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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 08:47

                     L'existence des villes, voire leur naissance, est fortement liée à des impératifs de sécurité et de défense. Sans doute depuis fort longtemps, la problématique de la défense et de la prise des villes (leur siège, autrement dit la poliorcétique) fait partie de la vie des cités. Ce n'est qu'avec l'apparition de la poudre et de l'artillerie que cette problématique change de manière profonde. Ce qui ne veut pas dire, notamment dans l'Antiquité, que cette problématique est demeurée inchangée. De nombreux auteurs, notamment archéologues et historiens, étudient cette problématique depuis la fin du XIXème siècle, avec à l'appui finalement de maigres témoignages de ces époques : ruines à partir desquelles nous pouvons reconstituer (plus ou moins) l'état des villes, écrits à partir desquelles nous pouvons supputer (car très peu nous sont parvenus) les problèmes de tout ordre liés à la défense des villes, dans leurs aspects techniques, sociaux, économiques et politiques. Dans un premier temps, nous nous intéressons ici aux problèmes de la guerre en Grèce ancienne, des temps homériques à l'époque des Macédoniens victorieux. Surtout d'ailleurs aux aspects plus politiques que techniques, et singulièrement aux relations existantes entre organisation du pouvoir politique (démocratie, oligarchie, tyrannie...), participation des citoyens à la guerre, état de l'économie et situation géopolitique. Il existe tout un débat sur les enchaînements historiques entre évolutions de la poliorcétique, recours au mercenariat et impérialisme maritime, notamment autour de la situation d'Athènes, ville en fin de compte sur laquelle la plus grande partie de la documentation de Grèce nous est parvenue. Alors qu'il est parfois convenu de voir le couple démocratie/organisation hoplitique de la défense s'opposer au couple oligarchie/cavalerie et mercenariat, les choses apparaissent en fait un peu moins simples.

 

       Alain JOXE (Voyages aux sources de la guerre), dans toute ses nuances, décrit la Grèce entre le VIIème et le IVème siècle av JC comme "le lieu d'une nouvelle naissance de la cité-Etat par la guerre", reprenant les études de Jean-pierre VERNANT (Problèmes de la guerre en Grèce ancienne) à son compte. "Elles ont unifié, dans le combat de la phalange hoplitique, la politique et la guerre, mais en passant pas plusieurs enchaînements de causalités hétérogènes." "(...) les cités ont cherché à maîtriser dans la discipline même de la guerre la passion déchaînée par la violence, afin d'enchaîner la violence, non seulement au pouvoir mais au savoir, non seulement au vouloir mais au devoir civique, c'est-à-dire à instrumenter entièrement et sur le champ de bataille l'organisation de la "haine" extérieure comme ciment de "l'amitié" politique interne. La phalange en formation devient, dès lors, la compétence globale de la cité et la bataille une performance significative. Une telle utopie n'était pas faite pour durer et la phalange hoplitique disparaît dans les grandes machineries militaires de l'époque hellénistique en même temps que les cités s'effacent devant les royaumes et les Empires. Les vertus hoplitiques font place à la professionnalisation des mercenaires. Cependant l'éthique du combat civique discipliné est aussi une technique militaire efficace qui se reproduit comme compétence militaire, hors de la cité, transformant paradoxalement toute unité militaire, même mercenaire, en une sorte de conservatoire des vertus de la cité antique." Le théoricien en stratégie tente de déchiffrer ce système militaire et son rapport archaïque à la citoyenneté et "surtout à la liberté de décision des citoyens face au système impérial."

 

       Claude MOSSÉ, dans son étude sur le rôle politique des armées dans le monde grec à l'époque classique, indique que "le mercenariat apparaît comme la plaie du IVème siècle grec. certes il y a eu de tout temps dans le monde grec des hommes qui se louaient comme soldats. Mais au IVème siècle le fait se généralise, et surtout ce ne sont plus seulement les dynastes orientaux qui recourent à leurs services. Les cités grecques en font autant, et le monde grec est parcouru par des bandes de mercenaires prêtes à se louer au plus offrant, menace perpétuelle pour la sécurité des cités grecques (A AYMARD "Mercenariat et Histoire grecque, 1959). Assurément la généralisation de l'emploi des mercenaires présentait de multiples avantages : elle libérait les citoyens des charges militaires et leur permettait de vaquer à leurs affaires et à leurs occupations traditionnelles. Elle mettait à la disposition des stratèges des rmes expérimentées, bien entraînées et dociles, au moins autant qu'on les payait. Il suffit d'évoquer ici les conséquences sur le plan de la tactique militaire de l'emploi des armées de mercenaires, en particulier le développement de l'infanterie légère qui allait permettre des manoeuvres beaucoup plus souples que celles qu'impliquaient la lourde armée d'hoplites."

