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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 14:47

   Les règles de la dissuasion apparaissent relativement simples - sur le papier et dans les bureux des stratégistes - mais sont déjà compliquées dans la réalité, au vu de l'expérience acquise notamment lors des crises majeures de Suez (1956), Quemoy et Malau (1958), Berlin (1961), Cuba (1962), Proche Orient (1979)... où les possesseurs d'un arsenal nucléaire ont dû apprendre des codes de conduite où la communication prend une grande importance dans la manoeuvre stratégique nucléaire (qui est pour l'instant uniquement déclaratoire...). Elles sont encore plus compliquées     quand ne sont pas face à face seulement deux puissances, dans un duel stratégique.

Dans la réalité, il s'est avéré que l'on avait bien plus affaire à des confrontations entre systèmes d'alliance où la dissuasion élargie aux partenaires-alliés est plus ou moins crédible... Car rares sont les cas de figures, mêmes théoriques, où l'un des adversaire veut s'en prendre directement au territoire de l'autre puissance nucléaire. Et encore ces cas de figures proviennent bien plus d'une perception de l'adversaire auto-entretenue que de la réalité.

 

    la stratégie de dissuasion se définit d'abord par son but, ensuite par ses voies et moyens, classiques et nucléaires que le but détermine. Notons en passant que les choses ne sont pas si simples et que l'évolution technologiques des moyens exercent une forte pression sur les perceptions des menaces. Toujours est-il que se posent tojjours les questions classiques : qui veut dissuader qui?, De quoi veut-on dissuader? Comment dissuader?

Lucien POIRIER, officier général de l'armée de terre, spécialiste des questions nucléaires tentent de définir les contours de ces questions :

 

- Qui veut dissuader qui? "La dissuasion est une modalité du duel et, comme telle, personnalisée. Les antagonistes ne sont pas quelconques : leurs facteurs de puissance et de vulnérabilité, leurs positions géostratégiques relatives, leurs projets politiques, leurs structures sociales, etc, interviennent dans leur stratégie. Il serait surprenant que la dissuasion du faible au fort - d'une puissance moyenne comme la France devant un Grand comme l'URSS (et même de la Russie d'aujourd'hui, ajoutons-nous) - se conçoive comme celle du fort au fort, d'un Frand devant un autre." D'une certaine manière, la Chine, loin d'avoir des capacités équivalentes à celle des Etats-Unis, ne peut qu'adopter une posture du faible au fort, malgré sa stratégie déclaratoire qui s'apparente parfois à celle d'un fort au fort...

 

- De quoi veut-on dissuader? "Quelles initiatives militaires prétend-t-on interdire, pour protéger quels intérêts? Autre formulation : quels buts stratégiques de l'agresseur le dissuaduer estime t-il si dangereux pour son propre projet politique, qu'ils justifieraient l'éxécution de sa menace de représailles? Celle-ci est si démesurée que sa démesure exige des motifs non moins hors du commun : la faiblesse de la dissuasion nucléaire réside paradoxalement dans l'énormité de la punition nucléaire frappant les populations. Cela revient à définir concrètement le seuil de nucléarisation posé comme un concept dans la construction logique du modèle. Seuil résumant deux données : d'une part, l'intérêt national estimé vital par le dissuadeur dans telle conjoncture de politique intérieure et extérieure, c'est-à-dire le "bien" qui mérite à ses yeux qu'il n'hésite pas devant le massacre de populations adversaires et qu'il accepte le risque d'une contre-punition ; d'autre part, la nature des actions adverses qui, par leurs objectifs perçus ou prévisibles et leur forme (nature, volume et tactique des forces assaillantes, niveau de violence atteint), constitueraient une menace non équivoque contre cet enjeu sacralisé.

