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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 08:52

      David GRAEBER reprend, de manière tout à fait juste, les étude de Claude LÉVI-STRAUSS, un peu oubliées (le structuralisme semble être passé de mode...) si l'on en juge par la littérature anthropologique récente. Pourtant, fait-il remarquer, aucune oeuvre ne se présente pour remplacer ses postulats, que tout le monde en définitive, en arrière-plan, partage : "Pratiquement tout le monde partage toujours ces idées : fondamentalement, la société repose sur le principe de réciprocité, donc la meilleure façon de comprendre toute interaction humains est de voir en elle une forme d'échange. Or, s'il en est ainsi, la dette est vraiment à la racine de toute morale, car la dette, c'est ce qui se passe quand l'équilibre n'a pas encore été rétabli."

Loin des formes de relations sociales que sont le don et le contre-don, l'extorsion pure en simple (vol de biens et de femmes ...et viol), la dette semble bien être la forme de relation qui instaure entre au moins deux acteurs sociaux une forme de réciprocité. Dans un grand essai, le docteur en anthropologie, qui est aussi économiste (professeur à la London University) tente de cerner "trois grands principes moraux susceptibles de fonder les relations économiques, tous trois à l'oeuvre dans toutes les sociétés humaines" : communisme, hiérarchie et échange.

Il définit le communisme comme tout rapport humain fondé sur le principe "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins", revenant, au-delà de la provocation à ses racines quasiment anarchistes, et en tout cas, très influencées par le grand débat du XIXe siècle entre anarchistes et socialistes. Considéré comme une forme sociale mythique, le communisme est pourtant présent dans de nombreux endroits de bien des sociétés, dans leur fonctionnement normal comme dans les catastrophes, entre classes d'âges (que l'on songe aux relations parents-enfants), entre personnes bien portantes et personens malades ou handicapées, etc. Le communisme est présent notamment lorsqu'on ne compte pas ce que l'on donne et ce que l'on reçoit, l'idée même de compter étant d'ailleurs blessante ou extravagante. "La sociologie du communisme quotidien est un champ d'études portentiellement immense, mais c'est un champ que nous n'avons pu explorer dans la littérature scientifique parce que nous ne l'avons pas vu, à cause de nos oeillères idéologiques." David GRAEBER fait remarquer quelques principes très courants dans toutes les sociétés humaines, choses occultées par le surdéveloppement de la sphère marchande et l'individualisation des relations humaines (de manière générale, dans l'épaisseur historique de l'humanité, les relations se font à l'intérieur d'un groupe et de groupe à groupe, non d'individu à individu...) : par exemple la présomption d'éternité des groupes, liée à des perceptions géographiques, la célébre "loi de l'hospitalité", ambivalente d'ailleurs.

L'échange a pour seul ressort l'équivalence : aller-retours dans les coopérations comme dans les conflits. "L'élément de compétition peut jouer sur des modes entièrement différents. Dans les cas du troc ou d'échange commercial, où les deux parties ne s'intéressent qu'à la valeur des biens transférés, elles peuvent - elles douvent, selon les économistes - s'efforcer d'obtenir l'avantage matériel maximal. En revanche, comme les anthropologues l'ont souligné depuis longtemps, lorsqu'il s'agit d'échanges de dons, autrement dit quand les objets qui passent de main en main intéressent essentiellement parce qu'ils reflètent et reconfigurent les relations entre les personnes engagées dans cette transaction, le compétition, dans la mesure ù elle se manifeste, jouera probablement en sens inverse : elle prendra la forme d'un concours de générosité où il s'agira de montrer qui peut donne le plus.

La hiérarchie existe lorsque deux parties entretiennent des relations inégales, fondées sur une logique du précédent, lui-même établit dans une relation originelle (qui peut remonter à des générations...) plutôt conflictuelle. Il n'y a pas de réciprocité, ni dans le transfert des biens et des services (prestations sexuelles comprises), pour reprendre le langage des économistes, et même les cadeaux sont impossibles d'inférieurs à supérieurs. . Les activités répétées sont coutumières. Il en a été ainsi et il en sera toujours ainsi, l'ordre social aussi (en fait, il ne l'est jamais!!) stable que possible. Les "échanges" vont toujours pour les mêmes types de biens ou de services dans le même sens. 