 

      Pour cerner de quelle défense il est question, il faut se représenter ce qu'était la cité grecque, petite ou grande. Il était composée d'une population de citoyens (cultivateurs propriétaires) répartis spatialement entre un centre urbain, la ville proprement dite (asty, polis), en général fortifié, et un territoire (chôra). Ce territoire, lieu des activités paysannes, jouait aussi un important rôle symbolique, terre des ancêtres abritant des sanctuaires vénérés consacrés aux divinités, et les sépultures des familles. C'est de l'exploitation du sol que la majeure partie des citoyens tiraient leurs revenus. L'activité "normale" des Grecs, honorable par excellence, c'était depuis toujours le travail de la terre : autant qu'une profession, l'agriculture était comprise comme un idéal de vie. Michel DEBIDOUR nous apprend ainsi que s'opposent trois conceptions de la cité, "qui recouvrent toute l'ambiguïté du terme polis : le territoire hérité des ancêtre ; la citadelle, foyer géographique également, abritée derrière ses murs ; ou bien la communauté humaine des citoyens sur leur territoire, voire les hommes seuls, fût-ce à l'écart de leur territoire naturel. Et ces trois conceptions orienteront différemment la stratégie défensive des cités." Au Vème siècle, comme auparavant, "le territoire restait l'enjeu des opérations militaires." Il s'agissait de protéger ses cultures et de sauvegarder ses bétails ou de détruire celles de l'adversaire et de piller ses biens. Pas de siège pour s'emparer de la cité. les murailles, même si elles restent modestes, suffisent à dissuader d'aller plus avant que cette destruction et ce pillage. Seule Sparte est démunie de murailles ; les guerriers ne doivent compter que sur eux-mêmes pour protéger leur cité. Durant la guerre du Poléponnèse, la première à durer si longtemps, "les deux camps ont compris ce qu'ils avaient à gagner à déstabiliser l'agriculture de l'ennemi en implantant chez lui un poste d'observation solidement fortifié qui permettrait d'entretenir une insécurité permanente chez les cultivateurs de la compagne." "Si la désorganisation s'étendait aux cérémonies religieuses, l'interruption forcée des cultes ancestraux n'était pas sans impact psychologique (...)."

Cette conception se retrouve chez de nombreux auteurs, jusqu'à la démonstration de la liaison entre cette répartition géographique du territoire et d'un espace civique. LEVEQUE et VIDAL-NAQUET (1964) définissent l'espace civique comme la combinaison de deux éléments de nature opposée : l'un homogène, la communauté des citoyens théorique égaux par la loi et devant la loi, l'autre hétérogène, le territoire avec son asty et sa chôra. L'espace civique qui correspond au concept antique de gè poltikè apparaît selon ces auteurs comme l'expression de la relation juridique exclusive du citoyen à sa terre, de la communauté politique à son territoire. GARLAN (1973), reprenant la notion d'espace civique, développe celle de l'espace stratégique. La maîtrise du territoire du centre jusqu'à la périphérie selon une représentation concentrique de l'espace (PIMOUGUET-PEDARROS, 1997), l'organisation d'une défense en réseau, permet non seulement de faire face à une invasion mais aussi de conférer à l'espace politique une homogénéité de nature à éviter les séditions, la guerre civile.

 

