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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 09:10

 

 La famille politique et philosophico-politique libérale, si l'on prend la plupart des auteurs qui étudient l'histoire des idées libérales, se situe suivant un spectre d'opinions assez larges, entre au début le refus de l'absolutisme monarchique (mais pas forcément de la monarchie), puis le refus de l'autoritarisme politique, mais aussi économique et le refus également d'abord de la démocratie populaire puis le refus du socialisme et de tout ce qui s'apparent à lui. Dans le temps et dans l'espace, cela représente beaucoup d'intellectuels et de pensées, et la tentation est grande d'établir, suivant les époques, la famille libérale au centre des jeux politiques et philosophico-politiques (en tant que pensée centrale et en tant que dominant littéraire). Aujourd'hui, il est d'usage (douteux) de considérer la démocratie libérale comme étant l'étalon d'un "bonne" démocratie, en oubliant sans doute un peu vite que nombre de pensées libérales ne se revendiquent pas démocrates (parfois même de la monarchie constitutionnelle) et ne sont pas, effectivement, démocrates. Il s'établit à ce propos une distance entre la République et la Démocratie, qui ne recouvre pas ce qui précède, car nombre de libéraux, que ce soit hier ou aujourd'hui s'accomodent très bien d'une monarchie, quoique de nos jours réduite souvent à sa plus simple expression.

 

    Pierre MANENT se propose de présenter les grandes lignes de l'histoire du libéralisme, "qui constitue le courant premier et principal, et pour ainsi dire la base continue de la politique moderne, celle de l'Europe et de l'Occident depuis environ trois siècles". Du coup parfois, l'histoire des idées semble se confondre avec l'histoire de la famille libérale... Ainsi, il fait remonter le libéralisme à quelques oeuvres principales de la philosophie politique, de MACHIAVEL à TOCQUEVILLE.

      Se revendiquant d'ailleurs membre de cette famille, Pierre MANENT expose parmi les idées principales du libéralisme celle de l'"individu" "non pas l'individu comme cet être de chair et d'os (...), mais comme cet être qui, parce qu'il est homme, est naturellement titualire de "droits" dont on peu dresser la liste, droits qui lui sont attachés indépendamment de sa fonction ou de sa place dans la société, et qui le font égal de tout autre homme. (...) Comment fonder la légitimité politique sur les droits de l'individu, puisque celui-ci n'existe jamais comme tel, que dans son existence sociale et politique, il est toujours nécessairement lié à d'autres individus, à une famille, à une classe, à une profession, à une nation? Or, il n'est pas douteux que c'est bien sur cette idée si évidemment "asociale" et "apolitique" que le corps politique libéral a été progressivement construit. (...) Il n'est pas douteux non plus que cet être si évidemment "imaginaire" a tendu de plus en plus à devenir réalité et expérience : les habitants de nos régimes sont devenus de plus en plus autonomes, de plus en plus égaux, se sont sentis de moins en moins définis par leur appartenance familiale ou sociale." Partant de là, le directeur d'études à l'EHESS et membre du comité de rédaction de la revue Commentaires, "enquête" sur la naissance de cette idée d'individu et sur son développement. Il le fait à travers une lignée d'oeuvres qui, transmises et interprétées de génération en génération forme un corpus (plus ou moins cohérent d'ailleurs, malgré la logique que l'auteur y trouve).

     Il reprend l'opinion la plus répandue : l'originalité de l'histoire politique européenne tient au christianisme. Le développement de la politique moderne "peut être décrit comme une "sécularisation" ; la liberté et l'égalité, qu'est-ce, ultimement, sinon les "valeurs évangélisques" venant inspirer et façonner la vie civique? La thèse a pris naissance et acquis sont crédit au lendemain de la Révolution française. Elle avait le mérite de réconcilier les "sages" des deux partis dans une même affection, différemment colorée, pour la "liberté nouvelle", ceux qui pensaient que l'heure de la majorité humaine avait sonné et ceux qui restaient attachés à l'ancienne religion : les premiers voyaient dans le christianisme la première expression, cachée sous les voiles de la grâce ou entravée par les langes de l'aliénation, de la liberté et de l'égalité humaines, les seconds célèbraient dans la liberté moderne la dernière conquête de l'Evangile." Mentionnant le fait qu'il a fallu un plus d'un siècle en France pour recevoir l'adhésion de la majorité des deux camps, de fait les "armes de la liberté (...) avaient été forgées, durant les deux siècles précédents, dans un âpre combat contre le christianisme, et particulièrement contre l'Eglise catholique." Du coup, la question décisive est de savoir si la guerre des Lumières contre le christianisme est l'expression d'un "immense malentendu" ou si cette période (des deux siècles précédent la Révolution) livre le sens de l'entreprise politique moderne, et donc du libéralisme, plus clairement que la période postérieure de la réconciliation.

