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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 09:42

   Dans le sillage, mais pas entièrement, de la publication du Rapport du Club de Rome, qui connait une publicité extraordinaire, de multiples ouvrages, initiatives, prises de position forment un véritable nouveau champ politique. Plusieurs orientations philosophico-politiques se dessinent, à la fois complètant les anciennes divisions politiques, conservatrices ou progressistes, et ajoutant une sorte de "nouveau front" dans le champ des batailles politiques. Le pessimisme du Rapport du club de Rome est relayé par quantité d'ouvrages, parfois combattu parfois amplifié ; une écologie conservatrice s'oppose à une écologie progressiste ; une écologie environnementaliste s'opose à une écologie se voulant politique (participante aux luttes politiques) ; des conceptions humanistes s'opposent à des conceptions conflictuelles...

 

   Le pessimisme récurrent est représenté notamment par plusieurs auteurs dont les ouvrages rencontrent un écho comme "ricochant" ou "surfant" sur celui du Rapport du Club de Rome. Souvent, les auteurs s'avèrent plutôt rudement timides sur les logiques sociales et les orgines politiques de la crise environnementale.

- François MEYER s'interroge sur la signification réelle de la contre-culture... sans s'avancer beaucoup, dans La Surchauffe de la croissance, Essai sur la dynamique de l'évolution (Librairie Arthème Fayard, 1974) ;

- Armand PETITJEAN anime une collection "Ecologie" sur Fayard dans laquelle se retrouve beaucoup de traductions, avec une tonalité forte de refus de la modernité ;

- Frank Fraser DARLING amorce dans L'Abondance dévastatrice (Fayard, 1971) une recherche d'autres valeurs culturelles ;

- Edouard BONNEFOUS, dans L'Homme ou la Nature (Hachette, 1970), recence sur un ton neutre différents problèmes écologiques, dans le but de vulgariser l'écologie scientifique. Avec lui, peut se combiner conservatisme et dénonociation des dégâts écologiques. Il globalise la responsabilité en argumentant soigneusement sur le fait que les industriels ne sont pas les seuls pollueurs. 

- Philippe SAINT MARC, dans Socialisation de la nature (Stock, 1971) appelle à la substitution d'un humanisme socialiste au libéralisalisme matérialiste indifférent aux biens immatériels. Cette position, dans laquelle peuvent se retrouver plusieurs auteurs bien plus radicaux, se teinte toutefois au cours des années et des ouvrages de pessimisme et de couleurs catholiques...

- Jean-Marie PELT, dans L'Homme re-naturé (Seuil, 1977), n'est pas loin des positions de l'auteur précédent. Le fondateur de l'Institut européen d'écologie de Metz livre ses inquiétudes de biologiste et de croyant. 

- Jean-Yves COUSTEAU, tardivement sensibilisé à l'écologie, sensibilise lui-même le grand public face aux dégradations des beautés de la nature.

Ces auteurs incitent les responsables politiques à se questionner de plus en plus largement, jusqu'aux plus hautes instances européennes. 

- Hans JONAS (1903-1993), dans Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique (1979, Les editions du Cerf, 1990), soulève le problème global, pas seulement écologique, sz la civilisation occidentale, mêlant des considérations sur la technique, les menaces atomiques et les problèmes d'environnement. Il reproche à la philosophie allemande de ne pas s'intéressé du monde vivant et de préférer l'histoire ou la spéculation. Inscrivant sa réflexion dans une approche philosophique globale, où il met l'accent sur les bouleversements de l'ère moderne, Hans JONAS devient au fil des ans un auteur de référence, car il propose un cadre général à la réflexion sur l'aventure humaine (de conquêtes incessantes) qui risque de se terminer bientôt. Il est dans un premier temps ignoré des écologistes et remis au goût du jour dans les années 1990 (Jean-Paul DELÉAGE, Luc FERRY et même Jean CHESNAUX...). Son oeuvre, sans offrir des idées pratiques, donne une cohérence philosophique aux idées écologistes. Son ouvrage provoque des études au niveau de l'économie, du droit et de la philosophie politique elle-même...

