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27 octobre 2009 2 27 /10 /octobre /2009 09:58
           La discipline militaire, selon un adage connu, "fait la force des armées". Formule rapide pour justifier toute une réglementation qui encadre le soldat, elle ne doit pas cacher la multiplicité de ses formes ni camoufler qu'elle est en relation non seulement avec un modèle occidental de la guerre qui n'a pas toujours fait ses preuves d'efficacité, mais aussi avec le fait simple que le soldat est le premier en contact avec les richesses conquises ou défendues. D'une manière générale, la discipline varie suivant les époques et les contrées ; elle est un fait de société qui dépasse largement le cadre militaire, mais pour l'instant limitons-nous à ses objectifs, ses modalités et ses évolutions dans le domaine de la guerre.

           Gilbert BODINIER fait une description de l'évolution de la discipline dans les armées et commence par précisément la signification du vieil adage : "Selon Maurice de SAXE, la discipline est "l'âme de tout le genre militaire. Si elle n'est établie avec sagesse et exécutée avec une fermeté inébranlable, l'on ne saurait compter avoir de troupes : les régiments, les armées ne sont plus qu'une vile populace armée, plus dangereuse à l'Etat que les ennemis mêmes." Plus elle est sévère et plus on exécute de grande choses mais la sévérité doit être accompagnée de bonté. NAPOLEON pensait qu'elle était la première qualité du soldat, la valeur n'en était que la seconde. "Une troupe en main moins instruite, ajoutait LYAUTEY, vaut mieux qu'une troupe plus instruite moins en main.""
       Discipline stricte chez les Grecs et discipline encore plus stricte dans l'armée romaine, médiocre chez les Gaulois et dans l'armée de Mérovingiens, discipline de fer dans l'armée mongole de TAMERLAN, discipline loin d'être établie dans les armées occidentales à l'époque de la Renaissance... C'est au XVIIIe siècle que "la discipline fit de grands progrès dans les armées européennes, la plupart des généraux interdisaient le pillage. La discipline était particulièrement sévère dans l'armée prussienne, elle ne l'était guère moins dans l'armée française qui s'inspira des méthodes de Frédéric II." Toute une graduation des punitions, la plupart très sévères, était prévue, pour les manquements à l'observation des règles qui régissent les relations entre soldats dans les casernes, des règles pour les modalités des exercices militaires, comme pour celles du combat proprement dits, et également pour après les batailles. Elle différait suivant l'arme : dans la marine, elle restait particulièrement dure, tandis que dans l'infanterie, son évolution va plutôt dans le sens d'un "adoucissement".
    
         En France, dans les soubresauts de la Révolution et de l'Empire, jusqu'à la Restauration, des variations dans un sens ou dans un autre se firent sous l'effet des insubordinations pour raisons politiques, de même que pour des problèmes d'intendances (eau, nourriture, vêtements) difficiles à régler dans les désordres économiques nés de la guerre. Nous pouvons suivre l'histoire de la discipline militaire en France depuis le règlement de 1818, dont Raoul GIRARDET nous entretient dans La société militaire, pendant la IIIe République avec l'idéologie de l'officier social cher à LYAUTEY, après 1919 où nous assistons à une montée de l'antimilitarisme dans l'ensemble de la société, jusqu'à nos jours, avec le règlement de discipline militaire en vigueur au 12 octobre 2009.
  On peut lire dans la sous-section 1 de l'article D4137-1 du code de la Défense : "Le service des armes, l'entraînement au combat, les nécessités de la sécurité et la disponibilité des forces exigent le respect par les militaires d'un ensemble de règles qui constituent la discipline militaire, fondée sur le principe d'obéissance aux ordres. Le militaire adhère à la discipline militaire qui respecte sa dignité et ses droits. La discipline militaire répond à la fois aux exigences du combat et aux nécessités de la vie en communauté. Elle est plus formelle dans le service qu'en dehors du service, où elle a pour objet d'assurer la vie harmonieuse de la collectivité"
 L'expérience de la seconde guerre mondiale, puis celle de la guerre d'Algérie, où des ordres obligeaient les soldats à accomplir des crimes contre l'humanité, a entraîné la mention dans le code de la Défense de la possibilité pour un subordonné de refuser d'exécuter un ordre "prescrivant d'accomplir un acte manifestement illégal". C'est vrai pour le cas de la France, mais aussi pour une forme ou une autre pour de nombreux pays occidentaux.
     Dans d'autres pays comme aux États-Unis ou en Allemagne de l'Ouest, nous pouvons constater une évolution de la discipline militaire, dans le premier cas juste après la Seconde Guerre Mondiale, après l'épisode  - très médiatisé - de la gifle donnée par le général PATTON à un soldat prétendant être atteint de troubles nerveux (Commission DOOLITTLE), dans le deuxième cas, en réaction contre les valeurs militaristes du régime nazi. Assouplissement des règles elles-mêmes, modération des punitions prévues se constatent dans l'ensemble des armées européennes et nord-américaines.

