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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 18:21

      Bernard BRUNNETEAU exprime bien l'ambiguïté et du mot et de l'important déploiement intellectuel qui continue autour du Génocide. Parti, après quelques études isolées, de l'examen des massacres commis en Europe sous la Seconde guerre mondiale, et de sa condamnation par la communauté internationale via le Tribunal de Nuremberg, ce déploiement induit des notions et des représentations qui ne sont pas toutes de nature à éclaircir leurs causes, leurs mises en oeuvre et leurs conséquences. "Officialisé dans le vocabulaire international depuis sa définition par la Convention de 1948, écrit le professeur d'histoire contemporaine à l'Université Pierre Mendès France-Grenoble II, le terme de génocide fait l'objet d'une utilisation inflationniste. Confusément associé à toute tuerie ou oppression d'importance, il sert ainsi à qualifier des pratiques observables dans les crises et les conflits les plus divers de ces cinquante dernières années, comme à donner une clé explicative à des événements du plus lointain passé aussi différents que la destruction de Carthage au IIe siècle avant Jésus-Christ, la conquête des Amériques, la guerre de Vendée ou l'exploitation coloniale du Congo. Son emploi apparaît par ailleurs malaisé en raison des multiples enjeux auxquels il est soumis : enjeux de mémoire (l'identification génocidaire de la violence subie dans le passé par un groupe en quête d'identité), enjeux politiques (l'invocation génocidaire pour prévenir ou réduire la menace pesant sur une population), enjeux judiciaires (l'incrimination génocidaire pour faire condamner des responsables et obtenir des réparations). Le risque est donc grand de voir le concept non seulement vidé de sa substance originelle mais aussi de priver le chercheur qui l'utilise de toute autonomie scientifique. Ecrasée entre la norme et l'analyse, le droit et l'histoire, la notion de génocide semble peu opératoire au sein des sciences sociales pour certains qui lui préfèrent les catégories plus neutres de "violence de masse" ou "crime de masse". Mais on peut aussi considérer que le terme de génocide est trop massivement accepté dans l'opinion pour être remplacé et qu'il s'agit d'abord de réintroduire du sens dans le phénomène qu'il entend nommer, à savoir la destruction de masse planifiée de groupes sans défenses, ciblés sur des critères définis unilatéralement par une autorité politique et idéologique. Ce sens peut être retrouvé en rappelant que le concept de génocide, comme celui de crime contre l'humanité dont il est une composante originelle, est né dans l'histoire et de l'histoire, celle du premier XXe siècle. Il peut s'illustrer dans la recherche des facteurs communs qui éclairent le déclenchement des grands événements génocidaires tout en préservant la singularité des méthodes et du degré de destruction. Il doit enfin permettre d'identifier les frontières entres massacres de masse de nature différente."

 

      Nous pensons qu'il n'est jamais vain d'indiquer, avant de poursuivre plus avant, qu'admettre certains termes ou certaines conceptions, comme l'existence de plusieurs races humaines, ou de pool génétiques différents et identifiables à partir de déterminations sociales (en l'occurrence pour les Juifs, la circoncision et un gêne ou ensemble génétique juif...), qu'admettre des termes tels que la race dans des énoncés scientifiques, recèlent bien des dangers de dérives sémantiques. De même qu'il est établi scientifiquement qu'il n'existe qu'une race ou espèce humaine qui peuple actuellement la planète, il est difficile admissible de parler de génocide, sans préciser qu'il s'agit là d'une terminologie juridique de recherche de responsabilités de massacres commis au nom précisément de la race... Pour en terminer avec cette mise en garde, discuter du génocide, comme d'homicide ou de régicide, c'est discuter de la mort d'un ensemble génétique, comme de la mort d'un être humain ou d'un roi. Or, s'il y a bien eu, de la part de leurs ordonnateurs, tentative de génocide, de leur point de vue même, il a largement échoué, donc il n'a pas eu lieu en tant que tel, à l'instar d'un être humain sauvé in extrémis ou d'un roi ayant échappé à l'attentat. La politique d'extermination repose largement sur le mythe et la croyance de l'existence de plusieurs races distinctes dans l'humanité. Elle est bien spécifique d'une période et d'une idéologie. Elle a contribué à la chute même de ceux qui l'ont promue, en ce sens qu'elle a provoqué l'exode ou la mort d'une grande partie de son élite politique, sociale, scientifique, artistique...sans laquelle l'Allemagne n'aurait jamais été ce qu'elle est devenue au XIXe siècle et au début du XXe...