 

   Une écologie conservatrice, en tant que pensée philsophique politique bien distincte, se forme notamment avec Edward GOLDSMITH (1928-2009), fondateur du journal The Ecologist) qui appelle le monde occidental en 1972 à Changer ou disparaitre (Fayard, 1972). Il est suivi dans son "Plan pour la Survie" par des auteurs moins médiatisés : par exemple Gûnther SCHWAB et Gordon Rattray TAYLOR. Changer ou disparaitre, rédigé d'ailleurs par une petite équipe autour d'Edward GOLDSMITH se propose, après une analyse qui compare le fonctionnement des sociétés humaines à celui des systèmes naturels et celui des sociétés dites primitives à celui des sociétés modernes, analyse qui tend à rendre les activités de l'homme industriel responsables de la désintégration sociale, mettant dans les mêmes ordres dégâts écologiques, maladies mentales, délinquance, drogue, alcoolisme..., de tirer les conséquences politiques du premier rapport au Club de Rome. Pour arrêter une croissance mortifère, il faut déconcentrer les affaires humaines à tous les niveaux et organiser des communautés de taille réduite, largement autorégulatrices et autarciques. Contre l'individualisme et ses bureaucraties étatiques, la petite communauté valoriserait l'homme concret et il pourrait se réapproprier de nombreux pouvoirs. Le lecteur est invité à renverser le cours de l'histoire qui a porté en Occident l'homme à se détacher peu à peu de ses traditions pour affirmer son individualité et à créer, corrélativement, des institutions qui supplément l'absence des solidarités organiques traditionnelles. Les échos rencontrés par cet ouvrage sont importants et multiples. La vision qu'il porte est reprise plus tard avec Le défi du XXIe siècle. Une vision écologique du monde (Le Rocher, 1994). Ces échos sont contradictoires.

Si Jean-Marie PELT l'approuve élogieusement, le support médiatique fournit par la Nouvelle Droite susicte la méfiance et fait pointer du doigt certains aspects rétrogrades de Changer et Disparaitre (retour aux sociétés traditionnelles, contre les Lumières référence à des valeurs d'Ancien Régime...). Le constant support du fondateur de The Ecologist à la théorie Gaïa (la Terre considérée comme un être vivant à part entière, avec une conscience...) achève de susciter cette méfiance, alors que d'un autre côté l'echo des milieux alternatifs est très favorable (du côté de certains tenants du socialisme décentralisé ou autogestionnaire notamment, dans un premier temps, vite passé vu l'activisme d'une intelligentsia proche de l'extrême droite...). Parfois des auteurs situé à l'extrême gauche de l'échiquier politique (mais moins chez les marxistes cependant) entendent favorablement ce discours. Pourtant, Edward GOLDSMITH ne manque jamais de préciser ses opinions dans l'association ECOROPA fondée par Denis de ROUGEMONT (1906-1985). Le télescopage idéologique ne manque pas de créer des prises de position, qui, à terme, rendent les discours de l'équipe d'Edward GOLDSMITH de moins en moins audibles

      Car, en même temps,  s'élabore une écologie plus progressiste, qui entend se situer par rapport Club de Rome. Des auteurs comme Afred SAUVY (Croissance zéro?, 1973), comme ceux qui rédigent collectivement L'Anti-Malthus (un demi-douzaine de chercheurs de l'Université de Sussex) critiquent l'approche restreinte aux problématiques démographiques du premier Rapport. Ils dénoncent un arrière-plan technocratique et les vélléités anti-démocratiques de celui-ci. Ces critiques sont amplifiées par Philippe BRAILLARD dans L'imposture du Club de Rome (1982). Ce dernier argumente sur l'absence des clivages sociaux, l'insistance sur la globalité des problèmes, rendant l'humanité globale responsable des dégradations de l'environnement et sur l'élitisme du club (qui proposait de mettre les scientifiques au centre des décisions politiques...). Il écrit ainsi que "le véritable et seul changement politique et social consisterait donc en un rééquilibrage de la classe dirigeante au profit des gestionnaires et de leur rationalité". C'est d'ailleurs contre cette dimension technocratique que parfois l'ensemble des analyses et des conclusions du Club de Rome sont rejetées, comme c'est le cas pour Guy MILLIÈRE et ses collaborateurs libéraux dans Ecologie et liberté. Une autre approche de l'environnement (1992). Le résultat d'ailleurs de ces controverses se reflètent dans la maigreur des apports finaux de la Conférence de Stokholm de 1972, même si en définitive cette Conférence ouvre la voie à d'autres, notamment à travers un Programme des Nations Unies pour l'environnement (PUNE). Ce PNUE permet le regroupement et l'accroissement des pouvoirs d'action de très nombreuses associations écologiques du monde entier. Grâce à cela, malgré les controverses qui perdurent et les différents brouillages idéologiques des discours écologiques, une série de campagnes écologiques mondiales sont lancées (espèces menacées, désertification, pluies acides, déchets...). 

