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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 16:50

    Les hommes (et les femmes) sont liés dans des relations d'entraides et d'obligations plus ou moins étendues dans le temps et dans l'espace, de manière plus ou moins nombreuses suivant les époques et les régions. Ils le sont dans une attitude envers la vie, optimistes ou pessimistes, joyeux ou tristes, expansifs ou réservés, où les obligations sont perçues comme autant de liens chaleureux ou autant de contraintes. Ils le sont entre voisins proches ou voisins lointains, et de manière si caractéristique de l'espèce humaine, envers leurs amis (du moment) comme envers leurs ennemis (du moment).

De nos jours, la monétisation des relations humaines nous fait voir la dette sous le jour plus de la contrainte que de la joie du don et du "contre" don. Le cacul minutieux des débits et des crédits individuels a tellement envahi notre vie quotidienne d'occidental, et notre mentalité, que nous avons peine à imaginer d'autres rapports humains, et encore plus un monde où la monnaie n'existe pas, même si l'échange existe lui (comme de tout temps). Le mot dette s'est chargé lui-même de sens péjoratif, en tout cas de connotation (devenue complètement) négative. Si de nos jours, il a une signification presque uniquement financière, il n'en a pas toujours été ainsi et plus encore, c'est la dette du sang, la dette de l'honneur qui était la plus originellement répandue.

 

    Les réseaux d'entraides et de solidarité entre les âges, les sexes et les conditions sociales possèdent des sens très différents suivant les époques, les lieux et les condition sociales. L'histoire de la dette est bien plus ancienne que celle de la monnaie, de même que l'histoire des dettes du sang ou de l'honneur est plus ancienne (et plus longue) que celle des finances. Dettes "affectives", dettes "mystiques" (envers les dieux et le Ciel), dettes de sang, dettes d'honneur, tissaient des liens plus ou moins forts entre membres d'une même parentèle ou d'une même tribu (ce qui revenait souvent au même) à une échelle où le nombre de personnes liées étaient bien plus restreint que de nos jours.  

Toutes ces dettes ont un contenu à la fois politique social et économique. Les endettements s'effectuaient souvent au prix de la liberté et de celle des enfants et des membres de sa propre famille, et ceux-ci formaient une trame où chacun pouvait être à la fois débiteur et créditeur, bien entendu dans des directions (de classe, de sexe, d'âge) différentes. Chacun faisait partie de toute une chaîne de dettes, à la fois endetté et créancier, sa situation variant du tout au tout suivant l'endroit où il se situait.  C'est encore le cas aujourd'hui, même si, du moins dans certaines contrés, les relations sociales semblent moins marquées par cela. Une sorte de course entre les dettes à payer et des créances à recouvrir semble s'instituer du bas en haut de l'échelle sociale, de même que l'existence de dettes pousse les hommes à rechercher ailleurs des sources de richesses leur permettant de les rembourser, tout en s'enrichissant...

 

       Toutes ces formes d'endettement et de remboursement de la dette donnaient, donnent aux divers conflits une orientation et une intensité très différente.

       Elles font partie, souvent, de conflits économiques intensifs qui possèdent une coloration violente, psychologique très souvent (infériorité et domination), physique également. Plus, elles en constituent parfois le coeur. On peut même penser que sans les mécanismes toujours renouvelés de la dette, il n'y aurait jamais eu d'accumulation de richesses, et encore moins d'accumulation de capital. 

 

    Si l'historiographie de la dette se concentre souvent sur le sort des endettés ou les mécanismes de crédit (monétaire), il faut aussi s'interroger sur le destin des richesses captées, et singulièrement, à notre époque, sur la destinée de ces richesses. Les créanciers sont relativement avares d'histoire d'utilisation des produits de la dette, appelées d'ailleurs souvent rentes, et de nos jours, on peut se demander si le remboursement des dettes a réellement une utilité sociale. Une histoire économique des circuits de la dette et de la créance peut éclairer l'histoire économique tout court, et même l'histoire tout court... Les impasses du capitalisme actuel proviennent peut-être précisément d'une mauvaise utilisation des fonds collectés au travers de ces circuits.

 

     Sociologiquement, le processus d'individualisation des relations (avec l'évolution de la structure des familles) est sans doute à mettre en parallèle avec l'évolution vers d'autres cosidérations des dettes mutuelles...