En fin de compte, l'usage sans explicitation, courante, du mot génocide tend à accréditer l'idée de la possibilité d'élimination génétique d'une partie seulement de l'humanité. Ceci dit, il appartient à l'histoire des idées et à l'histoire tout court, devenu par ce fait incontournable.

 

    Le terme génocide est un néologisme formé en 1944 par Raphaël LEMKIN (1900-1959), professeur de droit américain d'origine juive polonaise, à partir de la racine grecque genos, "naissance", "genre, "espèce", et du suffixe cide, du latin caedere, "tuer", "massacrer". Le terme est appru pour la première fois dans son étude Axis Rule in Occupied Europe (au chapitre IX, Génocide), publiée par la Fondation Carnegie pour la paix internationale, pour tenter de définir les crimes perpétrés par les nazis à l'encontre des peuples juifs, slaves et tziganes durant la seconde guerre mondiale, ceux commis également par le gouvernement des Jeunes-Turcs de l'Empire ottoman à l'encontre des Arméniens pendant la première guerre mondiale et ceux dont furent victimes les Assyriens en Irak en 1933. Pour lui, "de nouveaux concepts nécessitent de nouveaux mots. Par génocide, nous entendons la destruction d'une nation ou d'un groupe ethnique."

Ses premiers travaux remontent à 1933, alors qu'il est procureur à Varsovie. Il participe aux efforts de la Société Des Nations pour développer un droit international humanitaire. Il établit un lien entre deux pratiques qu'il propose d'introduire dans le droit international : celle de "barbarie" et de "vandalisme". Il poursuit ensuite ses travaux lors de l'invasion de son pays en s'exilant aux Etats-Unis, dans le cadre de la nouvelle Organisation des Nations Unies où il forge en 1943 le terme de génocide. Ce néologisme entre directement dans le droit positif lors du jugement de Nuremberg pour qualifier la tentative d'extermination menée contre les Juifs et s'impose dans le droit international avec le vote le 9 décembre 1948, la veille de la déclaration universelle des droits de l'homme, par les 58 Etats membres qui constituent alors l'Assemblée générale de l'ONU, réunis à Paris, de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, dont Raphaël LEMKIN est le principal rédacteur. 

  A partir de là, est qualifié de génocide un ensemble de massacres de masse, qualification qui ouvre la voie judiciaire pour la condamnation des coupables et l'indemnisation des victimes. "On peut ainsi voir, écrit Bernard BRUNETEAU, le concept de génocide (et celui de crime contre l'humanité qui l'englobe), comme résultant d'une double conscience développée à partir de la fin du XIXe siècle et au cours du premier XXe siècle : celle que l'humanité est confrontée à un nouveau type de crime et qu'un nouveau qualificatif s'impose ; celle qu'une incrimination nouvelle doit être un instrument des droits internationaux de l'homme, même face à des crimes de type ancien. Et cette conscience conflue déjà sur une avancée conceptuelle juridique polymorphe : le droit des minorités, le droit humain, l'intervention d'humanité, la criminalité des Etats, la justice pénale internationale. Si elle est contrariée et niée par les événements de l'entre-deux-guerres, elle est à la base de l'institutionnalisation des années 1944-1948 et des textes de l'Organisation des Nations unies (ONU). De façon très caractéristique, René Cassin a une fois qualifié la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide d'application spécifique de la Déclaration universelle des droits de l'homme. La sociogenèse du concept de génocide est indissociable de l'histoire de l'idéalisme juridique accoucheur d'un droit international pacificateur, de celle des pratiques émergentes de l'"intervention d'humanité", du mouvement en faveur d'un tribunal pénal international (évoqué dès 1919), des aspirations à une protection internationale des minorités, ainsi que des massacres et exterminations de la "seconde guerre de trente ans"."

