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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 16:03

          L'ouvrage de David RICARDO (1772-1823), économiste anglais, agent de change, député et... spéculateur, publié en 1817 et remanié en 1821, nous intéresse non pas seulement parce qu'il constitue (son) le principal ouvrage d'économie politique durant au moins cinquante ans et qu'il traite de pratiquement tous les éléments d'une vision libérale, comme la valeur, la répartition du produit national, du commerce international, de la monnaie et de la banque, de l'impôt et de l'emprunt... mais aussi parce qu'il participe au conflit ouvert au sein du capitalisme entre propriétaires terriens et industriels, en pleine période napoléonienne ou post-napoléonienne. Ecrit pour prendre la défense d'une partie de la classe montante en Grande Bretagne, pour le libre-échange, il s'inscrit aussi en creux au moins (dans les faits en plein...) dans un contexte de guerre économique et de guerre tout court. Cette oeuvre constitue encore aujourd'hui l'un des plus importants de l'économie politique ; elle propose à la fois la présentation la plus aboutie (avant WALRAS) de la théorie de la valeur dans l'école classique, la présentation d'une nouvelle version de l'équilibre économique - avec une "loi des avantages comparatifs" - et une analyse des effets économiques de la répartition des revenus entre groupes sociaux. Cette analyse est d'ailleurs reprise ensuite par de nombreux économistes, libéraux ou non, dont Karl MARX. Avant lui et dans des termes évidemment moins tranchés, il décrit bien le conflit typique en système capitaliste entre capitalistes de différentes branches et entre ceux-ci et les travailleurs. 

Fondamentalement, estime François-Régis MAHIEU qui rédige une introduction à cette oeuvre, "la motivation de Ricardo est politique. A travers cet ouvrage, son but a été de rappeler que le taux de profit ne peut augmenter que par la baisse du prix des biens nécessaires. Il existe donc un conflit premier entre capitalistes et salariés, puis entre ces deux classes et les propriétaires fonciers. Si Ricardo prend position pour les capitalistes, y compris les fermiers, son opinion sur les travailleurs sera nuancée dans le chapitre autocritique sur les machines. Par contre, sa position personnelle sur les propriétaires fonciers, même au comble de sa fortune terrienne, ne sera jamais remise en cause."

Sa pensée se situe au début dans l'un des plus grands problèmes économiques en Grande Bretagne pendant la guerre contre la France, l'inflation, la dépréciation des billets de banque et la hausse du prix de l'or, puis dans le problème du prix du blé. Mais toute sa problématique dépasse ce problème lancinant pour pénétrer le sens de la dynamique économique, alors que son pays entre, en avance sur tous les autres, dans une phase d'industrialisation. Encore pour François-Régis MATHIEU, "la première version ricardienne de la dynamique économique est simple, presque visionnaire : le fonctionnement à perte du capitalisme agraire provoque la perte du capitalisme dans son ensemble. Elle aboutira dans les "Principes" à un modèle plus élaboré tel que le capitalisme évolue fatalement vers l'état stationnaire, compte tenu des lois de la valeur et de la répartition".

 

       Dans la préface à la première édition des Principes..., il déclare que son objectif essentiel est d'expliquer comment la production nationale se partage entre les trois classes de la société : propriétaires fonciers, possesseurs de capitaux, travailleurs : "Déterminer les lois qui règlent cette distribution, voilà le principal problème en économie politique. Il entre donc dans un vif du sujet du conflit économique et n'hésite pas à vouloir clarifier la lutte confuse des intérêts dans la société, s'engageant d'ailleurs par ailleurs au Parlement pour faire valoir ses vues. Il s'attache à démontrer, sur la base des analyses d'Adam SMITH, une formulation précises de "lois naturelles" qui régissent les relations économiques entre les hommes. Il le fait dans un constant dialogue avec les économistes de son temps, de Jean-Baptiste SAY à MALTHUS. 

