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26 avril 2014 6 26 /04 /avril /2014 18:10

        On a l'habitude d'écrire et de lire que le libéralisme se construit d'abord et surtout contre l'absolutisme monarchique.

Dans le monde anglo-saxon, le libéralisme se construit en compagnie du capitalisme marchand et industriel et part souvent de considératiions liées à la liberté du commerce. Libéralisme politique et libéralisme économique sont fortement liés : le thème de la liberté de commerce, notamment par rapport aux droits de douane ou aux diverses contraintes liées à des guerres maritimes est entretenu souvent par les mêmes qui mettent en musique la défense contre les abus de la monarchie, notamment en matière religieuse et contre les atteintes aux droits du Parlement. Du début, à partir des événements qui aboutissent à l'instauration de la Première République de Cromwell (La Glorieuse révolution comme on l'appelle parfois) à l'orée du XXe siècle, le débat se complexifie et c'est au plus fort du bras de fer entre les autorités métropolitaines et les autorités coloniales que nait une polémique qui nous révèle le vrai sens du libéralisme politique. La question de l'esclavage et de la traite est décidément au coeur des polémiques entre Anglais et Américains, puis entre Nordistes et Sudistes.

Dans le monde francophone, sans doute parce que les guerres coloniales ont été perdues par la France au profit du monde anglo-saxon (en y joignant les Pays-Bas), le débat s'ouvre souterrairement sur la question de la répartition des pouvoirs (financiers surtout, mais aussi agricoles avec la question du contrôle des greniers) entre Paris et la Province, et ce depuis au moins la Fronde, pendant la minorité de Louis XIV. C'est - avant que le mot même libéralisme n'existe - que la révolution de 1789, comme point d'aboutissement des Lumières, permet, malgré une période de radicalisme révolutionnaire, malgré l'ordre napoléonien, puis malgré la Restauration, l'éclosion d'une pensée libérale combative.

Dans le monde germanique ou en Italie, le libéralisme est absent du débat politique, à supposer qu'il existe un début de débat politique, l'autoritarisme princier s'exerçant pleinement, et l'aristocratie combattant directement les révoltes populaires, sans la présence d'une classe moyenne bourgeoise qui pourrait recentrer précisément le débat politique autout de lui.

     La diversité des situations américaines, le fait que les débats entre Anglais et Américains touchent peu le monde francophone, le fait que les monarchies autoritaires connaissent des différences de force très importantes entre Allemagne, Italie, Espagne, Russie... fait que l'on doit sans doute discuter plutôt des libéralismes. Dans cette dernière sphère (que l'on pourrait nommer slave), il n'en est pas question et l'autoritarisme princier se trouve directement face au radicalisme révolutionnaire.

    En tout cas, ce qui frappe dans la présentation du libéralisme longtemps faite, c'est qu'il est surtout opposé au socialisme et au marxisme. Sans que l'on ait une perception bien précise de la question pourtant centrale : la question sociale. Au sens de (la nécessité d'une) l'emprise sur le monde des esclaves, des serviteurs et des ouvriers, voire des femmes, par une classe ou plutôt un ensemble finalement assez divisé et assez hétéroclite de classes, notamment intellectuelles, qui semble constamment marcher à reculons lorsque sont menées les batailles sur les contours du corps électoral et les modalités des élections. L'appropriation des idées de liberté par le libéralisme, voire l'appropriation de ce que serait une raie démocratie, une démocratie "modérée", imprègne encore beaucoup de présentations aujourd'hui.

Mais la disparition d'un pôle socialiste puissant, et pas seulement d'Etats soit disant socialistes, refait surgir les débats à l'origine du libéralisme et révèle un sens souvent oublié, celui de la méfiance précisément par rapport à la démocratie complète, une méfiance par rapport à la population travailleuse "aux ordres", une méfiance qui va jusqu'à définir le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple, comme celui effectué par la fraction éduquée, "intelligente", possédant les connaissances, non seulement politiques et économiques, mais aussi techniques. La question de l'éducation est centrale dans la désignation de ceux qui peuvent tour à tour être gouvernés et gouverner. 

