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18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 14:15

   Même si nous commençons à ce stade par reprendre une présentation quelque peu académique de l'évolution de l'idée de Démocratie, nous ne devons pas être dupe que nombre d'auteurs se battent à la fois contre des absolutisme et pour la sauvegarde d'intérêts bien compris qui passent par la réservation du vocable "peuple" à des catégories bien précises - et limitées ) de la population. Chez ROUSSEAU, MONTESQUIEU, VOLTAIRE, TOCQUEVILLE pour ne citer que de très connus, il y a constante attentation apportée à la constitution de lois permettant à la fois d'échapper aux régimes autoritaires, monarchiques ou religieux pour rester à leurs époques respectives, et aux régimes populaires, où population non "digne" et populace ne font souvent qu'un.

 

   Ainsi cette présentation que l'on pourrait qualifier de "libérale" comparativement à d'autres, notamment "radicale", est effectuée par Jean-François KERVÉGAN que nous suivons ici. Bien que la taille des Etats modernes, écrit-il, "soit souvent présentée comme un obstacle à la démocratie classique (Federalist n°10), cet argument n'explique pas la transformation du concept : ce "vice radical" (ROUSSEAU, Sur le gouvernement de Pologne) conduirait plutôt à l'abandonner. Plus décisive est à cet égard la conscience, qui se répand au XVIIIe siècle, de ce que la société humaine ne se réduit pas à l'ordre politique, qu'elle n'est pas, contrairement à la thèse classique, politiquement insituée. Bien avant Hegel, Paine souligne en 1776 (Le Sens commun, Aubier, 1983) que la société et le gouvernement diffèrent "et par leurs principes, et par leur origine" : pour lui "l'ordre social est toujours un bien, mais le meilleur gouvernement est un mal nécessaire". Cette distinction offre un fondement à la mutation de la notion de démocratie. La primauté de la société plaide pour un système assurant sa juste représentation. Elle appelle aussi une relativisation de la politique : ce n'est pas au gouvernement de faire le bonheur des hommes, d'ailleurs "la souveraineté n'existe que de manière limitée et relative" (Benjamin CONSTANT, De la liberté chez les Modernes, Livre de Poche, 1980). Cette conviction s'exprime, chez les libéraux, dans deux directions.

L'un aboutit à la conception modérée d'une "démocratie gouvernée" dans laquelle la souveraineté du peuple, limitée par la proclamation des droits individuels, ne se confond pas avec "l'omnipotence du nombre" (G BURDEAU, traité de science politique). c'est la voie suivie par le constitutionnalisme américain, malgré ses réserves à l'égard du mot démocratie ; elle passe par une institutionnalisation du conflit social, jugé indépassable, et des "factions".

L'autre attitude est fréquent chez les libéraux européens du XIXe siècle : ils rejettent la démocratie et la souveraineté populaire, qu'ils soupçonnent de tendre par nature à la surévaluation de l'action politique, donc au despotisme. Sucité chez Kant et chez Hegel (Phénoménologie de l'Esprit, IV, Aubier, 1991) par le cours pris par la Révolution française, le refus de la démocratie se renforce lorsque la revendication démocratique ne se tourne plus seulement contre un régime politique (la monarchie) mais contre un ordre social perçu comme la cause de l'injustice du premier." GUIZOT en 1848 (De la démocratie en France) comme John Stuart MILL (De la liberté) reproche à la démocratie de conduire à la tyrannie sociale. 

"La critique libérale de la démocratie trouve deux expressions théoriques chez Tocqueville et chez Hegel. Tocqueville examine la démocratie non pas comme une forme de gouvernement - la différence des régimes est pour lui moins importante que la distinction entre "centralisation gouvernementale" et "centralisation administrative" - mais comme un "état social" (De la démocratie en Amérique) que définit l'égalité non des fortunes mais des conditions, l'absence de barrières rigides entre états, statuts ou classes sociales". Notons ici que cela est très relatif. Evidemment lorsqu'en Amérique, on écarte les Indiens, les Esclaves, les Immigrants ne parlant pas anglais ou français, les serviteurs et en incluant uniquement les gens capables de voter, c'est-à-dire de lire et d'écrire l'anglais, il ne reste plus beaucoup de barrières rigides...