      Cette discussion entre modalités communiste, d'échange ou hiérarchique des relations, au coeur desquelles se situe les formes plus ou moins intenses de clientélisme - qui influe sur les modalités des solidarités entre groupes sociaux - amène l'auteur à la définition de la dette. Elle nait de situations très particulières. "Elle nécessite d'abord une relation entre deux parsonnes qui ne se considèrent pas comme des êtres de type fondamentalement différent, qui sont des égales ou moins potentielles, qui sont des égales réelles sur les plus vraiment importants, et qui ne sont pas actuellement sur un pied d'égalité - mais pour lesquelles il y a moyen de rééquilibrer les choses. Du coup, une dette non remboursable n'existe pas (même dans le cas de la dette envers les dieux, la mort rembourse..., ou pour prolonger la vie, on tronçonne celle-ci...). Tant que la dette n'est pas remboursée, poursuit David GRAEBER, "c'est la logique de la hiérarchie qui s'applique. Il n'y a aucune réciprocité." L'emprisonné, l'esclave... paie une dette contracté par lui-même, ou le plus souvent par son groupe d'appartenance, sans que la justice ait quelque chose à voir là-dedans... "La dette n'est donc qu'un échange qui n'est pas allé jusqu'au bout (...) La dette, c'est ce qui se passe dans (un) entre-deux : quand les deux parties ne peuvent encore se séparer, parce qu'elles ne sont pas encore égales. Mais elle opère dans l'ombre de l'égalité finale. Cependant, puisque atteindre cette égalité détruit la raison même d'avoir une relation, tout ce qui est intéressant passe dans l'ente-deux - même si cela signifie que tous les rapports humains de ce genre comportent, fût-ce à dose infime, un élément de criminalité, de culpabilité et de honte." Dans la réalité, chacun doit quelque chose à quelqu'un et chacun s'attend à un "paiement de dette" de la part de quelqu'un d'autre... Qu'ellle que soit la nature de cette dette, et la nature de son paiement... Dans cette définition de la dette, l'auteur en vient à conclure que "un monde sans dettes retomberait dans le chaos primordial, dans la guerre de tous contre tous ; nul ne se sentirait le moins du monde responsable des autres ; le simple fait d'être humain n'aurait aucun sens ; chacun de nous deviendrait une planète isolée, peu fiable, même pour rester sur son orbite." 

 

         Ce que l'auteur reproche, et il n'est pas le seul, à la "science économique", c'est de s'occuper uniquement des dettes "monétaires", des échanges marchands, en évacuant ce qui est de l'ordre de la hiérarchie et ce qui est de l'ordre du communisme. La réduction des rapports sociaux à des rapports d'échange exclue du champ des perceptions et des recherches tout ce qui n'est pas calculable précisément. Elle exclut notamment tout un pan des relations humaines définies par les dettes de sang, les dettes de chair et les dettes d'honneur, qui sont selon certains chercheurs comme Philippe ROSPABÉ l'origine même de la monnaie. Ce dernier chercheur est l'auteur d'un importante étude sur les dettes de vie, aux origines de la monnaie (La Découverte, collection Recherches)

Loin d'être un moyen de payer des dettes, la monnaie serait à l'origine un moyen de reconnaitre l'existence de dettes impossibles à rembourser, qui induirait entre les personnes et les groupes des relations inégalitaires fondées sur le gage, l'esclavage, le servage, l'obligation de fournir des prestations de tout ordre, et ceci de manière pérenne, "traditionnelle".