De plus en plus d'auteurs, qui s'appuient sur une recherche historique renouvelée et une réflexion de fond sur la démocratie, indiquent des contours  mieux définis de ces libéralismes, qui prennent à la fois le relais des aristocraties en perte de vitesse dans l'exercice des pouvoirs et étendent l'exercice de ces pouvoirs à des fractions de plus en plus large de la population, y compris celle qui y étaient auparavant tenues à l'écart. Il n'est souvent pas besoin de remettre en perspectives des événements. Il suffit de se pencher sur les écrits d'auteurs ayant comptés dans les développements des libéralismes et longtemps oubliés. Une partie considérable de ces auteurs proviennent des Etats-Unis, de l'élite gouvernement, longtemps composée majoritairement de politiciens et d'intellectuels du Sud esclavagiste.

 

     Les mises en perspective des libéralismes, que ce soit celles de Pascal ORY et de René RÉMOND, celles de Marcel PRÉLOT et de Georges LESCUYER, de François BALLE, de Pierre MANENT ou de Domenico LOSURDO, heureusement éloignées de toute tendance apologétique, rencontrée trop souvent dans la presse de nos jours, prennent de plus en plus en compte l'intégralité des interventions, l'ensemble de l'évolution politique, très contrastée, et pas seulement des auteurs et des textes "choisis" ou encore des textes de propagandes enprovenant de certains partis politiques. 

 

   François BALLE présente le libéralisme à la fois comme une doctrine économique et une philosophie politique. Philosophie politique, le libéralisme est surtout une disposition d'esprit, attentif à la présence et à la défense de libertés dites fondamentales, qui garantissent, en théorie, la libre activité de la personne. Véritable éthique, le libéralisme est aussi une interprétation simultanée de l'homme et de la nature qui fait de la liberté le point d'aboutissement d'une création continue, et non un état de nature. La difficulté d'en donner une définition précise provient non seulement de la multiplicité des sources, mais aussi du fait que c'est à la fois une disposition d'esprit politique et une doctrine économique, étant donné qu'en un même auteur ne se retrouve pas forcément dans la même proporition une attention accordée aux sphères politiques et économiques.

"Le libéralisme n'est pas la réalisation historique d'un schéma conçu préalablement par l'esprit. Il n'est pas davantage cet ensemble de principes seuls capables de justifier a posteriori un ordre social ou politique résultant de l'action désordonnée des hommes. Ni guide exclusif pour l'action, ni idéologie légitimatrice d'un ordre existant, le libéralisme exprime seulement une interprétation de l'univers social, interprétation qui s'élabore et se modifie profressivement sous la double épreuve des faits et des idées. Les faits, ce sont les événements d'une histoire que les hommes font dans le savoir, ou en le sachant. Les idées, ce sont les éléments de cet ordre juste auquel les hommes aspirent et au regard duquel ils considèrent immanquablement leur présent et leur passé.

Ainsi, le libéralisme n'étant pas unique ou uniforme, chacune de ses versions trouve son fondement originel dans un événement historique ou chez un penseur qui n'appartient qu'à elle. Là réside sans doute l'ultime singularité de ce que l'on nomme libéralisme : dans son incapacité, en tant que schéma d'intelligibilité aussi bien que comme image de la société "bonne" à se donner un élément fondateur unique, que celui-ci soit un événement historique ou la pensée d'un philosophe prophète.

Si l'on consent néanmoins, par pure convention, à donner un acte de naissance au libéralisme, celui-ci n'est autre que la Déclaration de l'homme de 1789. La Révolution française consacre en même temps qu'elle achève le siècle des Lumières. C'est sous la forme du principe de la "souveraineté nationale" que la démocratie est instaurée en France. La souveraineté n'appartient pas au roi ; elle n'est pas divisée entre les différents ordres ; elle réside dans la volonté générale de la Nation : "le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément". Et l'Assemblée se déclare chargée "d'interpréter et de présenter la volonté générale de la Nation". La formulation fait de la Nation la personne juridique seule titulaire de la souveraineté. La Nation, c'est le "moi commun" de Jean-Jacques Rousseau. La loi devient ainsi la manifestation la plus élcatante de l'avènement de la démocratie, après l'absolutisme monarchique. Ainsi s'achève le siècle des Lumières, dont l'inspiration centrale avait été, selon la formule de Francis-Paul Bénoit (La démocratie libérale, PUF, 1978), de "consacrer le talent et le savoir, par opposition à la seule naissance".