 

       Des principes de l'économie politique et de l'impôt se présente en 32 chapitres qui s'enchainent les uns les autres et qui traitent successivement surtout de la théorie de la valeur, de la rente, des salaires, des impôts (de toutes les forms d'impôt, sur 11 chapitres centraux), du commerce international, de la monnaie et du machinisme. La version de 1821 comporte en fin d'ouvrage, des Notes de Jean-Baptiste SAY. Les thèses principales de l'ouvrage portent sur la valeur (chapitre 1), la rente de la terre (chapitre 2); sur le prix naturel et le prix du marché (chapitre 4), sur les salaires (chapitre 5), sur les profits (chapitre 6), sur le commerce extérieur (chapitre 7), sur les changements brusques dans les voies du commerce (chapitre 19), sur les propriétés distinctives de la richesse et de la valeur (chapitre 20). Les passages les plus polémiques se situent dans les chapitres 8 à 18 qui traitent des impôts mais l'ensemble du texte reste très "austère" et très dense, et n'hésite pas à se servir de démonstrations mathématiques pour appuyer les conclusions. Il ressemble aux écrits de l'économiste (Karl MARX) qui s'appuie sans doute le plus sur lui pour discuter et contrer ses conclusions, mais le Capital apparaît tout de même plus vivant et plus polémique (et même virulent, à côté de celui de RICARDO!). L'ensemble oblige à une lecture attentive et peut rebuter facilement le grand public. Pourtant, on ne peut se passer de la profondeur de certaines vues, encore présentables de nos jours. 

Si nous suivons Nicolas CHAIGNEAU, les Principes "sont avant toute chose une recherche sur les conditions de l'accumulation du capital, acumulation dont dépend la croissance économique. cet objectif conduit Ricardo à s'attaquer à ce qu'il considère comme "le principal problème en économie politique" : déterminer comment le revenu tiré d'une marchandise - le prix - se répartit entre les classes sociales impliquées dans sa production. Autrement dit, si l'on excepte la rente touchée par les propriétaires fonciers (dont Ricardo montre au chapitre 2 qu'elle n'apparait pas dans la composition du prix), il s'agit de préciser les relations entre le salaire des travailleurs et le profit des capitalistes qui ont participé à la production du même bien. C'est à cette condition qu'il sera possible de dégager "les principes qui règlent les profits" perçus par les capitalistes et, donc, d'évaluer le rythme de l'accumulation du capital. Les 6 premiers chapitres de l'ouvrage sont ainsi consacré à l'analyse de ses conditions de production : elle est déterminée par la quantité de travail direct (celui des travailleurs) et indirect (celui qui a été fourni pour produire les moyens de production) nécessaire pour la produire. Une même quantité de travail produit donc une même valeur. Il s'ensuit qu'une hausse des salaires est sans effet sur la valeur d'une marchandise qui incorpore une quantité constante de travail. En revanche, comme le souligne le chapitre 6, cette hausse affecte "les profits" qui "doivent nécessairement baisser", puisque les salaires accaparent une part plus grande d'un même revenu. Il existe donc une relation inverse entre salaires et profits, et il s'agit là du théorême fondamental qui oriente toute la suite du discours des Principes. Dans le chapitre 7, Ricardo en fait le point de départ de son analyse du commerce extérieur et parvient à mettre en évidence la supériorité du libre échange international, à travers la loi dite des "coûts comparatifs" (sans que l'expression ne figure toutefois dans les principes) : "Quoique le Protugal pût faire son drap en n'employant que 90 hommes, il préférerait le tirer d'un autre pays où il faudrait 100 ouvriers pour le fabriquer, parce qu'il trouverait plus de profit à employer son capital à la production du vin, en échange duquel il obtiendrait de l'Angleterre une quantité de drap plus forte que celle qu'il pourrait produire en détournant une portion de son capital employé à la culture des vignes, et en l'employant à la fabrication des draps." les chapitres 8 à 23 s'appuient également sur le théorême reliant salaires et profits pour, d'une part, évaluer les conséquences de l'impôt - une "portion toujours payée par le capital" - et, d'autre part, proposer des mesures que Ricardo juge adaptées au contexte économique de l'époque. C'est sans aucun doute dans cette visée normative que les Principes prennent toute leur dimension".