          Le professeur d'histoire grecque à l'université Jean Moulin Lyon III Michel DEBIDOUR estime que "une théorie trop cohérente a longtemps prétendu rendre compte de l'évolution de la campagne attique à la fin du Vème et au début du IVème siècle. Selon cette théorie, après l'occupation de Décélie au plus tard, la campagne ne s'en était pas relevée, et la petite paysannerie appauvrie, voire ruinée, avait dû céder ses propriétés, en contribuant ainsi à une concentration des terres aux mains des plus riches.(...) Et cette évolution aurait même, en ébranlant l'édifice d'Athènes, contribué à provoquer les évolutions et les crises du IVème siècle (EHRENBERG, The people of Aristophanes, 1951 ; Claude MOSSÉ, LA FIN DE LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE, 1962)". Cependant, des études plus récentes (HANSON, Warfare and agriculture in Classical Greece, 1983... ) montrent que les capacités de destruction d'une armée, à l'époque, restaient limitées par la crainte des contre-attaques surprises (à cause du développement d'une cavalerie), "et la campagne attique n'a pas manqué de se relever très rapidement après la guerre." Les riches, de plus, n'étaient pas "forcément en bonne posture pour racheter des terres après la guerre : les impôts de guerre (...), la perte des animaux et des esclaves les avaient frappés plus que les petites paysans, peut-être les mieux à même de remettre leurs terres en culture par leurs propres forces". La Poliorcétique d'ENE LE TACTICIEN, tire dans les années 360 av JV la leçon des conflits précédents et accorde une attention très grande aux moyens de protéger un territoire contre les ravages de l'invasion. Michel DEBIDOUR s'appuie sur les écrits de THUCYDIDE, du PSEUDO XENOPHON pour comprendre la défense du centre urbain de THEMISTOCLE à PERICLES, période cruciale pour les changements institutionnels intervenus à Athènes. C'est une certaine rupture avec la tradition hoplitique qui se dessine, où une nouvelle tactique semble s'affirmer, celle de ne pas défendre le territoire, à un moment où la production agricole du terroir et même la production minière prennent une moindre importance à côté de la richesses apportée par le tribut et le commerce.

Il ne pense pas comme J OBER (La guerre en Grèce à l'époque classique, Presses Universitaires de Rennes, 1999 ; Fortress Attica, Defence of the Athenean Land Frontier 404-322 BC, Mnemosyne 84, 1985) que l'abandon de la stratégie hoplitique et de ses règles traditionnelles soit rattaché à l'existence de la démocratie, qui changeait le contrat social implicite (prépondérance de la classe des hoplites), car les hoplites eux-mêmes ne formaient pas une classe consciente d'elle-même. Quoiqu'il en soit, il semble que les choses s'articulent de manière suffisamment complexe pour qu'on n'y voie effectivement pas une évolution continue de la démocratie vers l'oligarchie de manière concomitente avec l'abandon de la tradition hoplitique pour un programme de fortifications (élaboration des Longs Murs reliant Athènes au Pirée). Il est difficile d'expliquer le choix stratégique de PERICLES dans ce sens strict là : il faut se souvenir que la majorité de la population reste des cultivateurs et qu'une bonne partie des artisans et des commerçants sont des métèques. "En somme, le danger que l'invasion faisait courir à Athènes aurait moins été celui de la disette que celui de la discorde intérieure, dès lors que la peste eut abattu Périclès et son prestige. (...) Si la guerre du Péloponnèse affecté l'équilibre social d'Athènes, longtemps, tant que la thalassocratie permit un ravitaillement assuré, ce fut moins par la pression économique que par l'effet moral et psychologique : le déracinement et la transplantation des paysans à la ville, l'abandon des terres et des sépultures ancestrales ont bien ébranlé (...) les assises de ma société athénienne traditionnelle. Mais si les Athéniens conduits par Periclès refusaient de se plier, sur leur territoire, aux règles du jeu traditionnelles de la guerre, ils croyaient toujours à leur efficacité pour les autres, et accumulèrent les invasions et les ravages chez leurs ennemis. Il semble donc bien exister un lien entre la stratégie péricléenne et la démocratie. On a vu que plusieurs auteurs voyaient dans les murailles une incitation à la lâcheté. C'est ce qu'expriment (...) les écrivains plus ou moins favorables aux régimes oligarchiques, comme XENOPHON ou ISOCRATE (...)". Leur vision est que les intérêts des commerçants et des artisans auraient primé sur ceux des propriétaires et des paysans ; elle se construit à la lumière de la défaite d'Athènes, et du rejet consécutif de la démocratie populiste qui avait conduit la cité à ce désastre. Son caractère véridique est donc soumis à caution. Des retournements de perspectives (par rapport à ce qui s'est réellement passé et aussi sur la nature réelle des régimes politiques critiqués) peuvent s'avérer piégeant dans une lecture trop fidèle de leurs écrits... Michel DEBIDOUR considère que la nouvelle société grecque née de la fin de la guerre du Poléponnèse se caractérise surtout par la perte marquée de l'esprit civique, qui fondait l'organisation hoplitique et la solidarité des citoyens. "Les citoyens, à qui on a peut-être trop demandé pendant la guerre qui vient de s'achever, sont de moins en moins disposés à participer à la défense civique, à donner de leur personne comme à donner de leur argent. Les riches rechignent à payer les impôts, à remplir la triérarchie, qui pesait lourdement sur eux, alors que beaucoup se faisaient jusque-là gloire de faire face à leurs obligations et au-delà." Les règles hoplitiques étaient supportables pour des guerres courtes même fréquentes. Celle du Poléponnèse a justement été trop longue et les citoyens ont peu à peu préféré payer des mercenaires. 