1789 fonde en effet la première version libérale de la démocratie politique : la liberté politique, selon les textes, s'accorde avec l'égalité et la liberté des aptitudes juridiques. "Nul ne peut être inquiété pour ses opnions, même religieuses, pourvu que leurs manifestations ne troublent pas l'ordre public." Avec ce corollmaire : "La communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi".

Cette présentation vaut évidemment surtout pour l'Europe francophone (et francophile!). Elle a le mérite de souligneur que le libéralisme est avant tout un processus, où 1789 fait figure de consécration. François BALLE indique un certain nombre d'auteurs clés, souvent à la fois d'ailleurs en leur temps philosophes et hommes d'action, voire à la fois homme économique et homme politique, comme John LOCKE au milieu du XVIIe siècle, SPINOZA (notamment dans Ethique), DESCARTES, MILTON, mais écrit que la liste est énormément plus longue. Tous ont à coeur la "subsidiarité de la puissance publique" (Francis-Paul BÉNOIT). 

Deux autres traits caractérisent le libéralisme politique : son acceptation de la diversité sociale et ses encouragements dans ce sens ; son affinité d'inspiration avec l'idéal démocratique. Idéal dont MONTESQUIEU dessine les contours : la puissance aux mains du peuple, la dévolution de la souveraineté au peuple et à lui seul, décideur seul des lois et de leurs applications. La différence entre démocratie et libéralisme est que la démocratie n'a pas - uniquement - pour préoccupation ultime de protéger la liberté, ou les libertés. Mode de désignation des gouvernants, la démocratie converge toutefois avec le libéralisme dans la mesure où "la logique du libéralisme conduit à la démocratie par l'intermédiaire du principe de l'égalité devant la loi. Mais la démocratie exige, pour être réelle, le respect des libertés personnelles, liberté d'expression et de sicussion, liberté d'association et de groupement" (Raymond ARON, Essai sur les libertés, Calmann-Lévy, 1965).

François BALLE présente ce qu'il appelle le double principe de la démocratie libérale : "il réside dans la dissociation de la politique et de l'économie et dans l'indissociabilité simultanée du libéralisme politique et du libéralisme économique. Celle-ci commande implicitement toute l'oeuvre doctrinale de Sismondi (Nouveaux principes d'économie politique, 1819)  ; celle-là fut explicitement proclamée en France, dès les premières années de la Révolution de 1789."  

Notre auteur explique ce principe apparemment paradoxal : "Dissociation d'abord, de la politique et de l'économie. En son sens exact, l'économie englobe la totalité des activités relatives à la production, à de la distribution et à la consommation des richesses. Ainsi entendu, l'économie constitue bien "le fond des choses" : pas de vie humaine sans la satisfaction, dans de bonnes ou de mauvaises conditions, des besoins de tous en biens et en services ; pas de vie sociale possible s'il n'y a pas production et consommation des biens et des services tenus pour indispensables. La politique, en son sens étymologique, c'est l'organisation de la Cité, ce sont les choix fondamentaux qui déterminent les modalités de l'organisation de la société. De façon plus précise, la politique, c'est la détermination de la forme de l'Etat, l'organisation des différents pouvoirs publics et la mise en oeuvre de leurs compétences respectives. En son sens le plus usuel, celui qui correspond à l'expression "faire de la politique", le mot désigne tout ce qui concerne l'accès aux fonctions dont la compétence est délimités par les différents pouvoirs publics. Au sens large ou au sens étroit du terme, la politique désigne toujours l'effort des hommes en vue d'assurer eux-mêmes les traits de la société où ils vivent. Comment, du même coup, l'un des objets essentiels de la politique ne serait-il pas l'action sur l'économie? (...)" La formule choisie de Francis-Paul BÉNOIT, "si l'économie consiste le fond des choses, l'objet de la politique est d'acquérir la maitrise des choses" éclaire, selon François BALLE, doublement le principe libéral de la dissociation de la politique et de l'économie. "Elle affirme, en premier lieu, la prééminence de la politique sur l'économie. A lors que la thèse marxiste du matérialisme historique affirme la primauté de l'économie, l'organisation politique n'étant guère qu'une supersptructure en dernière analyse commandée par elle, le libéralisme déduit la prééminence de la politique des enseignements de l'histoire : "C'est la politique qui tend toujours à gouverner l'économie". Elle indique en second lieu, que le libéralisme économique commande à l'Etat de "refuser de considérer l'économie comme entrant globalement dans le cercle des attributions prores de la puissance publique, Etat ou collectivités décentralisées, pour la laisser, en règle générale, aux particuliers". il reste que la dissociation est simplement institutionnelle : la décision de confier l'activité économique à l'initiative et à l'action privées implique, bien loin de l'esclure, "la maitrise de l'économie dans l'Etat libéral". Moraliste et économiste, Sismondi l'enseigne : le bien être de toutes les classes sociales, le bonheur pour tous doit constituer l'horizon de toute politique. En ce sens du moins, l'économie ne doit jamais cesser d'être subordonnée à la recherche de la liberté de la personne humaine."