Malgré les critiques et les brouillages idéologiques divers, le Club de Rome a pu contribuer au développement d'une véritable philosophie politique écologique. Plus, l'environnement est devenu un problème politique. De la Conférence de Stockholm, suit la Commission mondiale sur l'environnement et le développement (CMED) en 1983, le sommet social de Rio en 1992, où sont débattus les questions des intérêts conflictuels du Nord et du Sud. 

 

     Enfin, dès les années 1970, un mouvement à la fois politique (luttes autour des centrales nucléaires, contestation globale du modèle de société, et pas seulement de croissance...) et philosophico-politique (à travers de nombreux auteurs) nait de la rencontre, parfois conflictuelle, des idées socialistes et écologistes. Cette rencontre s'effectue bien entendu surtout en Europe où le mouvement syndical et les partis politiques communistes et socialistes sont très importants. Aux Etats-Unis, il s'agit d'une toute autre histoire, qui ne met même pas sur le devant de la scène (sur ce plan) la gauche libérale et écologiste, mais plutôt consuméristes radicaux et environnementalistes de plus en plus radicaux.

C'est en France que la rencontre entre idées écologistes et idées socialistes et encore plus idées marxistes est dans un premier temps la plus conflictuelle. 

    En face d'une direction du Parti Communiste sceptique, voire hostile, seuls des dissidents et des compagnons de route s'intéressent aux idées écologistes. L'idéologie officielle du PC est alors le primat absolu de la lutte de classes et elle reste animée d'un productivisme strict. Vincent LABEYRIE montre bien cette réticence et cette hostilité (Ecologie/Mouvement ouvrier. Une ignorance contre nature, M Mensuel Marxisme Mouvement, n°32, 1989).

Si les Editions sociales, avec par exemple l'ouvrage de Guy BIOLAT (Marxisme et environnement (1973), aborde cette question, la maison d'édition du PC reste orthodoxe avec des citations - sans doute un peu osées - de Karl MARX sur la domination de l'homme sur la nature. C'est que nombre d'écologistes relèguent la lutte des classes au second plan ou ignorent tout simplement les problèmes sociaux. Lorsque dans les années 1970, la perspective d'un renversement du capitaliste s'est définitivement éloignée, certains auteurs communistes ou proches s'ouvre aux problématiques écologiques. Ainsi Catherine CLAUDE en 1978 dans un essai Voyages et aventures en écologie (Editions sociales), entame une discussions en reconnaissant la pertinence des questions soulevées mais estime qu'un nouveau style de croissance passe de toute manière par un renversement du capitalisme. En 1988, Pascal ACOT (Histoire de l'écologie, PUF) pose les étapes de la pensée écologique en insistant sur la résolution de la crise écologique par la remise en cause des logiques capitalistes. Le PC reste sur une position "prudente", tout en prenant conscience de cette crise écologique (voir les déclarations du Mouvement national de lutte pour l'environnement fondé par Camille VALLIN fin 1981). 