Du coup, il faut remonter assez loin dans l'histoire des idées. Il distingue alors l'opinion chrétienne du pouvoir politique de la religion, distinction opérée par beaucoup d'auteurs. Mais "rien ne garantit" que cette disjonction "soit fondée en nature, qu'elle ne soit pas le préjugé fondateur ou, précisément, l'opinion particulière de nos régimes". En effet, cette vision dominante n'a pas toujours été telle ni dans un camp ni dans un autre.

"C'est à l'occasion du problème posé ou du défi présenté par une opinion particulière, le christianisme, que la disjonction libérale entre le pouvoir en général et l'opinion en général a été opérée. Le monde at-t-il dû attendre le christianisme pour, s'opposant à lui ou à certaines de ses conséquences, trouver enfin son assiette rationnelle? Peut-être est-il aussi plausible de conjecturer que les moyens qui ont été inventés et employés pour faire face au problème originel, et qui sont devenus un régime politique, notre régime politique, gardent la trace de l'accident qui leur a donné naissance, et qu'ils deviennent à leur tour étrangement problématiques une fois que le problème originel a été résolu, résolu du moins à la "satisfaction" générale. L'"indétermination" dont les esprits pénétrants créditent notre forme politique signifie-t-elle que nous voyions, explicitement instituée dans nos régimes, la disjonction, essentielle à la liberté, entre le pouvoir, le savoir et le droit, ou alors, bien plutôt, porte-t-elle au jour le paradoxe d'un cité qui, pour avoir voulu se clore au pouvoir du christianisme, au pouvoir d'une opinion particulière, s'oblige éternellement à priver le pouvoir de toute opinion et l'opinion de tout pouvoir?"  

Ce qui précède révèle en tout cas, à partir du moment où l'on considère qu'effectivement l'histoire des idées politiques en Europe est l'histoire du libéralisme, qu'il est bien difficile de définir le libéralisme. Notre auteur conviendra d'ailleurs qu'il existe plus des libéralismes, qu'un seul libéralisme, dont la tonalité et sur la vision de l'individu et sur la vision ce qu'est véritablement le christianisme, diffèrent et parfois de façon importante.

 

  Le problème théologico-politique domine la réflexion philosophique durant toute une période, et celà remonte à la fin de l'Empire romain d'Occident. Plusieurs formes d'organisation politique sont étudiées avec en regard la question lancinante de l'instabilité violente et la légitimité divine. L'empire (qui subsiste encore en Orient et qui sous la forme du Saint Empire Romain Germanique suscite toujours des espoirs), la cité (qui jouit d'un grand prestige, reflet de la gloire de Rome et de cités grecques), une combinaison des deux : la monarchie. "La fortune politique de la monarchie dans le monde chrétien tient pour une part considérable au fait que cette forme politique permet un large accueil à la présence de l'Eglise et, en même temps, détient un ressort d'une extrême puissance - le monarque de droit divin - pour garantir l'indépendance du corps politique face à l'Eglise." Elle apparait moins comme un régime que comme un processus, si l'on suit bien entendu les grandes théories politiques à partir du XIXe siècle. 

   Plusieurs oeuvres, ou ensemble d'oeuvres d'auteurs-clé, scandent donc l'histoire du libéralisme : MACHIAVEL (la "fécondité du mal"), HOBBES (un nouvel art politique), LOCKE (sur une articulation entre l'économique et le politique, entre le travail, la propriété et le pouvoir politique), MONTESQUIEU (et la séparation des pouvoirs)...