La traite transtlantique, au XVIIIe siècle "était un gigantesque réseau d'accords de crédit", formé de dettes et de créances en cascade pour l'approvisionnement en fer, en cuivre, en perles et en armes à feu. Une grande partie de l'esclavage trouverait son origine dans cette cascade de dettes : un processus déloge les personnes des réseaux d'engagement mutuel, d'histoire commune et de responsabilités collective pour les rendre échangeables, susceptibles d'être assujettis ad indefinum. L'esclavage n'est que l'aboutissement logique, la forme la plus extrême du processus qui prendrait d'abord la forme de gages en guise de paiement futur de la fournitures de toutes sortes de biens. 

   L'honneur consisterait alors pour les personnes données en gage de permettre à leurs familles de continuer à vivre ou à... conquérir à l'aide de multiples fournitures, notamment militaires, pouvoir et gloire... Le gagé est au service de gageur qu'il connait intimement et dont il partage (souvent, mais pas toujours, ce peut-être un bon moyen de se débarasser de rivaux ou d'éléments perturbants l'ordre social) les objectifs au bénéfice finalement d'un créancier lointain, qui prend l'habitude de se fournir lui-même une main-d'oeuvre corvéable à merci.

Orlando PATTERSON (né en 1940), sociologue historique et culturel, (Slavery and social Death), dans son étude comparative sur l'institution de l'esclavage, montre qu'il s'agit d'une situation fondée sur la violence, au service du créancier. Le sort réservé à l'esclave est coupé de l'origine de son asservissement : d'abord simple gage de paiement d'une dette, puisqu'il n'est plus dans un réseau de relations ni dans son lieu familial/tribal. il devient à la disposition totale du créancier, lequel est pris lui-même dans des dettes contractées (frais navals ou terrestres)  pour l'acheminement vers des contrées lointaines des marchandises transmises à l'aller et de ces gages au retour... qui ne seront dans la très grande partie des cas, jamais rendus.

C'est également vrai pour les vastes réseaux de prostitution très liés aux réseaux des traites. Gerda LERNER (1920-2013), professeur émérite à l'Université de Wisconsin-Madison, étudie particulièrement cet aspect. Son rôle dans le développement des études sociales sur l'histoire des femmes en fait d'ailleurs une référence dans ce domaine.

       Dans l'examen de l'histoire économique (historiographie récente) de la Mésopotomie, de la Grêce et de la Rome antiques, David GRAEBER explique les relations très étroites entre appauvrissement des classes paysannes, endettement, esclavage et extension du rôle de la monnaie. 

 

          Pour la Mésopotamie, l'auteur situe la naissance du patriarcat, avec son cortège de "rectitudes sexuelles", dans un jeu où la dette tient la première place. "Dans les tout premiers textes sumériens, en particulier ceux qui datent, en gros de 3000 à 2500 av JC, les femmes sont partout. Non seulement les premières histoires conservent les noms de nombreuses souveaines, mais elles montrent clairement que les femmes étaient bien représentées parmi les médecins, les marchands, les scribes et les fonctionnaires, et qu'elles avaient toute liberté de prendre part à la vie publique sous toutes ses formes. On ne peut pas parler de pleine égalité des sexes : les hommes étaient plus nombreux que les femmes dans tous ces domaines. Mais on a le sentiment d'une société qui n'est pas si différente que ce qui existe aujourd'hui dans une grande partie du monde développé. Dans le millénaire qui suit, tout change. La place des femmes dans la vie civique s'érode. peu à peu, la structure patriarcale qui nous est familière prend forme, avec son insistance sur la chasteté et la virginité avant le mariage, l'affaiblissement et, finalement, la disparition totale du rôle des femmes dans l'Etat et les professions libérales, et la perte de leur indépendance juridique, qui fait d'elles des pupillles de leur mari. A la fin de l'âge de bronze, vers 1200 ans av JC, nous commençons à voir quantité de femmes sequestrées dans des harems et (dans certains endroits au moins) assujetties au port onligatoire du voile. (...) On peut observer la même dynamique de restriction graduelle de la liberté des femmes en Inde et en Chine." David GRAEBER prend en compte là le développement de très nombreuses études sur la place des femmes dans laes civilisations les plus diverses, sous l'impulsion notamment des mouvements féministes de toutes tendances. Il ne fait aussi que reprendre également toute une tradition anthropologique qui mettait l'accent sur l'émergence et la présence du patriarcat et qui discutait des relations entre répartition des pouvoirs et transmissions des savoirs dans de nombreuses sociétés dites primitives. 