Pour le second principe constitutif du libéralisme, "l'indissociabilité du libéralisme politique et du libéralisme économique", les deux libéralisme constituent deux aspects de la société libérale. "L'un et l'autre convergent vers un type particulier de société que Bénoit baptise démocratie libérale.La logique et l'histoire s'accordent-elles pour démontrer ou pour illustrer l'unité profonde du libéralisme? A coup sûr, la question est cruciale, celle de savoir si les libéraux ont raison de plaider qu'il n'est pas de libéralisme qui ne soit à la fois politique et économique. Sont-ils fondés à dénoncer comme étant contre-nature l'alliance à laquelle aspirent certains socialistes entre un libéralisme intellectuel ou politique et un certain dirigisme économique, plus ou moins proche de la planification autoritaire?

L'histoire enseigne, disent les libéraux, que le libéralisme résulte de la conjonction de deux mouvements, le libéralisme économique et le libéralisme politique, mouvements dont les origines sont distinctes mais qui procèdent, l'un comme l'autre, de la même aspiration des hommes à plus de liberté dans les sociétés au sein desquelles ils vivent. Et la logique esclut la possibilité de dissocier les deux dimensions du libéralisme. Il n'existe pas de libéralisme économique sans libéralisme politique : "La liberté de produire et de consommer, souligne Bénoit, ne peut exister sans la liberté de choisir, faculté qui n'est précisément reconnue aux individus - producteurs et consommateurs - que dans le cadre du libéralisme politique". 

Francis BALLE montre bien l'aspect "angélique" d'une telle profession de foi. Ni le libéralisme politique, dénoncé par ses adversaires (l'Eglise notamment) n'est pas à l'abri de dérives inhérentes aux conflits politiques et la violence n'est pas jamais toujours absente dans le débat politique (ne serait-ce que par la menace et l'intimidation...), ni le libéralisme économique, où sa logique de la concurrence peut miner précisément la "liberté de choisir" n'est à l'abri lui de manoeuvres interventionnistes de l'Etat (même pour favoriser... le libéralisme des uns contre le libéralisme des autres...). Aussi, l'histoire est pleine précisément d'exemples où le libéralisme est souvent "corrigé". C'est évidemment le socialisme "qui constitue le principal défi au libéralisme. Entendu dans son sens le plus général, le socialisme tient pour nécessaire, au nom de la primauté de l'intérêt général sur les intérêts particuliers, la substitution de l'action de la collectivité sur la libre initiative des individus qui la composent. Proudhon, le premier, lance l'anathème : "la propriété, c'est le vol". Alors que les libéraux dont du droit de propriété le fondement même de la liberté, le socialisme de Proudhon onsidère qu'elle est la cause ultime de l'inégalité, de l'injustice et de l'asservissement. Par-delà son interprétation de la société capitaliste, Marx fera de l'appropriation collective des moyens de production le passage obligé vers la société sans classe, celle où peut seulement prendre fin l'exploitation de l'homme par l'homme. Le plus grand défi que le marxisme ait lancé contre le libéralisme réside dans la distinction, désormais classique, entre les libertés "formelles" et les libertés "réelles". A quoi bon bénéficier de la liberté formelle, inscrite dans le droit positif, si l'on ne dispose pas des moyens de l'exercer? Quelle est la liberté des loisirs de celui dont le temps est tout entier absorbé par le travail quotidien? Que signifie pour un homme d'être libre de se cultiver s'il manque matériellement du minimum vital? Semblables questions, les démocraties ui se réclament du libéralisme ne se les seraient sans doute pas posées de la même façon, en l'absence du défin marxiste. Au moins se seraient-elles montrées moins attentives aux conditions qui influent, et qui ne peuvent pas ne pas influer sur l'exercice des libertés consacrées par les dispositions juridiques."