ROUSSEAU est classé comme critique du libéralisme, tout en le faisant "avancer" : "la cible de son indignation véhémente, n'est-ce pas l'ordre social et politique de la France de son temps, qu'on ne peut être libéral, ensuite et plus essentiellement "la société" en tant que telle, qul que soit le régime politique?" . C'est sur le rapport de l'inégalité que sa réflexion se centre du niveau politique  au niveau philosophique pur (sur la nature humaine). Ce n'est pas par le Contrat Social que son influence se manifeste, mais l'Emile, dans lequel, précisément, il justifie l'existence de l'institution politique comme organe qui corrige et consacre l'inégalité des propriétés. 

La Révolution française introduit une rupture dans l'évolution philosophico-politique et ouvre la période d'un "second libéralisme". la tâche de ce "second libéralisme, selon Pierre MANENT, est d'absorber le "choc" produit par ce "complexe d'événements, de sentiments et d'idées." Ce libéralisme du XIXe siècle, "accepte et approuve la Révolution française, non seulement par ces "résultats" mais son acte même, si je puis dire, sinon tous ses actes." BURKE, qui peut être dit lui aussi libéral, n'est suivi par aucun des grands libéraux français dans sa condamnation de la Révolution française. Des distinctions sont faites "bien entendu" entre la phase libérale et la phase "terroriste" de la Révolution française, et Pierre MANENT peut faire partie de ces auteurs qui diffusent l'historiographie courante actuelle. Cela révèle pourtant le problème qui est sans doute le problème de tous ces "libéraux" : l'irruption du peuple. En tout cas, la "famille libérale" , en grande majorité, passées des Restaurations qui tentent de faire revivre l'Ancien Régime. Sans suggérer que la Révolution française est avant tout libérale, l'auteur indique surtout que "les hommes du XIXe siècle ne vivront plus seulement dans la société civile ou dans l'Etat, ils vivront d'abord dans un troisième élément qui recevra des noms divers - essentiellement : la "société" et l'"histoire" -, mais qui, sous l'un ou l'autre nom, détiendra en tout cas la plus grande autorité. La "société" dont il s'agira alors est plus et autre chose que la "société civile" : celle-ci est constituée par l'ensemble des relations que nouent spontanément les hommes mis par le désir de conservation, celle-là n'aura pas de fondement naturel explicite, son autorité ne résidera pas dans la nature, mais dans l'"histoire", le mouvement historique." La Constitution libérale est conçue "pour construire un corps politique qui, fondé sur la représentation et la séparation des pouvoirs, garantirait vraiment la sécurité, l'égalité des droits, la propriété.".

C'est autour de ce projet que se mobilisent Benjamin CONSTANT et François GUIZOT, l'un dans l'opposition et l'autre au gouvernement, TOCQUEVILLE s'attachent, a-delà de la question du régime représentatif, de ses fondements et de son organisation, étudie un certain nombre de problèmes autour de la démocratie : la centralisation du pouvoir politique, l'égalité des conditions, les rapports entre maitre et serviteur dans une société encore fortement marquée par la distance sociale, l'inégalité des situations... Faisant oeuvre de comparatisme, il trouve en Amérique des éléments qui favorisent la démocratie et qui, surtout, évitent l'évolution de celle-ci vers un "nouveau despotisme". Ce despotisme-là est fait de centralisation administrative et de pouvoir stérilisant de l'opinion publique, c'est ce que craint TOCQUEVILLE. Ce despotisme n'est plus celui, violent et sans nuance, d'un roi envers ses sujets, d'une métropole envers ses colonies, mais est plutôt un despotisme "doux" où des cioyens dociles abandonnent peu à peu leur statut d'individus pour se fondre dans un système qui organise à leur place, leur bonheur et leur sécurité. "Avec Tocqueville, le libéralisme ne repose plus sur le développement nécessaire et harmonieux de l'égalité et de la liberté, il aiguise désormais son tranchant dans la lutte du goût de la liberté, non contre l'égalité certes, mais contre la passion de l'égalité, lutte à l'issue incertaine, lutte inégale puisque la liberté appartient à l'art de la démocratie tandis que l'égalité appartient à la nature."