   "La question est évidemment : pourquoi? L'explication classique dans le cas sumérien a été l'infiltration progressive d'éleveurs venus des déserts environnants, qui, supposait-on, avaient toujours eu des moeurs patriarcales. Seule une étroite bande de eterre le long du Tigre et de l'Euphrate pouvait soutenir des ouvrages d'irrigation intensive, donc la vie urbaine. Depuis les temps les plus reculés, la civilisation était entourée à ses confins par ces peuples du désert qui vivaient tout à fait comme ceux que décrit la Genèse et parlaient les mêmes langues sémitiques." Les analyses linguistiques peuvent inférer un domination progressive de la culture des nomades (pasteurs, éleveurs) sur la culture des sédentaires urbains (agriculteurs), mais cette explication ne convainc pas complètement notre auteur. En fait, "les recherches féministes ont plutôt mis l'accent sur la montée en puissance de la guerre, tant par son échelle que par son importance sociale, et sur la centralisation croissante d el'Etat qui l'a accompagnée (ROHRLICH notamment). (...) Historiquement, la guerre, les Etats et les marchés ont tendance à s'alimenter réciproquement. La conquête conduit aux impôts. Les impôts  sont souvent des moyens  de créer des marchés, qui sont commodes pour les soldats et les administrations. Dans le cas précis de la Mésopotamie, tout cela est entré een interférence complexe avec une explosion de la dette qui menaçait de transformer tous les rapports humains - et par extension, le corps des femmes - en marchandises potentielles. En même temps, il y a eu une réaction horrifiée des gagnants (masculins) du jeu économique, qui, au fil du temps, se sont sentis forcés d'aller de plus en plus loin pour bien faire comprendre que leurs femmes ne pouvaient en aucun cas êtres achetées ou vendues."

A partir des documents, assez abondants d'ailleurs à partir d'une certaine époque sur l'explosion de cette dette, notre auteur propose une sorte de tableau d'ensemble sur la manière dont cela a pu se passer (fournissant ainsi une véritable typologie de conflits induits par l'existence du circuit dettes/créances...) : "C'est une idée courante en anthropologie que le bridewealth est plutôt typique des situations où la population est assez peu nombreuse et la terre pas particulièrement rare, donc où la politique tourne entièrement autour de l'acquisition de la main-d'oeuvre. Là où la population est dense et la terre rare, on trouve plutôt la dot : ajouter une femme à une maisonnée, c'est lui ajouter une nouvelle bouche à nourrir, et, loin d'être payé, le père de la jeune mariée est censé apporer quelque contribution (terres, objects précieux, monnaie) à la subsistance de sa fille dans son nouveau foyer. (simplification de la thèse de Jack GOODY, Famille et mariage en Eurasie, PUF, 2000 - La Famille en Europe, Seuil, 2001...). A l'époque sumérienne, le principal paiement du marié était un énorme don de denrées alimentaires du père du marié à celui de la mariée, en vue de l'organisation d'un festin somptueux pour les noces. Mais il semble s'être vite scindé en deux paiements, le premier pour la noce, le second pour le père de la femme, calculé - et souvent payé - en argent. (...) Mais avec le temps, ce paiement (...) a pris le caractère d'un simple achat. (...) En principe, une épouse, une fois possédée, devait à son mari une stircte obéissance, et souvent ne pouvait pas demander le divorce même en cas de violences physiques. (...) Cette évolution a sûrement été en partie un effet de l'esclavage : les vrais esclaves étaient rarement nombreux mais l'existence même d'une catégorie de personnes qui n'avaient aucune famille, qui étaient de simple marchandises, a bel et bien modifié la situation. (...)"

