance de soi-même, le retour sur soi apparaît désormais primordial, et il engage de manière décisive une démarche de pensée inédite, fondée sur la recherche, l'investigation de soi-même, par soi-même (et non à la lumière de textes religieux...). Mais Jean-François BALAUDÉ a raison de le souligner : nous ne sommes pas dans une ère ou même la préfiguration d'un ère de l'intersubjectivité principielle, ou même seulement dans un appel à l'introspection psychologique (encore que là...). La réflexion sur soi, la recherche de soi, conduit à une réflexion sur les moyens et les limites de la connaissance humaine, et cette réflexion est libératrice. L'homme en quête de savoir, s'affranchissant de toutes les autorités (sociales, religieuses, poétiques), s'efforce de constituer à partir de soi un discours de vérité, qui implique précisément le dépassement de soi, comme être fini et contingent. HERACLITE écrit : "C'est un savoir, qu'écoutant non pas moi mais la raison, l'on accorde que tout est un".  La figure du philosophe indépendant est magnifiée d'ailleurs par la vie, telle qu'elle est rapportée, de SOCRATE (vers 469-399 av JC).

 

     Pour PARMÉNIDE, la Nécessité enserre l'être : "La puissante Nécessité le tient dans les liens d'une limite, qui l'enserre tout autour ; en raison de quoi c'est justice que l'étant ne soit pas sans fin". C'est encore plus fort chez EMPÉDOCLE, qui y ajoute l'emprise d'un destin. Mais DEMOCRITE (vers 460-370 av JC) effectue la déliaison entre Nécessité et Justice. Contre le couple indissolublement ontologique et axiologique de Nécessité-Justice, DEMOCRITE ne veut voir qu'une nécessité d'une neutralité absolue. Du coup, il accomplit une totale neutralisation et une totale dé-théologisation. 

 

       Alors que la plupart des philosophes présocratiques ont peu brandi le logos contre le muthos, le discours-argument contre la parole-récit, allant justifié des éléments de l'une par des éléments de l'autre (comme pour les décrets par rapport à la loi divine...), HERACLITE porte une grande défiance à l'égard des récits et des mythes, comme XENOPHANE d'ailleurs. Et cela s'inscrit dans une critique des savoirs non critiques, référés à une autorité indiscutée. La mise en évidence des inconséquences théologiques, faisant des dieux des êtres agissant selon les mêmes motivations que les hommes, la dénonciation de l'anthropocentrisme et de l'ethnocentrisme (évidemment, ces termes ne sont pas de l'auteur grec...) conduisent ainsi XENOPHANE (VERS 540-475 av JC) à une redéfinition du divin qui n'entre dans aucun récit (théogonique ou cosmogonique), car le dieu est défini dans un pur rapport à soi, il est un, stable, et n'a d'autre activité que celle de la pensée. HERACLITE est plus radical : le logos vrai n'a de cesse de donner la chasse à l'illusion. Ce logos rigoureux, nécessaire, n'est pas inaccessible, il est au contraire commun, et pour se donner aux hommes, il ne réclame de ceux-ci qu'un effort pour s'arracher à leurs pensées particulières : "Tandis que la raison (logos) est commune, la plupart vivent comme s'ils avaient une intelligence particulière". 

 

   A la question : comment s'obtient le savoir? HERACLITE a poussé le plus loin la réflexion. Le savoir comme exigence radicale, savoir de ce qui est commun et non particulier, ne peut être fondé sur l'autorité, quelle qu'elle soit (religieuse, sociale ou même savante - prétendument), il ne peut non plus être simplement cumulatif ; il est neutre et doit se penser d'abord comme séparé, de cette séparation à laquelle conduit l'acte critique, et qui est pour lui fondateur : "ce qui, séparé de tout, est savant". Cette séparation est nécessaire, et comme le savoir n'est pas pur un, le savoir contient sa négation : il est ce qui retire et s'unifie à partir d'une multiplicité qu'il pense et réfléchit, récuse et conserve. "Oui, dit un fragment, il faut bien que ceux qui enquêtent sur une multitude de choses soient des hommes qui aient la pratique du savoir" ou dans un autre traduction : "Oui, il faut bien que ceux qui ont la pratique du savoir enquêtent sur une multitude de choses."