La distinction, continue Pierre MANENT, "entre la nature et l'art de la nature de la démocratie se traduit empiriquement par la distinction entre la démocratie comme état égal de la démocratie et la démocratie comme institutions politiques libres. Elle reflète la distinction caractéristique du projet libéral originel dans lequel un état de nature égalitaire et sans pouvoir est la base de la construction artificielle du gouvernement représentatif ; mais elle oblige à reconsidérer cette dernière. Dans le schéma libéral, l'état de nature, avec ses caractéristiques, fournit le motif et les conditions de la construction politique, mais en cela s'épuise son rôle : il est le présupposé de l'action politique, qui est destiné à être "surmonté" par celle-ci, par sa "souveraineté". Le spectacle de la démocratie conduit Tocqueville à renconsidérer le rapport entre la nature et l'art que suppose le libéralisme. 

Le "dogme" de la souveraineté du peuple exige que tout homme n'obéisse qu'à lui-même ou à son représentant. La condition de cette obéissance seule légitime, c'est que cet homme soit absolument indépendant. Or, en tant que membre de la société, il est toujours pris dans un réseau d'inégalités ou d'influences - les influences sont à la fois cause et effet des inégalités - qui mettent en danger cette indépendance. Le premier moment de la démocratie, son moment négatif, consiste donc à s'efforcer de détruire ces influences pour que l'individu démocratique puisse enfin opineer et décider "librement", c'est-à-dire dans une souveraine "autonomie". Le premier moment de la démocratie est dans l'effort pour constituer un véritable "état de nature" à partir duquel les hommes pourront enfin librement se constituer en corps politique libre. Ce n'est pas que la démocratie veuille à proprement parler "revenir à l'état de nature" : elle veut se fonder à partir de cet état enfin atteint, car elle veut se fonder à partir d'individus libres et égaux. Le moment naturellement premier de la démocratie est celui où elle crée les conditions de création de la seule société légitime, les conditions de sa propre création.

Le spectacle de la démocratie révèle ainsi à Tocqueville que ce que le libéralisme cnsidérait comme l'"hypothèse" ou le "donné", ou le "présupposé" de l'ordre politique légitime, doit être cherché, ou créé, ou construit. L'état de nature n'est pas le commencement de l'histoire politique de l'homme, c'est plutôt son terme ou du moins son horizon. Le projet libéral, parce qu'il veut se fonder sur l'égalité "naturelle" ouvre donc essentiellement une histoire : l'histoire des efforts et des progrès de l'homme pour établir artificiellement, gra^ce à une souveraineté qui n'est pas dans la nature, cette égalité "naturelle" à partir de laquelle il pourra construire de façon pleinement "rationnelle" ou "consciente" l'ordre politique légitime. La nature ne se lassant pas de produire des inégalités, des influences, des dépendances, ce "premier" moment ne cesse pas : base continue de la démocratie, il en est la "nature" puisqu'il y est la condition de toute convention, et il donne à l'homme démocratique le sentiment de vivre dans l'"histoire", puisqu'il le fait vivre à l'intérieur d'un projet dont cet homme est à la fois le maitre souverain et la matière docile."

Si nous reproduisons in  extenso ce passage, c'est qu'il constitue en quelque sorte une présentation la plus positive et la plus optimliste que l'on puisse trouver du libéralisme politique. Cette réflexion situe à l'extérieur de celui-ci, ces fameuses inégalités, ces influences et ces dépendances, alors que dynamiquement, par le libéralisme économique, le libéralisme politique s'en nourrit. Discuter d'un état de nature pour finalement créer des bases "naturelles" de la démocratie libérale, c'est une réflexion de philosophie politique primodiale pour cette famille des libéraux. Il n'est pas certain que ce genre de débat l'amène à effectuer une critique de fond sur ce qu'il entend par homme, et par homme naturel, dans des sociétés à système politique libéral qui justifie leur libéralisme en attribuant dans le détail l'attribut "homme naturel" à des catégories de populations déjà les plus à même d'agir politiquement. Le débat central réel - et de politique générale effective dans les démocraties libérales du XIXe siècle - se situe en définitive sur les conditions d'attributiion de cette qualité à des fractions de plus en plus grande de la population, notamment par l'éducation. La question de l'instruction publique est au coeur de la politique d'un GUIZOT par exemple.