Mais le facteur vraiment crucial ici était la dette. Si la crise la plus spectaculaire et la plus durable s'est focalisée sur la prostitution, toute l'économie sumérienne tournant autour des temples, c'est bien le système général de la dette qui entraine les grandes évolutions sociales comme celles qui mènent au patriarcat. Celui-ci est né du rejet des grandes civilisations urbaines, au nom d'une forme de pureté. L'éviction des fermiers par les éleveurs se fait par le mécanisme d'une dette de plus en plus difficile à payer (mauvaises récoltes périodiques). Cet endettement se traduit souvent par des exodes (fuite avec armes et bagages, disparition pure et simple des endettés...) ou par des révoltes.

 Sans doute, à la suite des réflexions de David GRAEBER, sera t-il très utile de lancer des études sur ces mouvements de populations racontées dans de nombreux textes sacrés (à commencer par la Bible hébraïque) ayant comme source la fuite devant les dettes ou la constitution et les tentatives de recouvrement (violentes) de celles-ci.

Des informations cruciales gisent dans les différents codes juridiques qui nous sont parvenus, où de nombreux articles concernent la dette. Et cette dette met en jeu souvent des femmes. Le code assyrien (entre 1400 et 1100 av JC) éclaire "des évolutions inégales, spasmodiques, dynamisées par l'interection du commerce, de la classe sociale, des fières assertions de l'honneur masculin et de la menace constante de la défection des pauvres." "Les Etats semblent avoir joué un jeu complexe, un double rôle simultané. Ils alimentaient la marchandisation et intervenaient pour en modérer les effets : ils faisaient respecter les lois sur les dettes et sur les droits de pères et décrètaient périodiquement des amnistis. Mais cette dynamique a aussi conduit, au fil des millénaires, à changer systématiquement l'image de la sexualité. Celle-ci a cessé d'être un don des dieux et l'incarnation du raffinement civiliser pour acquérir l'une de ses connotations plus familières : son lien avec l'avilissement, la corruption et la culpabilité."  A cette question pourquoi ce patriarcat ne peut être apportée sans doute pour l'instant des réponses tranchées, mais l'approche nouvelle de notre auteur pourrait bien être féconde. Se heurte tojours bient en tendu à l'investigation historique, une certaine médiocrité des sources.

Souvent, les spécialistes sont obligés d'inférer et de remplir de nombreux blancs par l'imagination, et nous n'en doutons pas, sans doute aussi, par l'élaboration de nouveaux mythes. Ce manque de sources constitue un obstacle moindre au fur et à mesure que l'on s'approche de civilisations très bavardes comme celle de la Grêce et de la Rome antiques.

 

       Pour la Grèce antique, David GRAEBER explique que "l'un des premiers effets de l'arrivée d'une économie commerciale a été une série de crises de la dette comme en connaissaient depuis longtemps la Mésopotamie et Israël." On retrouve dans les oeuvres de PLATON et d'ARISTOTE des passages souvent négligés par des études qui se centrent stricto-sensu sur la morale et la politique, sur ces multiples crises de la dette. Il est relativement rare de voir analyser l'émergence des factions révolutionnaires comme ayant surtout exigés des amnisties, et la chute de la plupart des cités grecques sous la coupe de dictateurs comme le fruit précisément de ces poussées révolutionnaires. Mais "au lieu d'institutionnaliser des amnisties périodiques, elles ont adopté des législations qui limitaient ou abolissaient totalement le péonage (auquel aboutit le système des dettes), après quoi, pour prévenir les futures crises, elles se sont tournées vers une politique d'expansion : elles ont embarqué les enfants des pauvres sur des navires pour qu'ils aillent fonder des colonies militaires outre-mer. Très vite, tout le littoral de la Crimée à Marseille a été ponctué de cités grecques, qui ont servi de conduit à un commerce d'esclaves très actif. L'abondance soudaine des esclaves possédés en pleine propriété a transformé du tout au tou la nature de la société grecque. Et d'abord - c'est son effet le plus connu -, elle a permis même à ses membres peu fortunés de prendre part à la vie politique et culturelle de leur cité et d'acquérir un authentique sentiment de citoyenneté. Mais cette évolution a conduit les vieilles classes aristocratiques à élaborer des moyens de plus en plus sophistiqués pour prendre leurs distances avec la vulgarité et la corruption morale qui leur paraissaient caractériser le nouvel Etat démocratique. Quand le rideau se lève vraiment sur la Grèce, au Ve siècle, nous trouvons tout le monde en plein débat sur la monnaie." Les débats entre aristocrates méprisant le marché, dont le point de vue est celui qui nous a été le plus abandomment fourni et bénéficiaires du commerce sont marqués par des conflits de valeurs qui ne sont pas pour autant très clairs entre ces acteurs. Les citoyens ordinaires ont souvent une réaction, que l'on constate ailleurs dans d'autres cultures et d'autres époques, proches du dédoublement de la personnalité, pris entre le désir de limiter ou d'interdire certains aspects de la culture aristocratique et celui de l'imiter. 