 

     Le premier chapitre s'intitule simplement De la valeur. En sept sections, l'économiste anglais veut démontrer que "la valeur d'une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandises contre laquelle elle s'échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire à sa production, et non de la plus ou moins grande rétribution versée pour ce travail. A travers une discussion sur les relations entre la valeur d'usage et la valeur d'échange d'une marchandise, il indique que la valeur d'échange d'un produit n'est finalement pas fonction de son utilité (l'eau n'a pas de valeur d'échange). Il explique que la différence de valeur entre deux biens qui ont nécessité une même quantité d'horaire de travail réside dans l'aspect qualitativement différent de ces travaux, du pont de vue de leur intensité ou du savoir-faire qu'ils requièrent. Les variations des salaires, soit le coût monétaire du travail, ne signifient pas une évolution de la valeur d'échange mais uniquement une variation des profits. Par ailleurs, la quantité de travail que requiert la production comprend aussi celle de la production de biens qu'elle nécessite, à savoir le capital fixe. l'emploi de machines et d'autres éléments de capital fixe et durable modifie considérablement le principe selon lequel la quantité de travail consacré à la production des marchandises règle leur valeur relative. La durée de vie inégale du capital, et la rapidité variable avec laquelle il est recouvré par celui qui l'a employé, modifient également le principe selon lequel la valeur ne varie pas avec la hausse ou la baisse des salaires. Les valeurs relatives des produits ne sont proportionnelles aux quantités de travail nécessaires à leurs productions que si les durées de vie du capital fixe et sa part dans les quantités de travail sont identiques. Les différents effets de la modification de la valeur de la monnaie - moyen de mesure par lequel le prix est toujours exprimé -, ou de la modification de la valeur des marchandises que la monnaie achète proviennent de la valeur de l'or, qui fluctue comme celle de n'importe quel produit, mais la difficulté de son extraction en fait un étalon relativement stable. pour l'auteur, la variation de la valeur de la monnaie n'influe pas sur le taux de profit.

La théorie de la valeur que l'économiste anglais met à la base de son explication des mouvements fondamentaux des prix n'est pas une théorie aussi simpliste qu'on l'a dit parfois, car il prend soin de délimiter la portée de sa thèses et de répondre aux objections qui pourraient lui être opposées. Il dit bien que le coût en travail ne rend compte de la valeur que si l'on a affaire à des biens que l'industrie humaine peut reproduire de façon pratiquement illimitée (ce qui exclue les objets d'art). De plus il précise encore que le travail nécessaire à la production d'un bien comprend le travail consacré à la fabrication des "outils, machines, bâtiments" indispensables pour la production. Par ailleurs, la qualité du travail contribue également à déterminer la valeur d'un bien. Enfin, il aborde la difficulté qui avait incité Adam SMITH à renoncer à expliquer les valeurs actuelles des biens par les coûts en travail. Les profits du capital font partie du prix des marchandises et ils tendent à être proportionnels au montant des capitaux nécessaires à la production de chaque bien. La grande préoccupation de David RICARDO est de montrer que les mouvements des prix dépendent des variation des coûts des produits et non des fluctuations des salaires. (Henri DENIS)

 

     Le seconde chapitre, De la rente de la terre, ne doit pas étonner dans une économie qui reste à plus de 80% agricole. Un troisième chapitre traite de la rente des mines. La démonstration de David ROCARDO est la suivante : Soient trois types de terre classés selon leur fertilité. Si la production nécessaire à l'alimentation de la population n'exige pas l'utilisation totale des terres du meilleur type, alors suivant les lois de l'offre et de la demande, les quelques propriétaires terriens ne pourront demander le versement d'une rente en échange de l'usage de leurs terres et le prix de la production du champ sera fonction de sa valeur. lorsque la population augmente, l'exploitation des terres moins fertiles du second type povoque une hausse de la valeur d'échange. L'exploitant de la terre du premier type fait alors un surplus de profit car la quantité de travail à lui n'a pas varié, d'où une forte demande pour les terres les plus fertiles. Leurs heureux propriétaires suivant les lois de l'offre et de la demande peuvent alors exiger le versement d'une rente proche de ce surplus de profit. La rente apparaît donc sur les terres du premier type. La mise en exploitation des terres du troisième type provoquera l'apparition de la rente sur celle du second types et l'augmentation de celle du premier type, et ainsi de suite. Le prix des produits agricoles et le montant de la rente sont donc fonctions croissantes de la population selon la loi des rendements décroissants ainsi établie. La rente est toujours le résultat d'un monopole partiel. Dans le chapitre 32, l'économiste renouvelle sa position : la rente ne représente qu'une création de valeur sans création de richesse. La contourner, par exemple par le commerce extérieur, permet de réduire cette valeur et d'accroître la richesse.