 

     Marcel PRÉLOT et Georges LECUYER plonge dans une histoire bien antérieure la formation d'un prélibéralisme, qui est d'abord bien entendu un prélibéralisme aristocratique. A noter que leur présentation est surtout, et presque exclusivement une présentation de l'évolution du libéralisme en France.

C'est autour des figures de FENELON (à la fois précepteur, suspect, monarchiste, réformateur et acteur du baroque...), de SAINT-SIMON, de BOULAINVILLIERS... C'est dans un autre milieu politique que fermente toutefois ce qui allait devenir le monteur du libéralisme : la critique de l'absolutisme royal. Cette critique, que favorise l'existence d'une République hollandaise est entreprise par LOCKE, MONTESQUIEU, ROUSSEAU, qui sont également à certains égards, des constructeurs (théoriques) de système politique. L'Abbé MARLY, RAYNAL, CONDORCET, amplifie ce mouvement, pour aboutir aux élaborations de ROBESPIERRE, lequel "va plus loin", dans l'élaboration d'un gouvernement révolutionnaire, répudié bien entendu par l'ensemble de la tradition libérale postérieure. Ensuite, SIEYÈS assoit ce que les libéraux conservent de la Révolution française, la "transition idéologique" passant par les oeuvres et les entreprises de CABANIS, Destutt de TRACY et de Germaine de STAËL. 

Le libéralisme pur commence par Benjamin CONSTANT, inventeur, selon Emile FAGUET (Politiques et moralistes du XIXe siècle, Société française d'imprimerie et d'édition, 1901). La présentation de ce libéralisme pur s'effectue avant celle d'autres libéralismes suivants et parfois concomittents : libéralismes doctrinaire, oligarchique, démocratique, catholique, constructif et national, extrémiste constituent autant de facette riche de positionnements idéologiques et de revendications politiques. Ils montrent en tout cas la grande diversité de ce libéralisme, dont les tendances se situent différemment par rapport à l'aristocratisme ou à la démocratie populaire, voire au socialisme.

   Ce libéralisme pur, exposé dans toute sa sécheresse par Benjamin CONSTANT dans son De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (Discours prononcé à l'Athéne royal de Paris en 1819), s'articule autour du rôle de l'Etat. On se reférera surtout à Paul BASTID, (Benjamin Constant et sa doctrine, Armand Colin, 1966) pour cerner ce personnage ambitieux et cette pensée politique rassemblée d'ailleurs par LABOULAYE dans un Cours de politique constitutionnelle, référence dans l'enseignement universitaire. Opposant la liberté des Anciens à celle des Modernes, la préférence va à la seconde : "Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d'une même patrie. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances." L'Etat libéral est un Etat "minimaliste". Le gouvernement jouit d'un total pouvoir dans sa sphère et cette sphère se trouvera aussi limitée que possible, surtout déterminée pour garantir précisément la liberté. Constitutionnaliste, l'auteur (et aventurier politique!) ne choisit pas entre régime aristocratique et régime démocratique, entre Monarchie et République. Du moment qu'il se définit sur une Constitution. A tout prendre, mieux vaut un despotisme constitutionnel (mais le despotisme est - malheureusement? - passé de mode) qu'une République à la Constitution lacunaire ou défaillante. Hostile à la démocratie absolue, il l'est également à la démocratie directe, et ne conçoit de gouvernement que représentatid. Un constitutionnalisme démocratique est toutefois concevable. 

   Un libéralisme doctrinaire prend place dans le paysange politico-philosophique sous l'impulsion de Pierre ROYER-COLLARD (1763-1845), spiritualiste et légitimiste. Royaliste, il se situe à l'opposé de l'Ecole anti-révolutionnaire et estime qu'après un siècle de convulsion, la France ne peut être ni celui d'une Assemblée (représentante du peuple) ni celui d'un homme (après plébiscites). La monarchie légitime assure à la fois la force du pouvoir et la liberté des individus. Il fait la différérence entre ancien régime que l'on ne retrouvera pas et régime moderne qui accepte les acquis de la Révolution. Son action va plutôt dans le sens des libertés politiques, et ses positions sont surtout guidées par la nécessité de favoriser l'émergence de couches nouvelles contribuant àla prospérité de la nation.