   Mais une fois qu'il a rappelé cela, le même auteur questionne : "Comment faire coïncider la définition juridique avec la réalité, c'est-à-dire fonder une définition historique et sociologique du génocide? " Comme toujours le droit a sa dynamique propre et partir d'un concept juridique n'est pas la meilleure manière de bâtir une sociologie. Jacques SÉMELIN le constate bien : "On sait bien les difficultés épineuses que pose l'adoption de cette notion juridique en sciences sociales. C'est pourquoi j'ai préféré prendre (dans son étude sur les massacres et génocides) comme unité de référence celle de "massacre", sans préjuger de ce qu'est ou n'est pas un génocide. Mais dans la mesure où la notion de massacre renvoie encore à une multiplicité de cas hétérogènes, la recherche s'est limitée à examiner une même classe d'événements : ceux relevant d'une dynamique d'éradication. reste alors le plus délicat et le plus périlleux : construire la procédure concrète de leur comparaison". Il fait alors réérence aux études du politiste Robert MELSON (Revolution and Genocide. on the Origins of the Armenian Genocide and the Holocaust, Chicago, University of Chicago Press, 1992), dans la comparaison des génocides juif et arménien, à ceux de Norman NAIMARK (Fires of Hatred,) et d'Eric WEITZ (a century of Genocide,), dans des monographies historiques qu'ils soumettent ensuite à un examen comparé.

 

      Rudolph J RUMMEL (), en réfléchissant sur les sens différents de génocide (il en distingue trois), invente un autre terme, celui de Démocide pour disposer d'un concept plus large que la seule définition légale de génocide. Même s'il permet d'étendre sa réflexion à toutes les victimes (directes et collatérales, incluant les morts par épidémies par exemple), et du coup de ne pas se limiter aux décomptes stricts officiels et ainsi de mesurer l'impact global de politique de destruction, il n'est pas sûr qu'on y gagne en clarté. Il définit le démocide comme "le meurtre d'une personne ou d'une population par un gouvernement, y compris le génocide, le politicide, et les exécutions des masse." Il utilise la définition civile du meurtre, "qui dit que quelqu'un peut être coupable de meurtre s'il est responsable de la perte d'une vie à cause d'un irrespect conscient pour cette vie, comme lors de l'enfermement de gens dans des camps où ils meurent rapidement de malnutrition, de maladies non soignées, et d'épuisement dans des travaux forcés, ou par la déportation vers des terres désolées où ils risquent de mourir rapidement d'exposition aux intempéries et de maladie". Ce qui l'amène à évoquer pratiquement tous les grands massacres et toutes les grandes conséquences (notamment les épidémies) de guerres, avant ou pendant le XXe siècle. La famine est classée comme démocide si elle remplit la définition ci-dessus. Cette définition est tellement large que l'on peut se demander, outre à établir des listes de guerres et d'exactions, parfois reposant sur des évaluations pas forcément fiables du nombre de victimes, si la notion de démocide est réellement opératoire. La recherche de Rudoph RUMMEL montre toutefois, mais il n'est pas le seul auteur à le faire, que le nombre de morts par démocide est bien plus important que le nombre de morts dues aux guerres. Après avoir analysé 8 000 rapports de morts causées par des gouvernements, il estime qu'il y a eu 262 millions de victimes de démocide au cours du XXe siècle. D'après ces chiffre, six fois plus de gens sont morts de causes dues aux actions des personnes travaillant pour un gouvernement que n'en sont morts lors des batailles... Les exemples récents de démocide (le Grand bond en avant chinois sous MAO, les Grandes Purges perpétrées par Joseph STALINE et les morts dues aux politiques coloniales dans l'Etat indépendant du Congo)  renforcent pour lui la conclusion  que les démocraties libérales ont causé moins de démocides que les régimes autoritaires. La concentration des pouvoirs politiques est la plus grande cause de meurtre sur Terre. (Death by government, 1997, lire dans le site www.hawaii.edu, lire aussi dans le site freedomsnest.com)

Nous ne sommes pas certains qu'il n'ai pas oublié certaines démocides causés tout simplement par l'existence de systèmes économiques conduisant à la faim et à la misère de populations entières. Nous ne sommes pas certains non plus que ses travaux sont exonérés du soupçon de s'inspirer de l'air idéologique libéral du temps, cette vaste offensive idéologique rendant responsables les pouvoirs publics de tant de malheurs, laissant croire que les pouvoirs privés n'y participent pas...

 

    En dépit de la difficulté de s'appuyer sur le droit international pour élaborer une sociologie du génocide, plusieurs générations d'auteurs s'y sont essayer. Ben KIERNAN, d'une part, professeur à l'Université Yale, fondateur du Programme international sur le génocide du Cambodge et Bernard BRUNETEAU (Le siècle des génocides, Armand Colin, 2004) d'autre part, indiquent certaines des études les plus fructueuses ou les plus marquantes, souvent le fait d'auteurs dérireux de soutenir l'effort de dénonciation des responsables de grands massacres.