L'analyse qu'il propose se rapproche de celle des marginalistes plus tard, thèse d'ailleurs voisine de celle de MALTHUS auquel il se réfère souvent. (Henri DENIS)

 

    Au chapitre 4, Du prix naturel et du prix du marché, très court, il s'agit d'expliquer les variations des prix. Lorsque le prix du marché s'écarte du prix naturel, lorsque l'offre est inadaptée à la demande, les capitaux et les travail se rapprochent ou s'éloignent  de la production du bien concerné. Les écarts entre la valeur travail et les prix courants (constatés) se résorbent naturellement par l'activité des capitalistes. En effet, ces derniers cherchent à maximiser leur profit en détournant leur capital du secteur où le profit est plus faible vers le secteur où le profit est le plus élevé. Par ce mécanisme, l'offre et la demande redeviennent égaux et le prix courant est égal au prix naturel (celui qui est en relation avec la quantité de travail...). En fait David RICARDO demande pour tout ce qui touche à cette question de se reporter au chapitre 7 de La richesse des Nations, d'Adam SMITH...il précise, "ainsi, lorsque je parlerai de la valeur d'échange des marchandises, ou de leur pouvoir d'acheter d'autres biens, j'entendrais toujours le pouvoir dont elles disposeraient si elles n'étaient pas soumises à des perturbations temporaires ou accidentelles, c'est-à-dire leur prix naturel." 

 

   Immédiatement après, dans le chapitre 5 , il est question Des salaires. Le travail est une marchandise. Du coup, son prix est celui qui est "nécessaire pour permettre globalement aux travailleurs de substituer et de perpétuer les espèce sans variation de le leur nombre." Le salaire ne dépend pas d'une quantité de monnaie mais des biens nécessaires à la survie des salariés. Le prix naturel du travail dépend donc du prix de biens comme la nourriture. Lorsque le prix du marché est inférieur au prix naturel, la pauvreté des travailleurs et les privations provoquent "une réduction de leur nombre", et le retour à l'équilibre. Lorsqu'il est supérieur, une augmentation de la population ou une baisse de la demande de travail le rabaisse au prix naturel. Le prix naturel "dépend essentiellement des uns et coutumes". "Dans une période plus reculée de notre histoire, on aurait considéré comme biens de luxe nombre de biens d'agrément appréciés aujourd'hui dans les chaumières anglaises." Les lois sur les pauvres, qui aident les pauvres à survivre, en déréglant la pertinence de l'indicateur qu'est le prix du travail provoque une hausse non souhaitable de leur nombre. "Aucun projet d'amendement des lois sur les pauvres ne mérite la moindre attention s'il ne vise, à terme, leur abolition. Celui qui peut nous indiquer comment atteindre ce but avec un maximum de sécurité et un minimum de violence, est le meilleur ami des pauvres et de l'humanité. Ce n'est pas en changeant la manière de collecter le fonds destiné à l'entretien des pauvres que le mal sera endigué. Si le montant du fonds augmentait ou si ce fonds était levé comme le stipule certaines propositions de loi récentes par une contribution générale supportée par l'ensemble du pays, non seulement il n'y aurait là aucune progrès, mais bien une aggravation de la détresse que nous souhaitons voir disparaître".

L'auteur cherche à expliquer le salaire en appliquant au travail, considéré comme une marchandise, la distinction posée par Adam SMITH entre le prix courant déterminé par la situation de l'offre et de la demande, et le prix naturel ou normal, déterminé par des facteurs plus fondamentaux, l'entretien et la reproduction du "stock de main-d'oeuvre" existant. Malgré la remarque de l'évolution des chaumières anglaises, on n'assiste pas à cette époque à une amélioration de la situation des salariés, mais au contraire à une détérioration de leur situation. Il écrit lui-même : "Dans la marche naturelle des sociétés, les salaires tendront à baisser en tant qu'ils seront réglés par l'offre et la demande ; car le nombre des ouvriers continuera à s'accroître dans une progression plus rapide que celle de la demande." (Henri DENIS)

 