 

    Autre facette, et non la moindre, les religions parlent, et souvent abondamment, de la dette. Jusqu'ici les lectures des textes fondateurs des religions ont plutôt considéré les multiples passages sur la dette comme des illustrations sur les prescriptions morales. Peut-être pourrait-on se livrer à une autre lecture, prenant ces passages pour ceux qui "parlaient" le plus aux fidèles et futurs fidèles... Il semble bien que des aspects révolutionnaires des nouvelles religions qui surgissent de temps à autre, suivant les circonstances propices, soient liées à l'existence de dettes importantes voire écrasantes sur toute une partie de la population réceptrice. La question de prêt, celle du remboursement ou non des dettes, semble bien être un bon vecteur de popularisation de la nouvelle parole divine. Quoi de plus exaltant que la persepective d'un Paradis, ouverte préalablement bien concrètement par l'effacement des dettes? Si (c'est le cas) les religions qui prônent ce genre d'action à leur origine ne le font pas longtemps après, car après tout, se forme alors une classe nouvelle de créanciers... En tout cas, la question du prêt à intérêt, de l'usure est au centre de nombreuses prédications. On pourrait même écrire qu'une religion qui se respecte doit avoir un discours sur la dette, pour délier/lier de nouvelles relations socio-religieuses... Les discours sur la charité sont souvent liés à la dette. 

 

    Autre facette encore, autre type de conflit, il y a interaction flagrante entre politique fiscale et politique de crédit, tant dans l'Antiquité que dans l'époque contemporaine. 

 

   Les dettes de guerre sont souvent considérées comme source de marasme économique, surtout pour celles qui durent de nombreuses années. De même, des guerres sont entreprises pour se débarrasser de dettes ou pour en faire contracter.

L'histoire de la constitution du marché, bien avant l'amorce d'une forme ou une autre de capitalisme, est très liée à la marche d'armées nombreuses en longues campagnes. La dette est un des vecteurs de ces marchés-là, conçus pour l'approvisionnement des troupes en matériels, en nourritures, en armes et en guerriers ou en soldats. 

 

   Tout cela fait autant d'angles d'attaque pour une étude de la dette en tant qu'élément conflictuel, mais aussi de coopération, dans les sociétés humaines.

 

 

    Charles MALALOUD indique, dans ses études anthropologiques, que "dans les langues européennes modernes (...) apparait (...) l'étroite parenté entre les formes du verbe "devoir", qu'il s'agisse de l'obligation proprement dite ou de l'oblogation comme probabilité, et celles qui signifient "être en dette". Cette parenté se manifeste tantôt dans le fait que "devoir" employé absolument est l'équivalent de "être redevable, être en dette" avec, le cas échéant, un complément substantif qui indique en quoi consiste la dette ("je dois cent francs") ; tantôt, dans le nom même de la "dette", qui, de façon plus ou moins perceptible pour le locuteur non étymologiste, dérive du verbe "devoir" : la dette, c'est le dû, ce qui est porté au "débit", le terme français "dette" continue le latin debitum qui lui-même, participe passé de debere, "devoir", s'emploie au sens de "dette".

L'auteur donne en exemple ce qui se passe dans les langues germaniques, et plus encore, dans de plus grands développements, dans les langues indo-européennes, (dans notamment le livre collectif qu'il dirige, Lien de vie, noeud mortel. Les représentations de la dette en Chine, au Japon et dans le monde indien, Editions de l'EHESS, 1988), pour montrer les liens forts, mais pas forcément universels, qui relient le phénomène de l'endettement à la vision du monde, à la vision de la place de chaque individu dans le monde, à sa place réellement occupée dans la vie quotidienne... comme dans les structures économiques, sociales et politiques. Même si la place des langues indo-européennes est centrale dans le monde occidental (mais pas partout), ce qui induit des relations particulières entre dette et devoir, sur les plans moraux comme matériels, la dette comprise dans ce sens n'est pas un fait universel. "L'analyse des faits chinois et japonais, par exemple, telle qu'elle est conduite par Viviane Alleton et Jacqueline Pigeot, respectivement, dans le volume collectif lien de vie, noeud mortel, montre que, dans ces langues, l'expression du devoir moral ou social de même que la modalité du déontique sont sans rapport avec les termes qui nomment la dette matérielle." Plus, dans le sanscrit, où "on s'attend à trouver des connexions du même type que celles que nous avons remarquées dans les langues romanes, les langues germaniques, les langues slaves, en grec. En fait, le nom sanscrit pour "dette" est sans rapport étymologique d'aucune sorte avec une racine verbale qui signifierait "devoir" ni avec les substantifs qui désignent les différentes formes de l'obligation. En revanche, ce qui se manifeste avec netteté dans la pensée indienne, c'est l'idée d'une "dette" originaire qui rend compte de certaines des grands devoirs auxquels l'homme est astreint". 