"Ainsi comprise, la démocratie est la tendance dominante de l'ère portrévolutionnaire. Mais ce "fait providentiel" est lourd d'une menace, celle de la "tyrannie démocratique". En effet, surtout en l'absence de sa nécessaire contrepartie, la liberté politique, l'égalité engendre la passion de l'égalité, notamment sous la forme de l'envie. A l'oppression des minorités, risque majeur de la démocratie ) - c'était un grand thème du Federalist -, pourrait succéder, parce que "toutes les fois que les conditions sont égales, l'opinion générale pèse d'un poids immense sur l'esprit de chaque individu", un régime de la médiocrité, la tyrannie inédite d'un "pouvoir immense et tutélaire (...) absolu, détaillé, prévoyant et doux". Le "despotisme administratif", d'autant plus irrésistible qu'il est non violent, pourrait bien être l'aboutissement de la démocratie. Mais du point de vue de l'histoire du concept, ce pronostic clairvoyant importe moins que le changement de terrain que Tocqueville opère. Le problème de la démocratie n'est plus seulement politique au sens classique du terme ; il concerne, en termes hégéliens, le rapport entre Etat et société civile.

Hegel s'en tient apparemment au concept traditionnel (politique) de la démocratie. Comme Montesquien, il voit son principe dans la vertu (Principes de la philosophie du droit), en comprenant celle-ci comme adhésion sans reste de l'individu singulier à l'universel. Par là même, la démocratie se montre incompatible avec la réalité moderne, marquée, par le "developpement et la libération des puissances de la particularité" (Ibid et dans Ecrits politiques, toujours de Hegel). L'abnégation du cityen grec n'est plus de mise dans un monde où l'individu est "bourgeois" autant que "citoyen". Voulant ressusciter la démocratie, la Révolution française devait échouer dans le sang ; lorsqu'elle se heurte à l'aspiration au bien-être, la vertu - que Robespierre a plus que quiconque cru en elle - devient terroriste. Mais Hegel n'ignore pas la mutation de la démocratie qui s'accomplit alors, même s'il la juge sans avenir. Sa conception d'une représentation politique des intérêts sociaux exprime un refus du fondement de la démocratie représentative. Désormais, l'identité est socialement autant que politiquement constituée. Or, qu'il soit universel ou censitaire, le suffrage individuel méconnait que l'individu est "fils de la société civile". Celle-ci est partagée en intérêts distincts, voire rivaux ; il faut donc que ceux-ci soient politiquement reconnus si l'on veut qu'ils s'élèvent au-dessus de leur particularité. Comme Tocqueville, Hegel considère que le monde contemporain connait une dialectique de la liberté et de l'égalité, et que la démocratie privilégie le second terme. Mais la tendance forte du présent est la liberté, non l'égalité, c'est pourquoi les "abstractions démocratiques" sous les deux formes, sont dépassées."

Cette conviction opère souvent en arrière plan de la pensée libérale, qui mêle le combat pour la liberté, à la fois contre l'absolutisme royal ou impérial et contre le "despotisme populaire". Elle domine dans beaucoup de secteurs de la société contemporaine et possède même la valeur d'un "lieu commun", souvent justifié par une historiographie qui ne manque pas en fin de compte d'être tendancieuse.

"L'appropriation de la revendication démocratique par le courant socialiste et communiste n'a pas seulement provoqué la durable suspicion des libéraux ; elle a aussi confirmé la mutation sémantique consacrée par Tocqueville et la subordination de la question du gouvernement aux problèmes de la "société civile". Cette appropriation n'a été ni immédiate ni univoque. Le socialisme "utopique" (Owen, Fourier, Saint-Simon) se préoccupe moins de l'Etat et du gouvernement que de la question sociale. Quant au courant "scientifique", son attitude à l'égard de la démocratie est loin d'être univoque. La conception de l'Etat comme appareil de domination de classe conduit Marx à se méfier d'une "république bourgeoise" qui est le masque du "terrorisme bourgeois" (Les luttes de classes en France) ; en 1875, Marx fustige la "vieille litanie démocratique" du parti social-démocrate, et lui oppose la "dictature révolutionnaire du prolétariat" (Critique du programme de Gotha). Mais il se convainc aussi que la démocratie est "la forme de transformation politique de la société bourgeoise et non pas sa forme de conservation" (Le Dix-huit Brumaire), et voit dans la Commune de Paris l'esquise d'une véritable démocratie qui éliminerait le leurre de la représentation. Engels en conclut que la démocratie peut être "la forme spécifique de la dictature du prolétariat" (Critique du programme d'Exfurt). Mais, en tout état de cause, la question du gouvernement est seconde, le socialisme devant conduire "du gouvernement des hommes à l'administration des choses" (Anti-Dühring).