    Dans la littérature de la Grèce antique qui nous est parvenue, la monnaie fait figure de symbole d'avilissement. Le docteur en anthropologie relie directement ce sentiment à son lien avec l'esclavage. La nouvelle cité est confrontée à la nouvelle présence de milliers d'être humains complètement avilis et tout homme libre se sent menacé d'être acheté ou vendu. Il s'appuie sur des passages de l'Illiade et de l'Odyssée où la cause de la guerre contre Troie est une affaire d'honneur et où Ulysse lui-même manque d'être asservi plusieurs fois de justesse. Plus tard, même des personnages importants - et on ne dit rien des membres de leurs familles, notamment femmes et enfants - peuvent tomber en esclavage, autant pour des affaires militaires (en cas de défaite...) que pour des affaires d'honneur. Est-ce donc l'avènement de la monnaie commerciale qui bouleverse les hiérarchies sociales traditionnelles? Les aristocrates développent souvent ce thème mais bénéficient eux-même de l'extension du commerce. La mise à la portée de tous d'un moyen de paiement, non figé dans des fonctions de comptabilité dans les temples - même si cette possession est plus difficile pour les pauvres que pour les riches - constituerait selon David GRAEBER un élément de démocratisation du désir. Car alors, n'importe qui, puisque la mesure réside uniquement dans la monnaie circulante - l'argent n'a pas d'odeur... sociale! - peut acquérir n'importe quoi... y compris des esclaves! Parmi les arguments en faveur de cette thèse, figure le fait que dans le monde homérique, comme dans la plupart des économies humaines, on ne parle jamais des ressources de première nécessité parce que tout simplement tout le monde en dispose, (même les esclaves choyés dans les foyers) alors que plus tard, en pleine économie monétaire, se multiplient - même en dehors des période de disette - famines et errances. On assiste à une double érosion : celle des formes anciennes de hiérarchie - le monde homérique des grands et de leurs dépendants -, et, simultanément des formes anciennes de l'aide mutuelle, car les relations communistes sont de plus en plus confinées à l'intérieur de la maison. Au fur et à mesure de la montée de l'économie monétaire, "du moment que les marchés commerciaux se développaients, les cités grecques voyaient vite monter tous les problèmes sociaux qui accablaient les cités du Moyen Orient depuis des millénaires - les crises de la dette, la résistance contre la dette, l'instabilité politique." l'auteur reste prudent car les choses ne sont jamais simple. En tout cas, voilà une hypothèse forte qui demande le développement de monographies permettant de la vérifier.

On a l'habitude de relier la démocratisation de la cité grecque à l'évolution de la guerre (la qualité de combattant confère celui de citoyen), mais il se peut que cette démocratisation soit reliée aussi (surtout?) aux évolutions économiques imliquant de plus en plus de monnaie et d'esclaves. En tout cas, dans la Rome antique, cet esclavage prend une ampleur si forte que le système économique tout entier devient esclavagiste, par la combinaison des effets des guerres et du commerce monétaire...