Même si Raymond ARON, à juste titre, rappelle, avec les libéraux, que "les libertés formelles sont la condition d'exercice des libertés réelles" (ce qui peut d'ailleurs leur être retourné comme argument), le libéralisme n'a pas répondu réellement à cette objection fondamentale posée par le socialisme et le marxisme, et parfois, on a le sentiment que des libéraux (mais pas tous les libéraux) ne veulent pas y répondre.

 

   André JARDIN, dans le livre sur une Nouvelle histoire des idées politiques, publié sous la direction de Pascal ORY et postfacé par René RÉMOND, élargit, au-delà d'une problématique françaire, la réflexion sur le libéralisme, tout en en faisant une présentation analogue.

C'est de la problématique de la Liberté, abordée,, rappelons-le d'abord en Occident contre des (les) autorités religieuses que naissent les contours du libéralisme en Europe et aux Etats-Unis. Guillaume de HAMBOLT (L'Etat et ses limites, publié en 1851 mais écrit en 1792) et Benjamin CONSTANT, avant John Stuart MILL (De la liberté, 1859) soulignent la différence entre la liberté antique et la liberté moderne. Aux yeux de ce dernier auteur, écrit André JARDIN, "le pouvoir tirait jadis sa force de la conquête ou de l'hérédité ; il pouvait être protecteur du peuple et même lui consentir des immunités, mais il le protégeait contre les grands comme le roi des vautours s'imposant aux autres vautours. Certes, il y avait des exceptions et Mill, citant seulement certaines cités grecques, faisait bon marché de la Suisse, cette relique de la démocratie médiévale qui avait traversé le temps, et aussi de certaines traditions britanniques. Mais il y avait du vrai dans son opposition entre l'absolutisme et les régimes représentatifs : au pouvoir qui décide sans consulter la société avait succéder un pouvoir organe de celle-ci par un consensus librement exprimé". Ce qui fait la distinction fondamentales, et nous devons ici l'expliciter, plus sans doute que notre auteur, entre liberté antique et liberté moderne, c'est que le premier concernait des cités , des collectifs, et que le deuxième concerne d'abord des individus, avec une forte conscience de leur individualité, et des groupes sociaux bien précis conscients de leur identité et même souvent de leur "supériorité" que celle-ci soit "naturelle" ou non. 