La combinaison de ces deux facteurs - intérêt vital et types d'agressions capables de le compromettre irrémédiablement - donne ce que je nomme seuil d'agression critique ou ensemble de données de situations dont la gravité, aux yeux du dissuadeur, justifierait l'exécution de ses représailles. Concept fondamental autour duquel s'organise la manoeuvre dissuasive inscrite dans les modèles théoriques : il marque le passage d'une situation encore acceptable à une autre, intolérable pour le dissuadeur. Concept auquel répond, pour l'agresseur, celui de seuil critiue de risque ou de crédibilité de la menace : au moment qu'il le franchirait, d'une manière ne laissant aucun doute sur ses visées politiques, pénétrant dans le domaine sacré du dissuadeur, la probabilité d'actualisation du risque deviendrait maximum. Ces deux seuls sont associés comme l'avers et l'envers d'une pièce de monnaie. C'est le moment crucial pour les deux partis, et que la théorie ne peut évacuer dans la dialectique pari-défi, de décider entre le tout ou rien : pour l'agresseur, soit transgresser l'interdit et lancer ou poursuivre son action parce qu'il estime non prohibitf ou non crédible le risque de punition ; soit s'abstenir d'agir, ou suspendre l'action commencée quand elle bute contre cette soudaine présence de la punition. Pour le dissuadeur, décider ou non l'exécution de sa menace affichée sachant que son intérêt vital est compromis sans équivoquer ; punir ou capituler. 

Toutefois, cette définition se constitue dans l'ordre du pur concept. Il n'est pas possible, pour la théorie, de fixer ne varietur ni le domaine de l'intérêt vital, ni les types d'agression intolérables contre le sacré ; sauf, bien entendu, une initiative nucléaire visant à l'anéantir ou à détruite ses forces de représailles. Dans la réalité d'une situation conflictuelle, le refus du risque nucléaire contraint l'agresseur, qui se veut rationnel, à choisir entre deux types de manoeuvre offensive. Ou bien, doutant que le dissuadeur déclenche un cataclysme qui devrait lui paraitre irrationnel, il peut résolument lancer une attaque classique de grand style. Ou bien il croit en la détermination affochée du dissuadeur ; mais, estimant que ce dernier ne déciderait ses représailles qu'en parfaite connaissance de cause et si son information lui prouvait que l'agression vise sans équivoque son intérêt vital, il s'efforcera de tourner la dissuasion. Il camouflera donc ses intentions réelles par une manoeuvre fournissant au dissuadeur une fausse informations sur ses visées.

D'où l'idée d'une manoeuvre contre-dissuasive permettant à l'agresseur, d'abord, de tâter la résolution de son adversaire ; ensuite de placer ce dernier devant une situation stratégique et politique assez équivoque pour que la décision de représailles se révèle malaisée, voire impossible, faute de justification claire ; ou pour le moins assez différée pour devenir finalement sans objet. L'agresseur procèdera donc progressivement par des opérations aux buts limités et successifs : intrusions, prises de gages, appayant des marchandages diplomatiques, stratégie indirecte, etc. Aucune de ces opérations, prise idolément, ne serait assez significative pour justifer une réplique nucléaire devant les opinions publiques. Elles pourraient donc être répétées avec l'espoir de désamorcer la dissuasion en entamant peu à peu la résolution du dissuadeur. Celui-ci, pour sa part, hésiterait à décider sa riposte avant d'être assuré, par la valeur de son information, que l'assaillant projette effectivement de conquérir l'enjeu vital. Il devra donc acquérir cette information et c'est l'objet de sa manoeuvre dissuasive. Ainsi, en passant de l'ordre du concept à celui du conflit réel, la coupure marquée par le seuil d'agressivité critique dans le développement du conflit perdrait de son caractère absolu : il ne peut être rigoureusement défini et affiché par le modèle théorique de dissuasion, mais formulé grossièrement - par exemple, frontières terrestres et maritimes du territoire national - et seulement localisé à l'intérieur d'un espace d'incertitudes englobant les limites géographiques de l'espace sacralisé. Cela ne manquera pas d'affecter la réponse à la troisième question qui suivra.