           Raoul GIRARDET décrit cette évolution depuis la fin de l'Empire. Du soldat "de caractère simple, passionné" sans beaucoup d'instruction militaire vers la fin du règne de NAPOLEON Premier, où les règles peuvent varier d'un régiment à l'autre et selon la personnalité du commandant, parfois très politisé et fanatisé, "avide de rapines et d'aventures individuelles", on passe au soldat soumis à l'obéissance passive, avec un règlement unifié dans l'armée royale, dans laquelle la discipline constitue le centre de la vie militaire, où les opinions politiques sont interdites d'expression.  Il pointe l'uniformisation de l'évolution en Europe, en même temps que son incidence sur le déroulement de la guerre : "Ainsi, dans son comportement au combat, le soldat du second Empire traduit-il l'atmosphère morale dans laquelle il a été formé. Certes il ne peut être question de tenir le principe même de l'obéissance passive pour directement responsable des désastres de 1870. On ne peut dissimuler en effet que c'est une éthique militaire à peu de choses près identique que l'on découvre alors des deux côtés du champ de bataille. Si l'efficacité, si la valeur intellectuelle des deux commandements ne paraissent nullement comparables, les principe moraux dont ils se réclament restent par contre très étroitement apparentés.
La conception qu'un ROON ou qu'un MOLTKE se font des devoirs et du métier des armes ne se distingue guère de celle d'un MAC-MAHON ou d'un LEBOEUF. C'est par leurs résultats pratiques, non par leurs fondements philosophiques que divergent les deux systèmes. L'armée prussienne a admirablement su pendant quelques années concilier le principe de la primauté de l'obéissance avec la sauvegarde des droits essentiels de l'intelligence, de l'imagination et de la recherche. Inversement, on ne peut nier que, de l'autre côté, l'apothéose du règlement, le culte exclusif de l'ordonnance, ne se soient accompagnés d'un sensible appauvrissement du génie militaire. La génération des grands chefs du second Empire parait dans son ensemble nettement plus médiocre que celle de leurs prédécesseurs de la Restauration ou de la Monarchie de Juillet, les fortes personnalités moins nombreuses, les caractères plus ternes, les cerveaux plus lourds et plus frustes."
        Nous voyons ici à l'oeuvre la contradiction qui peut exister entre une discipline militaire trop stricte et l'esprit d'initiative tout le long de la chaîne du commandement. Nous pouvons aussi indiquer la différence de motivations du soldat entre celui qui veut défendre les idéaux de la Révolution et celui qui entend simplement faire son service. Les origines politiques de l'application d'une discipline militaire expliquent parfois beaucoup de choses sur le plan strictement militaire.