 

          Yvon GARLAN décrit les débuts de la poliorcétique grecque. Alors qu'aucune modification essentielle dans l'art des fortifications et dans les procédés de siège ne parait être intervenue avant la fin du Vème siècle (défense passive de puissantes murailles contre laquelle les assiégeant construisaient des contre-murailles et attendaient que les habitants de ma cité se lassent du siège, par faim, par crainte ou autres...), durant la guerre du Péloponnèse, les Athéniens recourent à une défense plus active. "Durant (cette guerre), les Athéniens furent les seuls à avoir les moyens économiques et le courage politique de sacrifier de sang froid (...) la défense du territoire à la sauvegarde de la ville, car c'était pour eux la seule façon de maintenir leur empire maritime pourvoyeur de tributs, qui se trouvait menacé par la supériorité terrestre des Spartiates. Mais leur stratégie, toute conjoncturelle et circonstancielle qu'elle fût, et en dépit de son échec final, n'en préfigurait pas moins, dans une certaine mesure, la stratégie nouvelle adoptée par la plupart des cités grecques à partir du IVème siècle." Celle-ci faisait du territoire et de la ville un usage diversifié pour résister à un siège, dont les moyens techniques mêmes se développent. Parce que précisément l'essentiel de la richesse des cités se concentrent désormais plus sur la ville elle-même, la prise de celle-ci devient l'objectif principal des agresseurs. Et cette tendance s'accentue ensuite au début de l'époque hellénistique. "Le lien ombilical entre la ville et son territoire se trouva en conséquence tranché sur le plan militaire : l'une devait à ses fortifications de conserver une relative autonomie d'action, tandis que l'autre ne pouvait que subir sans appel la loi de la supériorité numérique. L'essor de la poliorcétique grecque date donc du moment où - le corps civique tendant à se détacher du territoire et à s'identifier à la ville - le problème de la défense se posa en termes purement techniques, c'est-à-dire sur un plan politique supérieur au monde des cités." C'est là, pensons-nous, une des origines de l'idée que la chose militaire n'est finalement qu'un problème technique, dépourvu de tout lien avec la politique. "Mais cette évolution stratégique n'eut pas à tel point bouleversé les procédés de siège si la qualité des troupes et l'organisation générale des armées ne s'étaient simultanément ressenti de la crise de la cité : sans l'essor du mercenariat et le développement de troupes légères, la pratique de l'assaut, qui exigeait de tout autres dispositions physiques et psychologiques que celle de l'investisssement, eut plus de mal à s'imposer ; et sans l'apparition d'Etats de nature tyrannique ou monarchique, capables de fournir un effort de guerre d'une puissance inaccoutumée, on n'eut pu disposer d'un parc de siège suffisant pour qu'un assaut valût la peine d'être tenté. ce n'est donc pas un hasard, ni le simple effet d'une cause particulière de caractères technique, sociale ou politique, si la poliorcétique grecque atteignit son apogée au temps d'Alexandre et des diadoques, au cours des conflits acharnés qui accompagnèrent la naissance des empires : ce fut le résultat d'une conjonction de force et d'appétits nouveaux libérés par l'éclatement de la cité, l'effacement du soldat-citoyen et la faillite du mode de combat hoplitique ; du déchaînement de la puissance érigée en absolu, s'alimentant elle-même et ne visant qu'à son propre accroissement."

 

Marie-Hélène DELAVAUD-ROUX, Pierre GONTIER, Anne-Marie LIESENFELT, Christian BOUCHET, Isabelle PIMOUGUET-PEDARROS, Christian SCHWENDEL et Sylvie VILATTE, Guerres et sociétés, Mondes grecs, Ve-IVè siècles, Atlande, 2000 ; Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999 ; Michel DEBIDOUR, Les grecs et la guerre, Vè-IVè siècle, Editions du Rocher, 2002 ; Claude MOSSÉ, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, sous la dirction de Jean-Pierre VERNANT, Ecole des Hautes Etudes en Science Sociales, 1999 ; Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.

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