En considérant le sanscrit comme relativement ancien et les différentes variations des relations entre dette matérielle et devoir moral, on pourrait penser que le lien très fort entre ces deux éléments est relativement tardif.

Doit-on penser que la présence très forte de ce lien dans les langues qui ont des liens de parenté, à l'intérieur des langues indo-européennes, dans l'Antiquité notamment, résulte d'une évolution qui lie de plus en plus la dette à un devoir moral?

 

    David GRAEBER, dans une étude magistrale (Dette, 5000 ans d'histoire) évoque l'histoire économique de la dette sur le long terme, son rôle dans les échanges non-marchands et marchands, dans la formation du capitalisme et dans le fonctionnement même du capitalisme, ceci de sa naissance à nos jours... Pour voir clair dans cette histoire économique et dans les liens qui se sont tissés depuis des centaines de génération entre le devoir moral et la dette matérielle, il faut replacer tous les récits fondateurs de l'économie moderne et contemporaine dans leur contexte, et décortiquer les mythes sur lesquels nous vivons auhjourd'hui.

De même que le mythe du péché originel imprègne notre vision des relations entre hommes et femmes et même de la nature des relations sexuelles, le mythe de la dette morale ou de la moralité de la dette obère notre perception sur la nature des relations monétaires, et par là des relations économiques.

Toutes les catégories économiques sont à repenser, et tous les mythes libéraux et également marxistes (il y en a là aussi...) doivent être revisiter, devant l'ampleur de la crise multiforme qui traverse aujourd'hui le monde entier.

 

   A l'époque contemporaine, la dette se trouve au centre des relations économiques. D'abord la dette des pays du Tiers-Monde, puis aujourd'hui la dette publique de tous les Etats comme la dette privée se trouve au coeur du fonctionnement du capitalisme financier. Les mouvements de plus en plus spéculatifs des produits de la dette, elle-même l'objet de plusieurs marchés qui excellent dans ce domaine, vont jusqu'à menacer la survie même de tout le système, crises après crises. Le surdendettement semble parfois le moteur du fonctionnement économique : la dette, malgré les divers plans de remboursement, semble devoir ne jamais se tarir, au gré des réévaluations et des manipulations des taux d'intérêts. Cela se traduit par un appauvrissement de catégories de plus en plus large de populations et une concentration de plus en plus dantesque des richesses aux mains de catégories privilégiées de population, celles-là même qui se trouvent largement aux commandes des divers appareils administratifs et financiers. 

    Cet état des faits - générateurs de conflits sociaux de plus en plus violents, et de dissociations sociales - provoque la montée d'une contestation générale, même de la part de partisans du capitalisme - des mécanismes (pas seulement) de la dette financière. De crises en crises de plus en plus brutales, le système financier semble destiner à se pérenniser au prix de plus en plus de gaspillages de tout ordre : gaspillages humains (chômage, entre autres), gaspillages énergétiques,  gapillages... financiers, faute d'organismes étatique ou supranational (l'autorégulation n'étant vraiment pas possible...) chargés de le réformer ou d'en faire tout simplement la révolution. Faut-il attendre l'effondrement massif (les grands changements climatiques qui s'annoncent se chergeront sans doute de réponde à cette question...) et définitif de tout une civilisation pour opérer le bouleversement nécessaire, non seulement au niveau technique, mais également au niveau moral?

 

ECONOMIUS

 

Corrigé (en ce qui concerne le caractère universel du lien entre devoir et dette) le 30 janvier 2014.

 

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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