   A cette doctrine légitimiste s'oppose un libéralisme oligarchique développé par GUIZOT (1787-1874), notamment dans un système politique iméprial (celui de Napoléon III). C'est une doctrine du juste milieu, qui couvre un ensemble intellectuel complexe, composite, on pourrait dire aujourd'hui plus politicien que philosophique. 

   L'élargissement du libéralisme de l'oligrachie à la démocratie passe par l'activité et la pensée de légitimistes (voir Stéphane RIALS, Le légitimisme, PUF, 1983). Ces légitimistes sont notamment CHATEAUBRIAND (traditionnalisme démocratique), Alexis de TOCQUEVILLE (élaboration du "fait démocratique") et LAMARTINE (chantre de l'élan démocratique). Ce dernier situe les points de départ et d'appui du gouvernement dans la libre discussion, le pouvoir personnel étant devenu obsolète. Il appuie sa réflexion sur une réhabilitation de la Révolution, passage nécessaire pour réhabiliter la démocratie. Il réévalue l'action des Girondins et condamne 1793 et la Terreur. Il contribue à la diffusion d'une historiographie de la Révolution, qui, un temps reléguée aux oubliettes pendant une grande partie du XXe siècle (influence du socialisme), est remise à l'honneur dans les années 1980. Journaliste, il contribue certainement à donner à l'opinion publique une force qu'elle n'avait pas encore auparavant. 

    Le libéralisme catholique, représenté dans deux organes de presse, L'Avenir et le Correspondand (fondée en 1829), est mal accueilli par la hiérarchie et parfois moqué par les autres tendances. Le libéralisme s'est construit en partie contre un certain catholicisme et même contre le christianisme et pourtant, sous la Restauration, existe déjà un noyaude jeunes catholiques auxquels les "jeunes libéraux" ont donné le nom de catholiques libéraux. Le premier Correspondant (celui de 1829) a pour antécédent immédiat Le catholique du baron d'ECKSTEIN, bien isolé lui-même. LAMENAIS, avant et après L'Avenir, ne semble pas le même, la Révolution de Juillet provoquant son revirement, d'un membre de l'Ecole contre-révolutionnaire à un auteur en faveur de la conciliation. Il "dérive" encore plus par la suite, le faisant quitter le cercle même des libéraux catholiques, pour devenir un publiciste anti-clérical. Appartient à cette tendance aussi, le père Henri LACORDAIRE ouvre la voie au premier courant démocrate chrétien, incarné pleinement par l'Abbé MARET. De son côté, Charles de MONTALENBERT, d'abord pair de France, dans un essai, Intérêts catholiques au XIXe siècle (1852), lie solidairement liberté de l'action et intérêts catholiques, soutient contre le Vatican et le régime autoritaire du pouvoir impérial, une "ligne" de pensée contre la réaction antilibérale, avec la collaboration de FALLOUX, de FOISSET, et d'A de BROGLIE, dans le Correspond nouvelle manière fondé en 1855. L'évolution de l'Empire vers un régime libéral donne de l'importance politique à cette tendance du libéralisme et les Vues sur le gouvernement de la France du duc Victor de BROGLIE, exposé complet d'un système libéral de gouvernement le place au carrefour es trois libéralisme, : le libéralisme classique, en tant que peti-fils de Mme de STAËL, le libéralisme catholique, en tant qu'un des leaders du Correspondant et le liberalisme constructeur, en tant que pensée de son père et la sienne rejoignent celle de LADOULAYE et de PRÉVOST-PARADOL, dans les projets sustituant au régime autoritaire un régime parlementaire.