Albert JACQUARD, proche à la fois des milieux écologistes et communistes oeuvre à la circulation des idées entre ces deux mouvances, provoquant d'ailleurs une réflexion de fond sur la philosophie politique à la fois du marxisme et de la pensée écologique. Spécialiste de la génétique des populations - et à ce titre un défenseur compétent de la nécessité de la diversité humaine - il reste souvent focalisé sur la démographie galopante, plus préoccupante que l'industrialisation (l'Explosion démographique, Flammarion, 1993). C'est dans l'environnement du PC et de divers petits mouvements de gauche (au PSU également et cela de manière forte), que s'effectue une symbiose entre la problématique marxiste ou influencée par le marxisme et la problématique écologique (notamment sur la question du nucléaire). Jean-Pierre DÉLÉAGE, animateur de la campagne présidentielle de Pierre JUQUIN en 1988, auteur de nombreux travaux d'écologie scientifique, publie avec Jean-Pierre DEBEIR et Daniel HEMERY, une Histoire de l'énergie, Les Servitude de la puissance (Flammarion, 1986). A rebours de l'interprétation du PC, il expose certaines réflexions de Karl MARX sur les relations entre l'homme et la nature, qui met en relation les rapports sociaux et les rapports avec la nature. Dans son Histoire de l'écologie de 1991, il accable pareillement le capitalisme et une forme de marxisme productiviste. Il fonde ensuite la revue Ecologie politique dont le manifeste de présentation constitue, à quelques mots près, celui de la collection "Textes à l'appui/Série écologie et société" qu'il dirige aux Editions La Découverte. L'écosocialisme interpelle un nombre grandissant de communistes, comme dans la revue Actuel Marx, dont nous recommandons d'ailleurs la lecture (pour qui s'intéresse aux évolutions actuelles du marxisme). 

 

     De manière plus éloignée de la mouvance communiste, René DUMONT porte l'écologie politique en France, à travers ses activités tiers-mondistes, associatives et d'écrivain, durant les années 1960-1980 (voir par exemple son Seule une écologie socialiste de 1977). C'est souvent au plus proche de l'activité politique proprement dite (participation aux échéances électorales, participation aux luttes anti-nucléaires et anti-pétrolières) que se développe une philosophie politique écologique, souvent radicale, et de plus en plus radiale à mesure que s'accumulent les catastrophes environnementales. Sensibilité libertaire, antimilitarisme, non-violence se mêlent souvent à une pensée qui se veut agissante autant localement que globalement. Des dizaines d'intellectuels soutiennent, sporadiquement ou de manière continue, ce mouvement de fond dans la société civile qui gagne peu à peu les institutions politiques, même si, notamment aux instances de décisions, les lobbies - de l'énergie et de l'automobile notamment - freinent toute évolution vers des politiques écologiques fortes. On retrouve ainsi en 1985 D anger, A ARCHIMBAUD, E BALIBAR, P BAUBY, M BERNARD, J BRIÈRE, J CHESNAUX, F GAUTTARI, G LABICA, A LIPIETZ, J M MULLER, dans des "rencontres de pratiques alternatives". Les leaders des partis écologiques, expressément ancréà gauche comme Yves COCHET et Dominique VOYNET restent toujours en liaison avec les auteurs les plus fructueux,  dans ce domaine, comme André GORZ ou HARBERMAS. D'ailleurs d'emblée, leur activité et leur pensée philosophique ne se cantonnent pas à la France ; ils pensent et agissent fermement au niveau européen et il existe un parallélisme parfois assez frappant entre les débats entre écologistes français et leurs correspondants belges, allemands, suisse, italien... C'est parfois la même pensée philosophico-politique qui les animent et c'est parfois aussi les mêmes débats (entre environnementalistes et radicaux, entre fondamentalistes et participants à la vie électorale) qui les traversent. La figure de Daniel COHN-BENDIT est d'ailleurs assez emblématique de cette évolution.

      Entre écologistes fermement campés sur des positions politiques à gauche et des écologistes plus proches des préoccupations environnentales que politiques, revient deux questions essentielles : quelle nature défendre et corrélativement quelle société défendre? et Comment le faire, au niveau local, au niveau global? Avec toujours en arrière fond la question lancinante des relations avec les "ennemis" souvent désignés : les industriels pollueurs et leurs collaborateurs de la finance : relations de prise de conscience progressive respectueux des doctrines économiques en vigueur, relations de remise en cause profonde du système capitaliste? Devant l'urgence de la situation (changements climatiques catastrophiques), les débats restent vifs, même si, par ailleurs, le monde financier et industriel ne semble pas encore réellement prendre la mesure de cette situation. Ces "débats" se situent dans des relations de plus en plus conflictuelles engendrées précisément par le nouvel état de l'environnement.

 

Jean JOCOB, Histoire de l'écologie politique, Albin Michel, 1999.

 

PHILIUS

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