On retrouve, sous une forme plus rigoureuse, la problématique du seuil de nucléarisation. Où le situer? A quel moment la menace de représailles massives se précise t-elle suffisamment pour que l'agresseur doive la prendre au sérieux? Ces questions renvoient, en amont, à la définition de l'intérêt vital, du domaine sacré. Dans l'état actuel des choses et à la lumière des crises ayant opposé Américains et Soviétiques, on admet qu'il s'identifie à la sauvegarde de l'identité et de la souveraineté nationales, à l'immunité de la population et de ses biens, toutes notiopns que résume concrètement l'intégrité du territoire national érigé en sanctuaire inviolable. La plage d'incertitude, dans laquelle s'inscrit le seuil d'agressivité critique du modèle théorique, s'étend de part et d'autre des frontières de cet espace sanctuarisé. L'analyse ne peut en dire plus."

 

- Comment dissuader? "Comment définir les systèmes de forces capables de l'effet dissuasif et leurs concepts d'emploi virtuel? Quels critères de coût et d'efficacité retenir? Comment les optimiser, compte tenu des multiples contraintes? La réponse n'est pas simple. Elle résultera de l'analyse des conditions requises pour que, le seuil critique étant posé dans son halo d'incertitudes, les capacités de l'appareil dissuasif produisent l'effet escompté. Leur calcul suppose d'abord l'inventaire, sous la forme de scénarios, des manoeuvres militaires susceptibles de compromettre les intérêts vitaux du défenseur ; ensuite, l'analyse des facteurs de puissance et de vulnérabilité des éventuels agresseurs, données qui déterminent la sensibilité de leurs populations et de leurs instances politiques à la menace nucléaire. On ne peut les dissocier : la sensibilité globale d'un Etat est liées à son régime politique et l'autonomie de décision d'un gouvernement varie avec l'opinion intérieure. On imagine mal qu'une décision actualisant le risque nucléaire soit prise sans consentement populaire, même si l'état de la technique permet de s'en passer. En bref, il s'git d'établir les conditions requises pour que la menace nucléaire soit prise au sérieux par les candidats agresseurs et les induise à préférer le maintien de l'ordre établi à une aventure aussi risquée qu'aléatoire. Ces facteurs de crédibilité de la menace détermineront les voies-et-moyens de la dissuasion efficace."

 

Le stratégiste s'interroge évidemment sur le sens de la rationnalité et sur la qualité de l'nformation sur la situation, ce qui ouvre immédiatement à la fois sur la problématique politique interne à chaque Etat (Démocratie? Laquelle? Centralisation des décisions? Sensibilité des élites aux sentiments de la population ?) et sur celle de la manoeuvre déclaratoire elle-même, avant et pendant le feu de la crise, à travers le jeu des stratégies de renseignement de chacun des adversaires. 

 

    Si les règles de la dissuasion sont finalement complexes, celle de la dissuasion élargie l'est encore plus. D'une certaine manière, sauf au tout début de la guerre froide, en encore, cette dissuasion élargie s'impose vite à l'esprit des responsables politiques et militaires de l'Europe de l'Ouest et des Etats-Unis. La promesse par Washington de proéger ses alliés contre une attaque conventionnelle de l'Union soviétique est plus exigente que la dissuasion bilatérale américano-soviétique, surtout à partir du moment où la portée des missiles rend les villes américaine vulnérables. Bernard BRODIE pointe dans The Anatomy of Deterrence (Rand Corporation, Californie, 1958) comme Thomas SCHELLING (1966), la difficulté de remplir un engagement juridique d'intervention formel au moment où la situation se présentera, mettant en jeu de nombreuses vies américaines. 

S'ajoute à un certain déficit de crédibilité un problème opérationnel.

Pour Lawrence FREEDMAN, la sécurité de l'Europe et la limitation de la prolifération ont longtemps dépendu de cet engagement et l'Union Soviétique l'a pris au sérieux ; mais "il s'avère qu'il est quasiment impossible de se préparer raisonnablement" en ce sens (The Evolution of Nuclear Strategy, 3ème édition, Palgrave Macmillan, New York, 2003). Le manque de crédibilité de la dissuasion élargie par rapport à la dissuasion centrale est accrue par le feux croisés des perceptions : Kennedy ne croyait pas que les Soviétiques croient l'Amérique prête à entrer en guerre nucléaire pour l'Europe alors qu'en définitive les Soviétiques le croyaient en fin de compte. Henry KISSINGER estimait toujours ce problème d'autant plus préoccupant que la doctrine stratégique américaine avait tendance à transformer toutes les guerres en "guerre totale". Le général De GAULLE, posant le termes du défi, en tire la conclusion que seule une force de dissuasion autonome est capable d'assurer la défense de la France dans l'éventualité d'une attaque soviétique.