A côté de ce modèle héraclitéen du savoir, avant tout analytique, existe un autre modèle, concurrent, illustré par EMPÉDOCLE : vaste et amplifiant, il se pense comme savoir du Tout, et vise moins à séparer qu'à réunir, à faire saisir l'unité englobante de ce qui semble se donner comme disjoint. Ce savoir fait jouer à plein la coopération de l'intelligence et des sens, qui livrent le tout, parce qu'ils sont homéomorphes au tout : nous connaissons eau, air, terre, feu, amitié et haire, par ce qui en nous est de même nature. Ainsi, l'Amitié à l'oeuvre dans la constitution des composés est moins à penser que d'abord à voir.

 

       Le Tout, le Monde-ordre est, toujours d'après Jean- François BALAUDÉ, à peu près le commun dénominateur des spéculations "présocratiques". La catégorie de Nature a été presque rétrospectivement appliquée à nos auteurs, tandis que celle de Tout, qui se révèle solidaire de celle d'être, est située au coeur de leur enquête. PARMÉNIDE lui-même, lorsqu'il explore la voie de la vérité qui est celle de l'être, vient à décrire l'être comme "tout ensemble", comme complet. Parler de l'être, d'un être compris comme isolé du devenir, c'est parler de ce qui est sur le mode de la totalité. A fortiori, la compréhension de l'être comme intégrant le devenir implique t-elle une recherche sur la totalité qu'elle forme. Le rapprochement des formules de PARMÉNIDE et d'EMPEDOCLE sur le tout fait apparaître deux compréhensions biens distinctes du tout, l'une que l'on pourrait décrire comme exclusive, l'autre comme inclusive. En effet, la première tend à définir le tout dans un rapport d'identité à soi, en l'occurrence celui de l'être avec lui-même; la seconde tend différemment à voir le tout comme un ensemble uni et pluriel, comprenant tout ce qui est et advient. La conception d'HERACLITE rejoint celle d'EMPÉDOCLE : "toute choses (sont une)" écrit ce dernier. C'est cette conception, du tout pluriel, que se montre la plus féconde, et le risque que l'on pouvait y voir, de dispersion de l'être, de perte de l'être, est conjuré par la mise en oeuvre d'un modèle, qui est celui du kosmos, autrement d'un ensemble ordonné.

    L'exigence d'unité s'articule d'abord à l'exigence d'un principe, à propos de la notion de Un, constituant le fondement de ce qui est, et offrant un point d'ancrage pour la pensée. Dégager le principe d'unité qui sous-tend ou surplombe le divers qui est donné, c'est introduire une raison (logos), et proposer une intelligibilité, un sens. C'est pourquoi cette recherche-spéculation sur l'unité est précisément le fait du logos, qui unifie les contraires, et va jusqu'à se reconnaître lui-même comme l'un, dans par exemple la pensée d'HERACLITE

 

 

        René MOURIAUX réfléchit à la naissance de la dialectique occidentale, celle qui nous agite encore, autour des pensées de THALÈS (VII-VIèmes siècles av JC), PARMÉNIDE, HÉRACLITE, avant celles des "socratiques" (PLATON, ARISTOTE, puis KANT et HEGEL). Il s'inspire surtout au début d'un travail d'Alexandre KOJEVE (Essai d'une histoire raisonnée de la philosophie païenne) ignoré par le Manuel sur la Philosophie grecque dirigé par Monique CANTO-SPERBER, pour expliquer la dialectique, au sens marxiste du terme, étant donné, comme le rappelle Bertell OLIMAN, que les fondateurs du marxisme n'ont pas donné d'explication étendue de la dialectique mise en oeuvre dans leur critique du système capitaliste. 

Il prend HERACLITE, ou plutôt ses fragments, comme point de départ, mais surtout il considère bien plus que l'attribution d'une pensée ou d'une autre à un auteur ou à un autre (il est vrai que parfois l'exégèse prend un tour aléatoire... ), les va-et-vient constant, autour notamment des notions que nous avons abordées précédemment, entre elles et eux. Ainsi, et cela est encore plus visible avec des auteurs dont les oeuvres nous sont parvenues de manière beaucoup plus complètes, dans les écrits de PLATON et d'ARISTOTE (où les oppositions à la pensée d'un auteur revêtent souvent un tour polémique et proche de la malhonnêteté intellectuelle), la pensée des auteurs grecs antiques chemine d'un bord à l'autre, selon des modalités diverses.