- L'intentionalité a mobilisé historiens et sociologues qui tentent d'en définir la nature dans le cadre de typologies élaborées. Helen FEIN (Genocide, a sociological perspective, dans Current Sociology, n°38, 1990) différencie "génocide de développement" (destruction des groupes faisant obstacle à un projet économique), "génocide despotique" (élémination d'une opposition réelle ou potentielle) et "génocide idéologique" (destruction d'un groupe diabolisé et présenté comme ennemi total). Les auteurs du Livre noir de l'humanité, réunis autour d'Israël CHARNY, distinguent le "génocide utilitaire" (les massacres de conquête) du "génocide idéologique" (extermination pour imposer une croyance ou pour satisfaire une idéologie). Ben KIERNAN (Blood and Soil, A world History of Genocide and Extermination from Sparta to Darfur, New Haven-Londres, Yale University Press, 2007) balaie, parfois avec des anachronismes presque toute l'histoire du monde, de manière parfois douteuse. Nous recommandons, face à ces études, celle de Jacques SÉMELIN, aux arguments plus simples et plus rigoureux où apparaît la différenciation entre une logique meurtrière et terroriste visant à soumettre une population (l'échelle du massacre "ordinaire") et une logique d'exermination visant à éradiquer une population d'un territoire (le "vrai" génocide). 

- La possibilité d'un génocide relevant d'une destruction "partielle" et pas seulement totale est vue à traveers deux tendances de réflexions : celle qui vise à regrouper dans un même continuum, politiques de destruction partielle et politiques de destruction totale, au risque de considérer tout massacre comme un génocide (CHARNY). Leo KUPER introduisant un correctif en discutant de "massacres génocidaires" (tueries à grande échelle non planifiées) ; celle qui différencie un premier type de criminalité (le génocide) qui entend réaliser un massacre de masse sélectif, à des fins de dénationalisations ou de mises en esclavage et un deuxième type qui cherche à mettre en pratique une annihilation physique planifée de tous les membres d'un groupe (Yehuda BAUER, Rethinking the Holocaust, Yale University Press, 2001). 

LEo KUPER établit des catégories distinctes selon que les génocides sont religieux, raciaux et ethniques - les génocides des conquêtes coloniales - ou commandés par une idéologie politique. 

- Roger SMITH suggère une typologie qui inclut le génocide "par vengeance", au cours duquel les massacres de masse sont perpétrés au titre de la revanche ; le génocide "institutionnel" qui accompagne la conquête militaire au cours de l'histoire avant l'époque contemporaine ; le génocide "utilitaire" lié à l'expansion coloniale et à l'exploitation économique ; le génocide " monopoliestique" visant à transformer les sociétés plurielles ; enfin le génocide "idéologique". Frank CHALK et Kurt JONASSEN distinguent pour leur part les génocides selon les motivations des perpétrateurs : "éliminer une menace réelle ou potentielle", "répandre la terreur parmi des ennemis réels ou potentiels", "acquérir la richesse économique" et "imposer une croyance, une théorie ou une idéologie". Ces deux derniers auteurs plaident pour une "archéologie du génocide", car ils suspectent que c'était "un événement relativement commun", même dans l'Antiquité. 

- La tendance la plus récente des Genocide Studies tente de mettre en valeur des facteurs unifiants dans une perspective globale visant à dépasser le débat sans issue entre incomparabilité et mise en équivalence de la Shoah avec d'autres génocides. Des auteurs comme Manus I MIDLARSKY (The Killing Trap : Genocide in the Twentieth Century, Cambridge University Press, 2005), Marc LEVENE (Genocide in the Age of the Nation-State, 2 volumes, B Tauris, 2005) et Eric WEITZ (A Century of Genocide. Utopias of Race and Nation, Princeton University Press, 2003) sont représentatifs de cette tendance.

Intégrée dans tous les travaux présents, la notion de processus génocidaire a l'avantage de prendre en compte la phase d'incubation dans ses dimensions sociales, culturelles et idéologiques, tout en gardant une place centrale à la pahse d'accélération où jouent les incitations du pouvoir et le poids du contexte.

 

Ben KIERNAN, Sur la notion de génocide, Le Débat, mars-avril 1999 (www.yal.edu) ; Bernard BRUNETTEAU, Génocide, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011 ; Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire, Seuil, 2005.

 

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