"Les condtiions d'un tel renversement avaient des racines antérieures au XIXe siècle. L'essor du capitalisme commercial au XVIe siècle avait créé une classe d'hommes rompus à la conduite de leur propre destin et surtout l'humanisme avait, au sein de l'Eglise, battu en brèche l'argument d'autorité. Mais l'avènement d'une conduite plus autonome de la personne dans ses préoccupations matérielles ou siprituelles ne peut suffire à faire de la liberté un fondement social. Il y faut une seconde condition : l'esprit de tolérance. Et dans les siècles classiques où les préoccupations religieuses restent primordiales, il faut qu'il triomphe dans le domaine religieux pour s'imposer à la société politique. (...) Nulle part, la liberté n'a été plus liée aux problèmes religieux qu'en Angleterre".  Et c'est pour cela que c'est dans le monde anglo-saxon que d'abord l'ordre libéral cherche sa voie, de Déclaration de Tolérance à l'Habeas corpus. Les controverses philosophico-religieuses traversent les écrits entre autres de Charles FOX, de William BURKE, de David HUME, d'Adam SMITH et de John PRIESTLEY. L'image nouvelle de la liberté connait un grand chambardement avec la revendication des libertés américaines par rapport aux autorités coloniales britanniques. La conjonction forte, entre la défense contre des droits douaniers (le timbre, le thé...) et la défense d'un conception politique qui ridiculise les gouvernements monarchiques, trouve un écho très importants dans le monde des salons littéraires français et au-delà dans la société française. "Dans les années qui suivirent la guerre (d'indépendance), une littérature pro-américaine va envahir l'Europe. Les jeunes générations éduquées par les philosophes, vibraient dans toute l'Europe à la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 due à la plume experte de Jefferson, à la fois disciple de la pensée philosophique française et père de l'américanisme, lorsqu'il justifiait la révolte émancipatrice au nom des libertés inéaliénables que l'homme a reçus de son Créateur : "La vie, la liberté et la recherche du bonheur". La source se renouvelle dans les Déclarations qui précèdent les constitutions des Etats particuliers (américains) qui, traduites en français par La Rochefoucault d'Enville auront des futurs Constituants pour lecteurs.

Car l'idée que l'homme avait des droits inaliénables et sacrés était affrimée ou sous-jacente dans toute la philosophie française du siècle. C'était une vieille idée stoïcienne, qui coexiste chez Chez Thomas avec le péché originel, à laquelle la philosophie avait rendu toute sa force. Si l'idée de progrès était apparue surtout à la fin du siècle, celui-ci ne faisait que renforcer un retour à la nature et à la logique, seul capable d'assumer le bonheur des hommes,  et justifiant la démobilisation de la dogmatique catholique et du despotisme royal. L'étude des déviations qui conduisent au despotisme sous-tendait l'étude comparative savante de Montesquieu, l'amour de la justice et de la tolérance, les pamphlets de Voltaire. Si Rousseau dans le Contrat social restaurait une liberté à l'antique en ce qu'elle était participation au pouvoir et aliénation partielle des droits individuels, ce n'était point là ce qui faisait son succès immédiat, mais La Nouvelle Héloïse et l'Emile où il voulait dissoudre l'opacité des mensonges sociaux et ramener l'homme vers la nature, la liberté et la vertu, conditions impératives du bonheur.

C'est cet esprit de régénération qui donne sa vraie dimension à la Révolution de 1789 et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui les résume demeure la charte de toute société libérale. Cette Déclaration, élaborée  contre l'imminence d'une contre-offensive absolutiste, a l'audace d'élever le débat jusqu'à la dignité fondamentale de la personne humaine, ses droits universels, ses libertés intangibles. Dans le cadre d'un pays donné, l'union de ces individus libres, les citoyens, forme la nation qui ne peut avoir d'autre loi que ce qu'ils ont décidé librement et d'autre pouvoir que celui auquel ils l'ont confié. C'est ainsi qu'il faut entendre la formule : "La Nation, la Loi, le Roi", où le souverain (l'auteur veut dire le Roi) n'est plus que le premier magistrat de la Nation, chargé d'exécuter la Loi.

   Les principes énoncés avant se traduisent au début du XIXe siècle dans différentes institutions politiques, aux Etats-Unis et en Europe, avec des différences importantes. En Espagne, en France, en Grande Bretagne surtout, car en Europe continentale de l'est et du centre, le libéralisme est presque à l'état de voeu pieu de classes "éclairées". Dans l'Allemagne rhénane ou méridionale, les institutions libérales ne sont pas absentes, mais le pouvoir n'est pas aux mains des libéraux. En Russie, il n'en est pas question. Il y a dans cet Occident libéral, écrit sans doute parfois un peu vite André JARDIN, des principes communs caractérisent des régimes d'apparence diverses :

- Tous les hommes ont la vocation à la liberté, sans disctinction de race, de religion, de classe. Ils ont droit à la même sûreté. "On peut facilement ironiser sur le côté théorique de l'égalité que ces libertés présupposent", écrit-il. On devrait écrire que parfois, cette égalité n'existe même pas dans la loi... Il faut de nombreuses luttes, où les libéraux ne sont pas toujours aux premières lignes, pour que s'élargissent les notions d'hommes (ne parlons pas des... femmes), notamment sur le plan électoral. La marge est grande entre des Constitutions et les législations réglant ces démocraties libérales. 