    Ainsi, le libéralisme catholique occident une place notable dans la renaissance du libéralisme qui marque la fin du règne de Napoléon III. La seconde génération libérale se place intellectuellement dans la phase de conciliation par rapport aux acquis de la Révolution et du chritianisme évoqué plus haut par Pierre MANENT. On comprend mieux comment peut s'opèrer, et par quels auteurs, cette sorte de réconciliation qui fait ressortir des oeuvres républicaines des éléments fondamentaux du christianisme. Plusieurs tendances composent un libéralisme constructeur et national :

- une orientation orléaniste avec Victor de BROGLIE, celle du libéralisme catholique, représenté également par Charles de Rémusat, auteur en 1860 d'une politique libérale ou fragments pour servir à la défense de la Révolution française,

- une fraction mi-bonapartiste, mi constitutionnaliste-libérale, avec Anatole PRÉVOST-PARADOL et BERSOT, rédacteur des Débats, avec NEFZER, rédacteur en chef et SCHÉRER, collaborateur au Temps,

- une tendance républicaine très modérés, se qualifiant de "radicale", avec Jules SIMON (La Liberté, 1859, le Parti Radical, 1868), et Etienne VACHEROT, dont le livre La Démocratie, rend très populaire. Edouard LABOULAYE fait partie de cette tendance. Il est l'assembleur des cours de Benjamin CONSTANT. 

Comme leurs prédecesseurs, mais cela on a tendance à l'oublier lorsqu'on les évoque, ils participent de plein-pied à la politique. Cette philosophie politique du libéralisme est véritablement une philosophie de l'action et en action, d'autant plus que, à l'inverse des philosophes des Lumières, prit souvent entre protections et poursuites, obligés de travailler dans une semi-clandestinité, ils bénéficient des libertés si durement conquises par et depuis la Révolution de 1789. 

   Le libéralisme a aussi un versant anarchisant, appelé souvent libéralisme extrémiste. Les auteurs qui s'en réclament et le construisent suivent un chemin qui mène à la destruction de l'autorité politique elle-même, pris dans la logique même de la libération de l'individu. 

L'Etat devient superflu avec G MOLINARI, qui poursuit vers un aboutissement qu'il pense logique, la théorie de l'Etat minimaliste de Benjamin CONSTANT. Déjà il ne reste plus à l'autorité politique qu'une seule mission, définie par l'économiste DUNOYER (De la liberté, 1825-1845), celle de "producteur de sécurité", thèse reprise dans des pamphlets, comme il en fleurit à cette époque. Ce minimum n'est pas jugé irréductible par les libéraux anarchistes comme le rédacteur en chef des Débats. MOLINARO estime que la société nouvelle, résultante naturelle des relations économiques et non création factice de l'Etat, laissera produire et vendre la sécurité dans la mesure et aux prix correspondant à son utilité. celle-ci deviendra un bien comme les autres, livrée à lentreprise privée individuelle ou collective. On trouve là avec surprise les mêmes arguments qui prônent en faveur d'une privatisation de plus en plus poussée des activités militaires et de sécurité.

Autre tendance du libéralisme extrémisme, le radicalisme anticlérical de Paul-Louis COURIER (1772-1825). dans celui-ci sont attaqués le libéralisme constructeur et le libéralisme de gestion, au nom de la liberté. Une critique vive du pouvoir politique, de l'armée (jusqu'à dénier l'existence du génie militaire), des puissants en général l'inscrit plus dans le courant anarchiste proprement dit que dans le courant libéral, quoique précisément, c'est au nom du libéralismle poussé jusqu'au bout que sont menées ces critiques. ALAIN s'inscrit églement dans cette tendance. Sa position est la réplique, sous la IIIe République, pratiquement, de la position de PAUL-Louis COURIER sous la Restauration : c'est d'abord le combat du citoyen contre les pouvoirs qui est mis en musique

L'égotisme de STIRNER peut être également classé dans ce libéralisme extrémiste. Celui-ci remplace la société Etat, impose au Moi qu'elle meurtrit et dégrade, par l'association, oeuvre du moi.

 

Marcel PRÉLOT et Georges LESCUYER, Histoire des idées politiques, Dalloz, 1986. Pierre MANENT, Histoire intellectuelle du libéralisme, Arhtème Fayard/Pluriel, 2012.

 

PHILIUS

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