    Le chapitre 6, fait presque écho du précédent : Des profits. La valeur totale "n'est répartie qu'entre deux composantes : les profits du capital et les salaires". L'auteur partage le pessimisme de MALTHUS sur les effets d'une augmentation de la population. Parce que les rendements de la terre sont décroissants, la production de la nourriture nécessite de plus en plus de travail au fur et à mesure que la population augmente. Le phénomène est compensé par les progrès techniques apportés dans son exploitation par le fermier. Apparaît un cercle vicieux : plus, sous l'effet d'une rente toujours croissante et de salaires toujours plus élevés, le profit du fermier se restreint, plus sa capacité à accumuler du capital visant à accroître sa productivité est moindre, plus les prix augmentent et ainsi de suite. Pour les capitalistes, autres que fermiers, les salaires en monnaie de leurs employés augmentent. De plus les rentrées de monnaie restent constantes car les biens produits contiennent toujours la même quantité de travail. Les profit diminuent. L'investissement disparaît peu à peu. sans investissement, la quantité de travail nécessaire à la production d'un bien reste constante : il n'y a plus de progrès. "Nous retrouvons (...) ce que nous recherchions précédemment : en tout temps et en tous lieux, les profits dépendent de la quantité de travail requise sur cette terre, ou avec ce capital, qui ne rapporte pas de rente, pour fournir aux travailleurs les biens nécessaires. Les effets de l'accumulation sont donc différents selon les pays, et dépendent principalement de la fertilité de la terre. Aussi vaste qu'un pays puisse être, si la terre y est de médiocre qualité, et si l'importation des denrées alimentaires est interdite, la moindre accumulation de capital s'accompagnera d'une importante réduction du taux de profit et d'une augmentation rapide de la rente ; par contre, dans un pays peu étendu mais fertile dans lequel, en particulier, l'importation des vivres est libre, on peut accumuler une grande quantité de capital sans grande diminution du taux de profit, et sans que la rente de la terre n'augmente considérablement. (...) j'ai essayé de montrer, premièrement, qu'une augmentation des salaires n'augmenterait pas le prix des marchandises, mais réduirait inexorablement les profits, et deuxièmement, que si le prix de toutes les marchandises pouvait augmenter, l'effet sur les profits resterait le même, et qu'en fait, seule la valeur du moyen par lequel on évalue les prix et les profits se trouverait réduite."

 

   Pour David RICARDO, au chapitre 7 sur le commerce extérieur, "aucune expansion du commerce extérieur n'augmentera immédiatement le total de la valeur dans un pays, bien qu'elle contribue fortement à accroître la masse des marchandises, donc la somme des biens d'agrément. La valeur de toutes les marchandises étrangères étant mesurée par la quantité du produit de notre terre et de notre travail offerte en échange de celle-ci, nous ne disposerions pas d'une valeur supérieure si, grâce à la découverte de nouveaux marchés, nous obtenions deux fois plus de biens étrangers en échange d'une quantité donnée des nôtres." Seule la baisse des salaires peut provoquer une hausse du taux de profit. Ainsi l'intérêt du commerce extérieur est de mettre sur le marché à un prix moindre des produits nécessaires aux travailleurs. La baisse alors possible du salaire en monnaie permet une hausse des profits. Il faut donc abroger les "Corn Laws". Chaque nation a intérêt à ses spécialiser dans la production où elle possède l'avantage comparatif le plus élevé ou le désavantage le moins prononcé. Cela ne contredit pas la théorie des avantages absolus d'Adam SMITH car il envisage que les facteurs de production puissent s'orienter uniquement vers les pays possédant un avantage absolu. Toutefois, la recherche de la sécurité, l'amour de son pays... qu'encouragent les gouvernements rendent cette théorie impraticable, d'où celle des avantages comparatifs. 