        Jacques BAUD nous propose une analyse de cette évolution de la discipline et surtout des facteurs influençant celle-ci. "La particularité de la discipline à la guerre (par rapport précisons-nous aux différentes formes de discipline sociale) est qu'elle cherche à maîtriser les impulsions les plus profondes de l'individu face au danger, voire la mort : la peur et l'agressivité. Il s'agit d'une part, de canaliser l'énergie et l'agressivité du combattant et, d'autre part, de maîtriser cette énergie dans un tout cohérent. Or cette maîtrise dépend dans une large mesure, de sa confiance en lui-même et en l'organisation qui l'entoure."
    L'auteur distingue plusieurs étapes dans la constitution d'une discipline militaire :
- Dans la guerre primitive, qui permet à chaque individu de s'identifier avec les objectifs de la guerre, la discipline découle de cette intégration et ne nécessite que peu d'efforts. En amont, la stricte sélection des guerriers partant au combat résout en grand partie le problème de cohésion du groupe. De plus, le pillage, but de guerre souvent avec la vengeance, est direct et le surplus facilement transportable jusqu'au village de la tribu vainqueur.
- Dans l'Antiquité et le Moyen-Age, les batailles possèdent des dimensions relativement réduites permettant au chef de suivre l'évolution du combat. Le charisme des chefs de guerre, l'usage de méthodes cruelles pour décourager l'insubordination et surtout la quasi-absence de contraintes après la bataille (pillage individuel permis, ou partage effectué sur place, avant ou après réserve du surplus transporté à la Cité). Dans l'armée romaine, il faut remarquer tout de même que l'ampleur des richesses à piller est telle, la puissance acquise par les auteurs des rapines si importantes, que des règles vont vite s'appliquer pour le partage du butin.
- Ensuite, la complexité croissante des armées et la coordination des manoeuvres exigent un encadrement, une codification plus précise des activités et de leur respect. Le combat au nom du Roi, de la République ou de l'Empire ne permet plus le partage sur place du produit des conquêtes, et même le pillage pour ravitailler les troupes est de plus en plus réglementé, pour pratiquement disparaître légalement à l'aube de la Première Guerre Mondiale.
       "La discipline est dont le résultat de la convergence de deux facteurs essentiels du fonctionnement des armées : un élément fonctionnel, à savoir la nécessité de faire fonctionner simultanément des milliers d'individualités en un seul mouvement cohérent et avec un minimum de frictions ; un élément psychologique, le fait d'obtenir une réponse adaptée dans une situation de crise où la capacité de jugement de l'individu est perturbée. Il en résulte une uniformisation des comportements afin :
a) de simplifier les procédures de conduite et le langage utilisé,
b) d'obtenir une réponse prévisible à une impulsion donnée
et c) d'obtenir un mouvement d'ensemble cohérent."
    
      Nous ajoutons à ces deux facteurs, celui de la dimension du produit de la conquête pour une société complexe face à une autre société complexe. Politiquement, le résultat d'une guerre ne peut plus se réduire à un transfert de richesses et surtout le partage des "fruits de la victoire" n'est ni immédiat, et il faut le dire, ni forcément équitable... La discipline garantit que le soldat ne se transforme pas en guerrier, comme l'analyse par exemple Alexandre SANGUINETTI.
    
      Jacques BAUD indique les facteurs influençant la discipline :
- La stratification sociale des forces militaires, notamment à l'intérieur des armées impériales pluri-nationales, ou pluri-ethniques, notamment dans la composition des unités de combat ;
 - Les relations entre militaires : leur degré d'agressivité révélé entre autres par la pratique plus ou moins étendue du "bizutage" ;
 - La santé et les conditions d'hygiène. L'usage d'alcool et d'autres drogues est modulé suivant les armées et l'effet qu'en en attend ou qu'on veut éviter (contradictoirement l'oubli de la perspective de la mort presque certaine au combat et la "démoralisation" induite par la consommation régulière de drogues plus ou moins dures).
       Sur l'influence de la société, Jacques BAUD conclue : "Alors que, jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle, les rapports humains et hiérarchiques civils n'étaient pas très éloignés des principes en usage dans les armées, les écarts entre la société civile et les forces armées se sont creusés. La finalité de la discipline militaire est mal comprise et souvent mal appliquée."
Le développement de l'individualisme dans la société civile s'oppose à la persistance de règles réduisant souvent le soldat, de base notamment, à un "automate intelligent", c'est-à-dire possédant de grandes capacités techniques (que ce soit de la tactique militaire ou du fonctionnement d'armes de plus en plus complexes) mais dépourvu de capacités politiques (discussion sur le bien-fondé de modalités ou de résultats d'une manière de combattre, ou même de la légitimité d'une guerre) et morales (capacités d'empathie avec les adversaires du moment, qu'ils soient civils ou militaires)...

Jacques BAUD, article Discipline dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Raoul GIRARDET, La société militaire, Perrin, 1998. Gilbert BODINIER, article Discipline dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

                                                                    STRATEGUS
 
Relu le 6 juin 2019

                  

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