Lénine érige en 1917 ces vues en doctrine : la démocratie, "meilleure enveloppe possible du capitalisme" (L'Etat et la révolution) se transforme avec le socialisme en dictature du prolétariat. Celle-ci vise au dépérissement de l'Etat, donc de la démocratie elle-même. Paradoxalement, la "démocratie réellement complète" se rendra elle-même superflue : son achèvement est l'abolition de la politique." Bien entendu, cette vision des choses constitue souvent plus une lecture du marxisme par le libéralisme qu'une restitution de pensées parfois plus complexes qu'elles n'en ont l'air. De plus, cette vision libérale s'arrête souvent aux doctrines marxistes prononcées par des théoriciens du "socialisme réel" ou par des organismes de l'URSS. Elle ignore souvent les réflexions des marxistes "européens" et plus encore des marxistes "hétérodoxes"... A noter que les libéraux sont pris à leur propre jeu, à vouloir mettre en avant la société civile et non l'Etat, montrant par là-même les véritables noeuds du pouvoir, à savoir les conditions économiques de la vie politique...

"Plus encore que le fascisme et le national-socialisme, qui récusaient la démocratie, la traduction de la thématique précédente par le "socialisme réel" a conduit ses adversaires à donner à l'opposition entre totalitarisme et démocratie une portée universelle. Favorisant la renconnaissance de ce que la division du sicla est inéluctable, la démocratie est alors considérée comme la seule forme politique où le pouvoir est "voué à demeurer en quête de son fondement (Claude Lefort, Essais sur le politique, Le Seuil, 1986). L'opposition du totalitarisme et de la démocratie comporte cependant, lorsqu'elle est sommairement maniée, le risque d'un appauvrissement du concept. on voit parfois la démocratie réduite au respect ds droits de l'homme. Mais ce souci ne dispense par d'analyser les mécanismes institutionnels d'intégration de la diversité sociale (R SMEND) et les formes démocratiques du "règne du peuple comme unité sur le peuple comme pluralité" (HELLER).

"Deux doctrines aujourd'hui répandues permettent de vérifier que l'extension et le déplacement de la notion de démocratie peuvent avoir pour corrélat un affadissement de son contenu spécifique.

Tout d'abord, l'interprétation fonctionnelle de la démocratie comme méthode de sélection des élites : développée par Mosca, Pareto, mICHELS, Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1979) et toujours en vogue dans la science politique, cette perspective, qui se veut neutre, transforme la démocratie en une "polyarchie élective" et réduit le demos à une "fiction logique" (G Sartori, Théorie de la démocratie, Armand Colin, 1973) ; reste à savoir de quel degré d'adhésion peut bénéficier un régime dont on pense qu'il transforme le citoyen en "primitif" (Schumpeter). Si l'on comprend ainsi la nature de la démocratie moderne, il n'est pas surprenant qu'elle souffre d'un définit de légitimité, fréquemment noté depuis Weber.

L'autre doctrine établit une relation, voire une filiation entre la démocratie et le totalitarisme (J-L Talmon, Les origines de démocratie totalitaire, Calmann-Lévy, 1966) ; cette thèse, qui actualise la méfiance libérale envers la démocratie, peut être également professée par des conservateurs (J Plamenatz, Democracy and Illusion, Longman, 1973) et par un théoricien de l'Etat total, adversaire du libéralisme (Carl Schmitt, Parlementarisme et démocratie, Le Seuil, 1988). l'idée selon laquelle uk faut "protéger la démocratie contre elle-même" (Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté, PUF, 1983) exprime-t-elle autre chose que la vieille ambition, toujours déçue, de détrôner la politique? Il faudrait alors reconnaitre qu'aucun régime n'a été aussi proche d'y parvenir que le totalitarisme! L'échec de telles tentatives est pour la philosophie, malgré son fondateur, une raison d'honorer la démocratie."