 

   L'histoire primitive de Rome, comme celle des cités-Etats grecques à leurs débuts, explique David GRAEBER, "a été marqué par une lutte politique permanente entre créanciers et débiteurs, jusqu'au jour où l'élite romaine a fini par comprendre le principe qu'avaient appris la plupart de ses homologues méditerranées prospères : avec des paysans libres on a une armée plus efficace, et les armées conquérantes peuvent ramener des prisonniers de guerre capables de faire tout ce que faisaient jusque-là les "asservis pour dettes". Elle avait donc intérêt, en fait, à conclure un compromis social : autoriser une représentation populaire limitée, interdire l'esclavage pour dettes, canaliser une partie des fruits de l'empire vers le paiement d'aides sociales. On peut supposer que le pouvoir absolu des pères (et le principe de propriété privée absolue) s'est développé dans le cadre de cette constellation globale de la même façon (vue ailleurs). L'asservissement pour dettes avait réduit les relations familiales à des rapports de propriété ; les réformes sociales conservaient le nouveau pouvoir des pères, mais les mettaient à l'abri de l'endettement. Simultanément, l'afflux croissant d'esclaves a vite fait son effet : on pouvait s'attendre à en trouver dans tous les foyers, même assez modestes. La logique de conquête s'st donc étendue aux aspects les plus intimes de la vie quotidienne. (...) Avec le temps, cette qualité est devenue de plus en plus nettement une fiction juridique - il était beaucoup plus probable que les esclaves fussent des pauvres vendus par leurs parents, des malchanceux enlevés par des pirates ou dans bandits, des victimes de guerres ou de procédures judiciaires chez les barbares limtrophes de l'Empure, ou encore les enfants d'autres esclaves." L'auteur mentionne le fait que si l'esclavagisme romain est si inhabituel, c'est du à la conjonction de deux facteurs : son arbitraire et la nature absolue de la relation de pouvoir entre le maitre et son esclave. 

 "Mais l'effet le plus insidieux de l'esclavage romain est ailleurs : par le biais du droit romain, il a fini par mettre sens dessus dessous notre idée de la liberté humaine." Etre libre finit par signifier ne pas être esclave. Et plus tard, au IIe siècle après JC, les juristes ont graduellement redéfini la liberté jusqu'à la rendre presque indistingable du pouvoir du maitre. Etre libre devient être proprortéaire absolu de biens, et dans ces biens, étaient compris, bien évidemment, les esclaves. La liberté devient le pouvoir. L'homme sans pouvoir sur les choses et les hommes (inférieurs) n'est pas libre. Cette tradition s'est poursuivie dans le monde médiéval sous l'influence de la propagation du droit romain et même de sa distillation dans le droit de royaumes ou de principautés ne se réclamant même plus de Rome ou de ses valeurs.

 

      On retrouve les justifications des rapports de domination économique, de servitude économique et sociale soutenues pour les esclaves utilisées plus tard pour les paysans "rattachés" à la terre. Tout le combat des villes, par rapport aux autorités centrales constituées a été de redéfinir peu à peu le sens de la liberté : liberté du seigneur contre liberté d'aller et venir, liberté de perceptions des impôts et des des taxes transférées aux mains des villes... Bien plus tard, le libéralisme se nourrit de cette conception de la liberté comme pouvoir, avec des circonvolutions qui finissent par devenir d'ailleurs contradictoires...

 

 

       A partir de là, toute l'oeuvre de Jean GERSONN, d'Adam SMITH, de Thomas HOBBES contribue à diffuser et maintenir l'idée (voir Richard TUCK et ses recherches sur l'histoire des idées) qu'il n'est pas intrisèquement contre nature ou illégitime de considérer que la liberté puisse être achetée ou vendue.

 

ECONOMIUS

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