La doctrine du gain mutuel dans l'échange international affirmée par l'auteur devient rapidement un des arguments couramment employés en Angleterre en faveur du libre-échange. David RICARDO donne à cette doctrine sa formulation la plus extrême, de "l'équilibre automatique de la balance des comptes". Selon cette doctrine, tout déficit de la balance des comptes d'un pays tend à s'éliminer de lui-même par suite des mouvements des prix, qui, dans une nation déficitaire et dans la lou les nations excédentaires, sont engendrées par ce déficit lui-même. Il défend la version la plus rigide de cette théorie, soutient que ces mouvements des prix sont uniquement engendrés, en régime de monnaie convertible, par les sorties de métal précieux qui se produisent dès que le taux de change atteint le "point de sortie de l'or". Il adhère strictement (au moins dans ses opuscules sur les questions de la monnaie) à la théorie quantitative de la monnaie. (Henri DENIS)

 

    Les chapitres 8 à 18 traitent des impôts. Tour à tour, les impôts en général, les impôts sur les produits bruts, les impôts sur la rente, la dîme, l'impôt foncier, les impôts sur l'or, les impôts sur les maisons, les impôts sur les profits, les impôts sur les salaires, les impôts sur les marchandises autres que les produits bruts, et la taxe des pauvres sont analysés. L'auteur reprend la règle d'or de Jean-Baptiste SAY : "le meilleur de tous les plans de finance est de dépenser peu, et le meilleur de tous les impôts est le plus petit". Afin de préserver le capital, les impôts - soient les consommation de l'Etat - doivent être compensés par une augmentation de la production ou une baisse de la consommation, sous peine de mener à la récession. l'impôt est par nature nocif car il ralentit la constitution du capital et décourage sa mobilité, moteur du retour incessant à l'équilibre des marchés. De tous les impôts, s'il faut choisir, c'est l'impôt sur la rente qu'il faut privilégier. Celui-ci touche uniquement le rentier. Comme le montant de la rente est fixé en référence de la terre la moins productive, il ne peut répercuter l'impôt. 

 

     Dans la continuité du chapitre 7, le chapitre 19 traite Des changements brusques dans les voies du commerce. Ces changements ont un effet néfaste. Ils peuvent, en cas de guerre, mettre fin à la richesse tirée de la théorie des avantages comparatifs. S'il s'agit d'un changement de la demande, alors le capital fixe risque d'être perdu. L'importation de blé en diminuant la production nécessaire sur le territoire national entraînerait un abandon des terres les moins fertiles et donc une chute de la rente. 

 

 

    Dans le chapitre 20, Des propriétés distinctives de la valeur et de la richesse, l'auteur reprend au départ le texte de la Richesse des Nations d'Adam SMITH : "Un homme est riche ou pauvre en fonction des moyens dont il dispose pour se procurer les biens nécessaires, commodes et agréables de la vie". "La valeur, écrit-il, diffère donc essentiellement de la richesse, car elle ne dépend pas de l'abondance, mais de la difficulté ou de la facilité de production." Une meilleur productivité fait varier à la baisse la valeur des biens, mais non la richesse qu'ils représentent. L'accroissement de la richesse repose donc sur la diminution de la valeur des biens, permise par l'amélioration des techniques, la meilleure division du travail, la découverte de nouveaux marchés.  Le chapitre 21 présente Les effets de l'accumulation sur le profit et l'intérêt. Le chapitre 22 complète par la discussion sur les primes à l'exportation et Prohibitions des importations, tandis que le suivant examine le cas Des primes à la production. 

         L'auteur est préoccupé par le problème de la croissance économique et veut le résoudre de façon aussi catégorique que celui de la valeur et celui de la répartition. Il n'existe qu'une seule condition, nécessaire et suffisante pour la croissance économique : l'existence d'un taux moyen de profit suffisamment élevé. Si le capital rapporte suffisamment, il y aura des épargnes abondantes et le développement économique sera assuré par l'augmentation de l'emploi et par l'amélioration des techniques de production. Il nie que les débouchés extérieurs puissent jouer un rôle essentiel dans la croissance industrielle d'un pays, au contraire d'Adam SMITH. Ce problème des débouchés ignoré, la question de la croissance est entièrement dominée par le problème de l'évolution du taux des profits. Or l'évolution du taux des profits est lié à l'évolution de la part des capitalistes dans le revenu national, et celle-ci dépend à son tour de la part obtenue par les salariés et pas les propriétaires fonciers. . Tôt ou tard, à cause de l'augmentation de la population - constamment décidément le pessimisme de MALTHUS parcourt le texte - l'évolution des rentes foncières va dans le sens de l'augmentation : la tendance à la baisse du taux des profits est une loi fondamentale de l'évolution économique. Tôt ou tard, le revenu national cessera de croître ou atteindra un état stationnaire de l'économie. L'auteur s'y résigne, sans mettre en cause la viabilité du capitalisme, cette évolution pouvant être retardée grâce au machinisme, aux découvertes agronomiques  et à la libre importation des denrées agricoles étrangères. C'est pour cela qu'il faut supprimer les droits de douanes. (Henri DENIS)