Dans une sorte de typologie des auteurs de ces modalités, René MOURIAUX distingue initiateur, démolisseur, fondateur et passeur, qui forment au fur et à mesure que le temps passe, des corpus auxquels nous nous référons encore. De part et d'autres de ces initiateurs, démolisseurs, fondateurs et passeurs d'idées, gravitent des rectificateurs et des amplificateurs. "En l'état de notre travail, les six positions philosophiques sont à considérer comme l'expression de la tendance dominante d'un auteur. Un dialecticien ne fige jamais un concept, nous le verrons amplement par la suite."

   HERACLITE, dans cette perspective, est considéré comme un initiateur. Il n'est pas inutile de signaler, précisément à cause du caractère partiel de nos connaissances sur sa pensée, les différents tâtonnements, les différentes interprétations de celle-ci, depuis surtout que le philologue allemand Herman DIELS a publié un recueil de tous les fragments d'HERACLITE (Die Fragmente des Vorsokraditer, 1903). HEGEL et NIETZSCHE ont procédé à une réhabilitation forte de la lecture d'HERACLITE, alors qu'auparavant il était plutôt considéré comme un auteur très mineur. Selon Jonathan BARNES, dans une formule exagérée, il existe autant de philologues que d'Héraclites. Ce n'est pas pour qu'on l'appelle l'Obscur ou l'Enigmatique (en plus le grec ancien n'a pas de ponctuation et son style est très ramassé...).

Au début du 21ème siècle, deux démarches s'opposent : celle de S MOURAVIEV, russe partisan d'une approche structurale et celle de Jean-François PRADEAU, auteur de la dernière traduction française (2002), recourant au contexte des fragments "enracinés". "Quelque soit la méthode retenue ou la combinaison des deux opérée, l'intelligence du texte ne provient pas d'abord de l'étude sémantique et syntaxique mais celle-ci sert une hypothèse de sens, une approche philosophique du corpus héraclitéen. Se réclamant toujours d'une neutralité scientifique, le positivisme véhicule, sous un drapeau illusoire, les représentations ordinaires, le bon sens de l'ordre établi. La lecture la plus répandue d'Héraclite consiste à le désigner comme fondateur du relativisme dont Alain dans ses Abrégés pour les aveugles assure qu'il est une "idée assez commune aujourdh'ui, mais plutôt en paroles qu'en pensées. car il est peu d'hommes, qui, dans la prospérité, voient l'écroulement déjà en train". Au-delà du confort d'une pensée assurée de ne jamais connaître que du fluctuant, des Héraclites plus typés se profilent, stoïcien, sceptique (au sens extrême du terme), néoplatonicien pour la période hellénistique, hégélien, nietzschéen, heideggérien pour la moderne. Que tire un dialecticien suffisamment informé du grec inonien des cent cinquante fragments issus d'une hypothétique De la nature?

    Le discours d'HERACLITE comporte trois volets :

- Une phénoménologie. Au-delà des opinions particulières, des imaginations, des perceptions limitées, la raison observe deux données fondamentales, le mobilisme universel de l'univers et sa temporalité éternelle. Le premier est connu sous la forme d'adages : "tout coule", "tout change", complétés par le constat que "en changeant, il est au repos". L'image du cercle apparaît souvent "car sur la circonférence le commencement et la fin sont communs". A considérer les choses non plus du point de vue de ce qui s'écoule, les fleuves, le soleil, toute substance mortelle, mais de l'écoulement en tant que tel, à savoir le temps, "tous les jours sont de même et unique nature". 

- Une ontologie. Le réel est par essence contradictoire. Agonistique (relatif, favorable, propre à la lutte), cette ontologie place à l'origine des choses l'affrontement, la guerre, le conflit. La discorde engendre tous les êtres qui passent incessamment d'un état à un autre. la nécessité conduit l'éternelle configuration. la loi, la Justice, Dieu, le logos, le feu, autant de noms pour désigner l'univers en son unité. Dans les fragments isolés découverts ou dans les citations éparses dans les oeuvres des auteurs antiques, nous retrouvons ces couples d'opposés, dont la liste complète ne nous est certainement pas parvenue :

Touts et non-touts.

Accordé et désaccordé.

Consonant et dissonant.

Divisé-indivisé.

Engendré-inengendré.

Mortel-immortel.

Jour-nuit, hiver-été.

Guerre-paix, richesse-famine.

  La contrariété préside à tout et tout est contrariété. A noter que René MOURIAUX qualifie de magie interprétative l'opinion de Martin HEIDEGGER de la proximité de PARMÉNIDE. Il n'y aurait chez HERACLITE aucune dialectique et il assure que les couples antithétiques signifient un co-appartenance, un déploiement des contrastes. 