- "Cette uniformité statutaire des hommes conjuguées avec la mission restreinte de l'Etat d'assurer avant tout la sûreté de chacun, fait de chaque individu la source innombrable de l'énergie sociale". Sans nous attarder sur l'aspect un peu lyrique de cette phrase, il est vrai que le libéralisme anglo-saxon encourage les associations à but lucratif, culturel ou politique. La tradition française restrictive du droit d'association mutile quelque peu le libéralisme, par méfiance des corps et des corporations de l'Ancien Régime (dont beaucoup perdurent ou se renouvellent...) ou des sociétés secrètes à buts subversifs (qui se mutliplient). On pourrait dire avec humour que l'esprit du libéralisme souffle parfois sur des structures sociales contre l'idéologie libérale officielle...

- Tous les régimes libéraux mettent en oeuvre l'équilibre des pouvoirs entre exécutif, législatif et judiciaire, même si les institutions exécutives font perdurer cu corps royal limité constitutionnellement, comem en Angleterre. 

 Ces sociétés libérales, écrit André JARDIN, "sauf en Amérique où le droit de vote sans être universel est largement accordé" (avec toutefois, notons-le un système censitaire qui le limite vigoureusement...), ces sociétés libérales de la première moitié du XIXe siècle, ne sont pas démocratiques." En définitive, "les régimes libéraux se sont modelés par opposition à l'absolutisme "tyrannique". Ils demeurent effrayés du danger d'une "tyrannie de la majorité", c'est-à-dire des masses populaires. Par le suffrage universel, les masses pourraient faire passer dans les institutions (...) leurs préjugés, leurs passions, leur instabilité, leur intolérance. En France, les souvenirs de la Terreur (celle des Révolutionnaires s'entend, pas celle qui les a précédé ou suivi.., devons-nous préciser) jouent dans ce sens (d'ailleurs à tort, car elle fut le fruit d'un activisme minoritaire), mais il faut bien constater que les auteurs libéraux les plus favorables à la démocratie partagent cette crainte de la "tyrannie de la majorité" : les collaborateurs du Federalist qui prépara intellectuellement la constitution des Etats-Unis, Alexis de Tocqueville, John Stuart Mill. La plupart des libéraux répugnent donc à parler de souveraineté du peuple, F Guizot par exemple emploie le terme de souveraineté de la raison. Mais comment distinguer dans la société l'élite ouverte chargée d'exprimer celle-ci, sinon par des critères purement arbitraires." S'ils sont réticents au suffrage populaire, les libéraux poussent à l'élargissement de l'opinion publique, souvent de manière très "prudente", tout à favorisant l'instruction publique, qui seule à terme, permet d'amalgamer au régime des quantités de plus en plus importantes d'"hommes".

André JARDIN point le grand facteur d'instabilité de ces sociétés libérales : la multiplication de l'énergie des hommes, libérée, modifie les rapports sociaux. L'industrialisation bouleverse les conditions de travail qui ne correspondent plus à l'idée de contrat (d'individu à individu...) que l'économie libérale voudrait y voir. "Certains théoriciens lucides, P Rossi ou A de Tocqueville, craignent la formation d'une véritable féodalité nouvelle. Les classes ouvrières sont amenés à faire appel à des corps sociaux qui les défendent et en particulier à réclamer l'intervention de l'Etat. Il pèse ainsi sur les sociétés libérales qui se transforment une menace de socialisme au sens large du terme, qui apparaitra au grand jour en 1848."

 

André JARDIN, "Liberté", dans Nouvelle Histoire des Idées politiques, Hachette, 1987. Francis BALLE, Libéralisme, dans Encyclopedia Universalie, 2014.

 

PHILIUS

 

 

 

 

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