 

     La présentation précédente constitue une très bonne présentation de l'état actuel de l'opinion majoritaire dans les médias et chez les acteurs mêmes de la politique, qui fait en fait dériver vers le sentiment qu'il faut "modérer" toujours la démocrait et non, comme le propose d'ailleurs une vision plus radicale, l'affermir, la consolider et l'approfondir. La dévalorisation constante des possibilités d'agir du citoyen face à des problèmes présentés comme trop techniques ou trop complexes pour être à sa portée éloigne considérablement le système politique tout entier des éléments pourtant nécessaire à son existence : une citoyenneté active, intervenante à tous les niveaux du pouvoir, y compris le pouvoir économique, la société civile, des droits individuels et collectifs toujours défendus. Il s'agit sans doute moins de protéger la démocratie d'elle-même que de la protéger contre tout ce qui tend vers une oligarchie, aujourd'hui une oligarchie financière, qui veut s'occuper surtout d'elle-même et de ses intérêts, très loin même d'un gouvernement du peuple... 

   Cette opinion libérale est tout à fait, en fin de compte dans la ligne d'une réflexion sur la démocratie où les citoyens sont ceux qui sont conscients de l'être, c'est-à-dire une minorité de plus en plus petite, mais seule compétente à gérer les choses. Elle tend à mettre en valeur l'individu pour mieux conforter la valorisation de son bien-être, quitte à l'isoler de plus en plus de ses propres responsabilités collectives. Elle mêle une sorte de fatalisme quant à l'égoïsme de l'homme à la gestion fine et intelligente des intérêts collectifs qui intéressent une minorité consciente de la population. Quite à ne voir ses intérêts collectifs que sous des prismes extrêmement réducteurs.

    Bien entendu, ce qui précède, dans ce paragraphe, appartient à la vision radicale de la démocraite, vision radicale qui n'est guère mise en valeur dans l'ensemble des dictionnaires de philosophie politique actuellement en circulation...

 

    Une autre présentation de la place de la démocratie dans la philosophie politique moderne et contemporaine, à partir des révolutions française et américaine est possible. Pour cela, sur les mêmes auteurs classiques et sur d'autres moins cités, mais aussi important à leur époque, il faut reparcourir leurs oeuvres complètes, et non pas seulement les morceaux choisis dans les milieux scolaires et universitaires, qui considèrent les choses de manière un peu téléologique et rétrospective, en partant de la situation actuelle du concept de démocratie. On ne peut se limiter en effet par exemple à De la démocratie en Amérique (et encore faut-il en avoir l'édition complète originale, tant de fois pourtant rééditée) mais aussi à ses Oeuvres complètes en ce qui concerne TOCQUEVILLE.

Des auteurs comme John LOCKE, John  C CALHOUM, Lord ACTON, John Stuart MILL, MONTESQUIEU, ROUSSEAU, Francis LIEBER, Andrew FLETCHER, Francis HUTCHESON, Adam SMITH, John MILLAR, Benjamin FRANKLIN, VOLTAIRE, CONDORCET sont tous situés peu ou prou dans la tradition libérale. C'est en questionnant précisément le libéralisme sur son sens profond, au moment où il se forme, précédent ou pendant les révolutions française et américain, où il se dessine de pus en plus nettement dans les débats sur les systèmes politiques, que Domenico LOSURDO examine les contours de cette démocratie qu'ils critiquent et contribuent en fin de compte à établir, même s'ils en changent les perspectives par rapport à toute la tradition antique grecque. C'est une autre histoire du libéralisme, inscrite dans les sociétés concrètes et les débats de leur temps (et non pas des nôtres, trop imbibés précisément de la présentation libérale précédente), que le professeur de philosophie à l'université d'Urbino en Italie tente de construire. 