 

  Certains des chapitres suivants constituent des développements sur les échanges entre David RICARDO et d'autres économistes. Ainsi dans le chapitre 24, il examine la Doctrine d'Adam SMITH sur la rente de la terre, ses observations sur le commerce colonial (chapitre 25) et sur le revenu brut et le revenu net (chapitre 26) , et L'opinion de M MALTHUS sur la rente (chapitre 32), comme de celle Des impôts payés par le producteur par jean-Baptiste SAY chapitre 29).

 

   Dans les chapitres 27 et 28, David RICARDO aborde la question irritante (de par la quantité de littérature que lui est consacré) de la place de la monnaie dans l'économie : De la monnaie et des banques, puis, De la valeur relative de l'or, du blé et du travail dans les pays riches et dans les pays pauvres. 

Les réflexions les plus importantes sur la monnaie de l'auteur sont dispersées dans Principes et dans un texte de 1816 intitulé Propositions pour une monnaie économique et sûre, où il prône un étalon de change or et une convertibilité interne en lingots (mais pas en espèces), qui contraint la banque nationale sur les réserves d'or. Favorable au caractère public de la banque "nationale", il synthétise la pensée monétaire classique, en codifiant les règles d'un système étalon-or (mais qui n'est pas celui finalement adopté par son pays). Il s'agit pour lui de contrôler strictement les mouvements de la monnaie afin que ceux-ci ne perturbent pas la marche "normale" de l'économie. 

 

    Le chapitre 31 traire Des machines, soit un problème qui devient de plus en plus conflictuel à son époque (il y a même un mouvement populaire de destruction des machines).

 Ce chapitre figure dans la dernière édition des Principes. David RICARDO reconnaît que les progrès du machinisme peuvent engendrer du chômage, pour la raison que "les fonds où les propriétaires et les capitalistes puisent leurs revenus peuvent grandir, tandis que celui qui sert à maintenir la classe ouvrière diminue". L'auteur admet que le machinisme se développera assez lentement pour qu'il produise seulement un ralentissement de la demande de main-d'oeuvre, et non pas une diminution de cette demande. De toute manière, si l'on entrave l'emploi des machines, d'une part on pousse  le capital à s'expatrier, ce qui diminue l'emploi de la main-d'oeuvre, et d'autre part, on empêche la baisse des coûts de production, d'où résultent les avantages que l'on obtient dans le commerce extérieur. Karl MARX, plus tard accentue la mise en évidence là d'un aspect essentiel des contradictions qui peuvent apparaître dans une économie de marché moderne. (Henri DENIS)

 

    Les notes de Jean-Baptiste SAY mettent en évidence des divergences sur la valeur (selon lui, "une mesure invariable des valeurs est une chimère parce qu'on ne peut mesurer les valeurs que par des valeurs, c'est-à-dire par une quantité essentiellement variable", ce qui invalide la recherche insistante de David RICARDO d'un invariant), même si l'auteur affirme le contraire, et sur la rente (car l'auteur français s'efforce, au contraire de David RICARDO, d'estomper l'opposition entre propriétaires et capitalistes)

 

     Sur le plan pratique, l'oeuvre de David RICARDO, notamment cet ouvrage central, a une influence considérable en tant que promoteur du libéralisme économique et en particulier de la politique libre-échangiste que la Grande Bretagne adopte au milieu du XIXème siècle - en fait presque juste après les guerres napoléoniennes, et mise en pratique jusqu'en 1914. Bien entendu l'essor du capitalisme anglais ne s'explique pas seulement par ce libre-échange, mais aussi par la politique de conquête coloniale et la recherche de marchés privilégiés. Nombreux sont les économistes comme Jérémie BENTHAM (qui est tenté un moment de fonder une science économique sur le calcul des plaisirs et des peines) et James MILL (1821, Elements d'économie politique ; 1829, Analyse des phénomènes de l'esprit humain), qui reprennent ses thèses. (Henri DENIS).