Les Soviétiques, de leur côté, dans leur propre système d'alliance, rencontrent des difficultés semblables. Si le problème "Europe de l'Est" n'existe pas, dans la mesure où il s'agit des frontières de son propre Empire, sur les relations entre l'URSS et la Chine d'une part, Cuba d'autre part, la problématique se complique. Si en 1958, lors de la crise du détroit de Taïwan, Nikita KHROUTCHEV fit clairement davoir que Moscou protègerait la Chine, à la même époque, Pékin doute de cet engagement. Ce qui le conduit à développer son propre programme nucléaire militaire... La crise des missiles de Cuba éclata parce que Moscou tenta d'offrir une dissuasion élargie à un allié que les Soviétiques ne pouvaient protéger avec des moyens conventionnels. Faute d'arracher l'engagement de Moscou d'utiliser des armes stratégiques contre les Etats-Unis, Fidel CASTRO avait obtenu l'installation de missiles soviétiques sur le sol cubain.

"Après la fin de la guerre froide, explique Thérèse DELPECH, on s'attendait à des évolutions majeures de la dissuasion nucléaire élargie en Asie. Ce qu'on trouvait difficile à faire avant l'effondrement de l'Union Soviétique semblait dès lors moins nécessaire. On a parfois envisagé que l'"association" des affaires asiatiques combinée à la réduction du rôle actif de l'Amérique dans cette région, pourrait rendre inutile la dissuasion élargie. Mais l'Asie n'est pas l'Europe. Les tensions n'ont pas disparu ; bien au contraire, la modernisation militaire de la Chine et le développement par la Corée du Nord de ses moyens balistiques et nucléaires constituent des menaces nouvelles que la fin de la guerre froide a mises en évidence. Cette partie troublée du monde a encore besoin des engagements américaines, y compris nucléaires, ce que les alliés dans cette région ont exprimé avec force." Elle note d'ailleurs que la dissuasion nucléaire élargie est née pendant la guerre de Corée, même si son centre de gravité se trouvait en Europe. 

La Stratégie Nationale de Sécurité américaine réaffirme en 2006 l'importance de maintenir des forces nuclaires crédibles comme moyen de dissuasion contre les menaces pesant sur les Etats-unis et leurs alliés : un dialogue "nucléaire" s'ouvre d'ailleur en 2010 sur cette question avec le Japon.

Au Moyen-orient, les progrès du programme nucléaire iranien provoquent de la part de certains alliés des Etats-Unis des demandes de garantie, sans que soit réellement fixé, en tout cas officiellement, les moyens d'une dissuasion - conventionnelle ou nucléaire...

"Au cours des prochaines années, écrit encore Thérèse DELPECH, l'un des défis majeurs pour Washington sera d'éviter que ses alliés cherchent à se doter de leurs propres armes nucléaires (c'est fait, notons-le depuis un certain temps pour Israël et le débat est vif là-dessus au Japon, qui possède déjà des compétences nucléaires utilisées pour l'instant de manière restrictive au domaine civil...), ce qui est inévitalbe s'ils estiment que les Etats-Unis sont moins disposés à les protéger à l'avenir, contre les menaces d'Etats dotés de ces mêmes armes."  D'une certaine manière, l'exemple de la France, la première à prendre acte d'un échec, sur le premier plan déclaratoire - de la dissuasion élargie, a été suivi par la Chine et les autres pays, quitte à ce qu'ils adoptent à leur tour une stratégie de dissuasion du faible au fort.... dans le cas où ne pointeraient pas encore les phantasmes d'une guerre nucléaire gagnable...

 

Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2012. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988.

 

STRATEGUS

 

 

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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