La lecture des oeuvres de GROTIUS, de John LOCKE et des Pères fondateurs de la République américaine, les polémiques mêmes entre libéraux anglais et américains, juste avant, pendant et après la révolution américaine, font émerger des thèmes maintenant oubliés, et pourtant pratiquement vitaux à leur époque, très lourds de conséquence pour la suite de la réflexion intellectuelle sur la démocratie. On y voit évoquer de manière lancinante la question de la propriété, décidément au coeur de ce qui se pense comme libéral. Ouvertement ou à mot couvert sont justifiées les causes et les modalités des diverses colonisations, la traite des Noirs notamment, question centrale en Angleterre et aux Etats-Unis, au contraire d'en France, sans doute, nous suffère l'auteur, parce que dans la course aux colonies, la France a perdu et cela pratiquement dès le règne de Louis XIV... Notre auteur s'élève contre un historicisme vulgaire en vigueur et l'occultation du paradoxe du libéralisme. Les grands débats sur l'esclavage, justifié, dénigré ou défendu, sont au coeur des écrits sur la liberté du commerce et sur la liberté des colons. Etre libre, c'est souvent d'abord, être propriétaire et propriétaire souvent, en grande ou petite partie, d'esclaves. 

  Après le prologue hollandais, première contrée où la bourgeoisie au XVIIe siècle se détache du capitalisme foncier, à partir des révolutions libérales d'abord en Angleterre, puis en Amérique, l'auteur pose la question du régime politique qui s'impose, intellectuellement et dans les faits. Quelle sorte de libéralisme défendent donc ces grands et petits auteurs? Quelle sorte de démocratie veulent-ils? Peut-on, demande Domenico LOSURDO, être à la fois esclavagiste et libéral? Même en laissant les populations d'origine coloniale et les couches les plus pauvres de la communauté blanche, à qui l'on refuse les droits politiques et la "liberté moderne", la démocratie concerne-t-elle tous les propriétaires blancs et mâles? La démocratie tant vantée par TOCQUEVILLE, qui justifie par ailleurs et l'esclavage et l'exclusion des peuples natifs en Amérique, est en débat entre les citoyens du Sud et les citoyens du Nord des Etats-Unis : les clauses électorales complexes font que quatre votants du Sud jouent plus de pouvoir politique que dix votants du Nord, et c'est ce qui explique l'importance prédominance de l'Etat de Virginie (Sud esclavagiste) dans la formation des Présidents. La violation des principes de l'égalité politique est un thème majeur des récréminations des "gens du Nord". 

"A partir de Constant, la liberté moderne, ou libérale, est définie et louée comme la paisible jouissance de la propriété privée. Mais les propriétaires d'esclaves sont en réalité soumis à toute une série d'obligations publiques. Il ne fait aucun doute que la Glorieuse Révolutions d'abord, puis la révolution américaine consacrent l'autogouvernement d'une société civile constituée ou dominée par des propriétaires d'esclaves plus que jamais décidés à ne pas tolérer les ingérences du pouvoir politique central, ni même celles de l'Eglise. Mais il serait faux de faire coïncider l'autogouvernement de la société civile, désormais libérée de ces chaines, avec la liberté du mouvement des individus qui la constituent. Certes, chacun d'eux peut tout à fait réduire à l'état de marchandise les esclaves qui sont sa propriété légitime. (...) ... le maitre d'exclaves exerce un pouvoir absolu sur sa légitime "propriété", mais pas jusqu'au point de pouvoir librement remettre en cause le processus de réification et de marchandisation qui s'est produit. Dans ce cas, ce qui l'emporte, ce sont les exigences de la communauté qui font qu'on ne doit pas toucher à la barrière qui sépare nettement et fermement la race des seigneurs de la race des serviteurs." L'auteur s'appuie sur les écrits mêmes de TOCQUEVILLE (De la démocratie en Amérique) : "Les Américains du Sud ont défendu", "sous des peines sévères", d'"apprendre à lire et à écrire" aux "Nègres". L'interdiction, poursuit notre auteur, "vise à exclure la race des esclaves de toute forme d'instruction, considérée comme une grande source de danger, non seulement dans la mesure où elle est susceptible d'alimenter des espérances et des prétentions inadmissibles, mais aussi parce qu'elle risque de faciliter pour les Noirs cette communication d'idées et de sentiments que l'on doit empêcher par tous les moyens. Toutefois, en cas de violation de cette règle, ce sont d'abord les propriétaires blancs qui sont frappés, ce qui limite beaucoup leur "liberté négative". Les interdictions qui frappent les esclaves n'épargent pas non plus leurs maitres. Après la révolte de Nat Turner, en Géorgie, le simple fait de fournir à un esclave du papier et du matériel d'écriture devient un délit. (...) La législation qui interdit les rapports sexuels et les mariages interracieux est particulièrement emblématique." En fin de compte, "placés devant les exigences sécuritaires de la communauté à laquelle ils appartiennent, les propriétaires d'esclaves ne peuvent revendiquer individuellement de disposer librement de leur propriété."