    François-Régis MAHIEU estime que les Principes... constitue un grand livre ouvert aux relectures. Car "la dynamique grandiose ne se laisse pas enfermer dans l'atemporalité de la logique. cette dynamique s'appuie sur l'analyse d'une hétérogénéité sociale et d'un cadre international. Elle intègre des politiques et des aléas ; le tout ne pouvant constituer un cadre de raisonnement homogène." Karl MARX, qui remet en cause ces Principes s'appuie beaucoup sur les réflexions sur la valeur, sur la présence des stades, sur les contrastes entre France et Angleterre, pour en tirer des logiques bien différentes. Les Principes "parachèvent la dynamique à long terme d'un capitalisme laminé entre la baisse du taux de profit et la hausse des salaires et des rentes. Ricardo nous livre aussi une magnifique fresque historique et stimule notre réflexion sur la substantialité du développement."

  Pour Nicolas CHAIGNEAU, "la force de l'approche ricardienne réside dans sa capacité de s'appuyer sur une vision théorique de la dynamique du capitalisme pour énoncer des mesures concrètes de politique économique" C'est d'ailleurs ce qui peut distinguer les ouvrages d'économie de ceux - et par la suite ils auront tendance à s'intituler ainsi, d'économie politique. "Au terme de son ouvrage, Ricardo parvient notamment à démontrer que la législation anglaise en matière de commerce extérieur du blé met en danger la croissance du produit national. Adoptées en 1815, les lois sur les blés visaient à protéger la production domestique par l'application de droit de douanes et poussaient ainsi le prix intérieur à la hause. Or, la théorie générale exposée dans les Principes permet de mettre en évidence le caractère néfaste de ce dispositif. L'essentiel du raisonnement repose en réalité sur la proposition suivante : le taux de salaire dépend du prix des marchandises que le travailleur doit se procurer pour assurer sa subsistance, parmi lesquelles le blé. Si bien qu'une hause du prix du blé oblige à élever les salaires dans toutes les branches de l'économie et provoque donc une baisse généralisée du taux de profit qui met en danger l'accumulation du capital. Pour Ricardo, la conclusion est sans appel : il faut abroger les lois sur les blés - ce qui ne sera le cas qu'en 1846 - et instaurer au contraire la libre importation des produits étrangers. De fait, "si, par l'accroissement du commerce étranger (...), on peut fournir aux travailleurs la nourriture et les autres objets de première nécessité à plus bas prix, les profits hausseront". Le même type de raisonnement permet de faire des Principes un plaidoyer en faveur de l'abrogation des lois d'assistance aux pauvres alors en vigueur en Angleterre : "l'impôt pour les pauvres" favorise en effet l'existence de "hauts salaires" et représente donc un frein à l'accumulation. On trouve ainsi dans cet ouvrage une première formulation des arguments modernes fustigeant le protectionnisme ou les politiques sociales. Les Principes constituent également le creuset dans lequel la théorie économique marxiste se développe dans la seconde moitié du XIXème siècle : c'est en amendant la théorie ricardienne de la valeur que Krl Marx parvient, dans Le Capital (1867), à mettre en évidence un phénomène inexorable de baisse tendancielle du taux de profit, qui crée les conditions d'un renversement du capitalisme". A l'inverse, des théoriciens, notamment néo-ricardiens, tentent de "rétablir" les "vraies lois" du capitalisme, en amendant cette construction "grandiose", ce qui permet de le réformer sans avoir à accepter l'analyse marxiste. 

 

       En tout cas, David RICARDO allie la réussite sociale, le pessimisme économique et l'abstraction théorique et ouvre la voie à l'économie abstraite et à l'analyse moderne. 

 

David RICARDO, Des principes de l'économie politique et de l'impôt, traduction de l'édition anglaise de 1821, de Cécile SOUDAN et de ses collaborateurs de l'Université Lille I, Présentation de François-Régis MAHIEU, GF-Flammarion, 1992, 508 pages.

Henri DENIS, Histoire de la pensée économique, PUF, collection Quadrige, 1999 ; Nicolas CHAIGNEAU, Article Des principes... dans Encyclopedia Universalis, 2004.

On lira avec profit, concernant une pensée néo-ricardienne, l'ouvrage de SRAFFA de 1960 : La production des marchandises par des marchandises : prélude à une critique de la théorie économique. 

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