- Une épistémologie critique. A l'inverse d'HOMÈRE ou d'HÉSIODE, qui en dépit de leur savoir, restent à la surface des choses, HERACLITE (mais il n'est pas le seul...) veut rompre avec l'opinion commune pour atteindre un logos objectif. Eric WEILL fait de cette rupture un point essentiel du message héraclitéen puisqu'il engage à chercher  selon lui le "vrai dans le faux, l'éternel dans ce qui change, l'immuable dans le temps". HEGEL, dans son Histoire de la philosophie considère HERACLITE comme initiateur de la pensée spéculative articulant l'Etre, l'Un et le devenir.

       La figure de PARMÉNIDE, comme par ailleurs Jean-François BALAUDÉ le montre, s'oppose à cette dialectique héraclitéenne. Outre le fait que les philologues se battent pour savoir lequel est antérieur à l'autre auteur, il n'est peut-êtr pas très important de le savoir, même si René MOURIAUX penche comme Alexandre KOJÈVE pour la position dans le temps d'HERACLITE comme premier. La pensée de l'un réagit contre la pensée de l'autre et ceci importe plus de comprendre dans quels termes. En réaction à HERACLITE, dirions-nous, PARMÉNIDE affirme la solidité de l'Etre. Ceci dans un poème d'environ 200 vers dont la plupart des spécialistes considèrent qu'il nous est arrivé en entier. Ce qui ne supprime la difficulté d'interprétation, pour les mêmes raisons que pour HÉRACLITE, Sept traductions existent et les philologues ne sont pas très tolérants entre eux... Dans le Manuel dirigé par Monique CANTO-SPERBER, la traduction de Jean-Paul DUMONT (1988, 1992) est qualifiée "d'inutilisable"...

L'auteure de la dernière traduction, Barbara CASSIN (1998), explique que deux interprétations se disputent, la platonicienne (une science de l'intelligibilité) et la heideggérienne (dévoilement de l'Etre). L'alternative évacue d'autres lecture, celles de NIETZSCHE par exemple. Selon le linguiste Emile BENVENISTE, qui estime que la pensée grecque est surdéterminée par la langue, sémantique et syntaxe contribuant au contenu de ses thèses, Barbara CASSIN lit PARMÉNIDE comme "le récit du grec". La pensée s'effectue à travers une langue, mais la philosophie a pour propriété comme toute science de l'exercer de manière consciente. Autrement dit, si PARMÉNIDE propose une Ontologie compacte, ce n'est pas à cause du grec mais en raison de sa problématique insuffisamment critique.

Après avoir fait ce préalable, René MOURIAUX nous propose de tenter de saisir le sens de ce poème, qui comporte trois parties :

- PARMÉNIDE, dans un exorde, expose son intention de rapporter la parole de la Divinité qui l'informe de la vérité loin des chemins trompeurs des mortels. L'être est : l'Etre est l'Un, éternel, immobile, "ressemblant à la masse d'une sphère bien ronde, du centre déployant une force égale en tous sens". Il compare dieu à une "sphère intelligible dont le centre est partout et la circonférence nulle part."

- Dans la seconde partie, il considère que "la voie est" la voie de l'opinion qui n'est pas l'antithèse de la première. Le chemin de la vérité est celui de la certitude tandis que la pensée des hommes se contredit elle-même, disant tout et son contraire. Le poème pose le principe de non-contradiction comme clé de l'ontologie et de la logique.

 "De Platon à Henri Bergson (Les données immédiates de la conscience, 1924), l'argument de Zénon (490 av JC?) contre le mouvement a occupé une place que l'on peut juger démesurée dans l'espace philosophique. Position limite, l'éléatisme contribue à sa manière à la prise de conscience de la raison par elle-même, à la maitrise de son propre mouvement. Diogène Laerce indique dans la notice qu'il consacre à Zéon d'Elée l'impulsion qu'il a donnée à la constitution de la dialectique. Sans véritablement le vouloir et pourtant dans l'exercice d'un discours qui vise l'éternellement vrai."

 

René MOURIAUX, La dialectique, d'Héraclite à Marx, Editions Syllepse, 2010 ; Jean-François BALAUDÉ, article Les Présocratiques, dans Le Vocabulaire des philosophes, De l'Antiquité à la Renaissance, Ellipses, 2002.

 

PHILIUS

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE
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