Comment alor définir le régime politique de la société esclavagiste des Etats-Unis? Etat racial structuré, selon les apologistes du Sud, "en trois castes (blancs libres, gens de couleur libres, gens de couleur esclaves" c'est, jusqu'au dans les premières décennies du XIXe siècle, c'est un Etat qui par ailleurs, surveille l'évolution des conditions matérielles à l'intérieur de la première caste, légifère et réglemente la circulation des pauvres et des vagabonds. Libéralisme ségrégationniste?,  Républicanisme aristocratique? 

En partant des rélfexions de John C CALHOUN (Union and Liberty), membre important du parti démocratique des Etats-Unis, la catégorie du libéralisme devrait unifier les deux pays anglo-saxons, "mais Calhoun définit la Constitution de son pays comme "démocratique, en opposition à l'aristocratie et la monarchie", et donc en opposition à la Grande Bretagnbe, où perdurent les "titres nobiliaires" et les autres "distinctions artificielles", abolis au contraire dans la République nord-américaine. (...) Calhoun tient à distinguer la démocratie dont il se veut le théoricien, de la "émocratie absolue", coupable de vouloir fouler aux pieds les droits des Etats et des propriétaires d'esclaves. Nous sommes aux antipodes de la "démocratie abolitionniste" chère à un éminent historien des Etats-Unis et militant afro-américain passionné (Il s'agit de William E B DU BOIS, auteurs de Black Reconstruction in América, Athenaeum, New York, 1992). Mais alors comment définir une démocratie qui, loin de vouloir abolir ou même seulement supprimer ou masquer l'esclavage, le célèbre comme un "bien positif"? On a parlé parfois de "démocratie hellénique, car elle est fondée sur le travail d'esclaves des pays non européens (comme Hosea JAFFE)." Mais l'esclavage athénien n'est pas l'esclavage américain. Après avoir passé en revue plusieurs possibilités, Domenico LOSURDO se reporte sur Josiah TUCKER (Collected Works) "qui, déjà, avait le mieux compris la vraie nature du républicanisme qu'il reprochait à Locke et aux colons américains rebelles : " Tous les républicains antiques et modernes (...) ne suggèrent aucun autre schélma que celui d'abattre et de niveler toutes les distinctions au-dessus d'eux, en tyrannisant le même temps ces êtres misérables qui, malheureusement, sont classés au-dessous d'eux." 

Il s'agit donc, en définitive d'une démocratie pour le peuple des seigneurs aux Etats-Unis et en Angleterre. "...même si elle est essentiellement aristocratique, l'Angleterre est-elle malgré tout une société libérale? (Benjamin) Constant n'en doute pas : c'est le pays où "les différences sociales sont le mieux respectées" (à l'avantge absolu des l'aristocratie) mais où, en même temps, "les droits de chacun sont le mieux garantis" (Oeuvres, Sous la direction de Alfred Roulin, Gallimard, 1957). C'est aussi l'opinion de Tocqueville, mais seulement après l'année 1848, après que l'angoisse devant la dérive socialiste et bonapartiste de la France a rejeté dans l'ombre toute autre préoccupation (Comme, notons-nous, dans beaucoup d'autres circonstance pour de nombreux autres auteurs...) : La "constitution aristocraatique de la société anglaise" est indiscutable ; toutefois, il s'agit toujours du "pays le plus riche comme le plus libre" (Oeuvres complètes).

Avant la chute de la Monarchie de Juillet, au contraire, Tocqueville émet beaucoup de doutes et de réserves. Il faut savoir distinguer "deux formes différentes de liberté" ; il ne faut pas confondre "la notion démocratique et, j'ose dire, la conception juste de la liberté" avec la "notion aristocratique de la liberté", entendue non comme "droit commun", mais bien comme "privilège". C'est cette dernière façon de voir qui domine en angleterre, comme dans les "socoétés aristocratiques" en général, la conséquence étant qu'il n'y a pas de place pour la "liberté générale". dDe la démocratie en Amérique rapporte et partage la remarque d'un citoyen américain qui a longtemps voyagé en Europe : "les Anglais traitent les serviteurs avec une hauteur et des manières absolues qui nous surprennent." Cela ne signifie pas que le pathos de la liberté soit absent chez eux qui pourtant se posent en patrons absolus. Au contraire, "(il) peut même arriver quelquefois que l'amour de la liberté se rencontrent moins pour tous. L'exception est alors d'autant plus précieuse qu'elle est rare." Cette notion aristocratique de la liberté produit chez ceux à qui elle a été transmise un sentiment exalté de leur valeur individuelle, un goût passionné pour l'indépendance. (...) tocqueville essaie (...) d'établir une différence entre la démocratie américaine et l'aristocratie dominante en Angleterre. Pourtant, à plusieurs reprises, son analyse en vient à souligner la ressemblance entre les deux sociétés. Les rapports qui, d'un côté de l'Atlantique, prennent la forme de rapports de classe, se présentent, de l'autre côté, comme des rapports de race. Pour l'Angleterre, nous pouvons parler de société libérale, comme (Edmond) Burke parle de société libérale pour la Virginie et pour la Pologne de son temps. Un point essentiel demeure : en Angleterre même, comme Tocqueville le reconnait indirectement mais d'une façon d'autant plus significative, les classes populaires, souvent exclues de la jouissance des droits civiques et de la liberté négative, continuent à être séparées de la classe ou de la caste supérieure par un fossé qui fait penser à celui qui existe dans un Etat racial."

L'auteur, pour cette vision radicale de la philosophie politique alors en marche, qui, "en Angleterre, exprime le mieux l'idéal de la "démocratie pour le peuple des seigneurs" est sans doute Algernon SIDNEY (discours sur le gouvernement, La Haye, Henri Van Hole). Il insiste fortement sur l'égalité des hommes libres : "L'égalité avec laquelle tous les hommes sont nés est si parfaite, qu'aucun ne voudra consentir à la diminution de la liberté à moins que les autres n'en fassent autant de leur côté". Sa condamnation de l'esclavage politique inhérent non seulement à la monarchie absolue mais aussi à toute régimle politique qui prétend soumettre l'homme libre à des règles précises sans son consentement est sans appel. Mais ce pathos de la liberté suppose que le maitre revendique le droit d'être "juge" de son serviteur sans ingérence externe. Il ne faut pas perdre de vue que "dans beaucoup d'endroits, et en vertu y compris d'une loi divine, le patron a un pouvoir de vie et de mort sur son serviteur". Il reste entendu que "les Asiatiques et les Africains, peuples lâches et efféminés", incapables de comprendre la valeur de la "liberté sont à juste raison considérés par Aristote comme des "esclaves par nature" et qu'il y a "peu de différences entre eux et les bêtes". Ce n'es pas par hasard que Sidney, comme Locke, Fletcher et Burgh, est cité par Jefferson comme un auteur de référence pour comprendre les "principes généraux de liberté" dont s'inspirent les Etats-Unis.

(Josiah) TUCKER fait lui aussi un rapporochement entre Locke et Sidney, mais cette fois dans un sens critique, en faisant remarquer, de plus, que Sidney est un admirateur de la "liberté polonaise" (...) et qu'il rend hommage à la "liberté républicaine". Par ailleurs, Burke, qui ne devient pas par hasard la divinité tutélaire du Sud esclavagiste, s'exprime lui aussi en termes très flatteurs à peopos de la Pologne, et pas seulement au seujet des "colonies méridionales" de l'Amérique. IL existe bel et bien dans le libéralisme anglais une admiration pour un régime de liberté républicaine fondé sur l'esclavage ou le servage d'une partie considérable de la population, pour une "démocratie pour le peuple des seigneurs". Les auteurs qui défendent cette orientation peuvent aussi compter sur des fortes sympathies outre-Atlantique." 

   Domineco LOSURDO estime que cette pensée libérale, malgré toutes les variantes obervées par la suite, a un écho très contemporain dans la manière dont les élites se considèrent comme faisant partie d'un "peuple des seigneurs" tendant à imposer leur conception de l'ordre social à l'ensemble de la planète.

 

Domenico LOSURDO, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, Cahiers Libres, 2013. Jean-François KERVÉGAN, Démocratie, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005.

 

PHILIUS

 

 

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