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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 10:12

  Loin de se réduire comme voudrait l'accréditer toute une fraction "technicienne" de la société - de certains économistes à certains ingénieurs, de certaines entreprises à certaines administrations politiques - la question de l'énergie se trouve au centre d'enjeux économiques, géopolitiques, stratégiques, sociaux et politiques. Et cela, pas seulement, comme on peut le lire dans certains ouvrages, depuis la révolution industrielle. De tout temps, l'utilisation du feu, de l'eau, de l'air, des minerais, à des fins de chauffage, d'éclairage, de traction, de mise en mouvements d'objets (transports) et d'animaux et d'hommes, d'extraction de ces minerais, d'irrigation ou de creusage des sols dans l'agriculture, de construction ou de destruction, a constitué un enjeu de conflits multiples. Conflits liés à la répartition inégale des sources d'énergie et particulièrement des lieux où ils peuvent être les plus facilement utilisables, conflits liés à la monopolisation par des groupes sociaux ou des tribus, ou des Etats ou des particuliers de la propriété de ces sources d'énergie, conflits également dûs à la concurrence entre les utilisateurs de différentes formes d'énergie... Si ces conflits se sont multipliés avec l'industrialisation et la généralisation de transports d'énergie (électricité, gaz, pétrole, matières radioactive) et de points de concentration de production de ces énergies, ils ne sont pas nouveaux en soi. 

    Pour mettre en oeuvre ces énergies, les forces humaines et animales ont été longtemps les plus utilisées. C'est beaucoup autour de ces forces de mises en oeuvre des énergies que se structurent les communautés, les Etats, les Empires... Quel que soit le mode de production dominant (esclavagisme, servage puis capitalisme), les conflits sociaux engendrés par les questions de propriété, d'usage, de mise en oeuvre des énergies mobilisent beaucoup de forces socio-politiques. Notamment parce que l'on retrouve dans ces modes de production une division du travail qui séparent socialement ceux qui tirent profit de ces énergies et ceux qui travaillent à leur mise en oeuvre. Avec la complexification des sociétés industrielles, le transport des énergies, le fait que leur production soit centralisée en de multiples points parfois vulnérables, la multiplication des acteurs qui interviennent dans sa production et sa distribution, la longueur des distances de circulation et l'importance du temps nécessaire à leur production et distribution, la multiplication également des acteurs qui en bénéficient, des conflits originaux se déclarent. C'est dans la période de l'industrialisation notamment que les forces politiques prennent conscience des enjeux stratégiques liés à l'énergie, de manière constante et souvent agressive, alors qu'auparavant, à l'instar de tout ce qui touche les questions du travail et de l'économie en général, ils ne leur accordaient d'importance que seulement lorsque la pénurie en main-d'oeuvre ou en matériaux de base devient insupportable pour les sociétés. Cela ne veut pas dire que, dans l'Antiquité par exemple, les gouvernants n'ont pas conscience de l'importance des positionnements des sources d'énergie ou des moyens (humains, animaux notamment) de mise en oeuvre, mais que leurs objectifs ne touchent pas principalement ceux-ci : ils ont d'autres priorités, celles de maintenir l'ordre social, de défendre leur territoire, de préserver leur statut social... Si l'économie- et singulièrement l'énergie - les concerne et les affecte autant que nous, ils ne formulent pas de théorie d'ensemble qui guide leurs pratiques, souvent aléatoires, intermittentes, voire contre-productives. 

 

    Comme l'écrit Claude MANDIL, ancien directeur exécutif de l'Agence Internationale de l'Energie (AIE), "les problèmes énergétiques sont horriblement compliqués. Se mêlent et s'opposent des considérations techniques, économiques, politiques, éthiques, stratégiques. Le court terme contredit le long terme, le local s'oppose au global, l'infiniment petit côtoie l'infiniment grand." De plus, dans les sociétés industrialisées ou pseudo post-industrielles, "le progrès technologique, intense, brouille les cartes à plaisir". A l'incertitude technologique s'ajoute l'incertitude géologique (la question lancinante et brouillée des réserves en gaz et pétrole...), et l'incertitude politique (rôle des Etats et des firmes...)...

 "Depuis la révolution industrielle, les grandes énergies fossiles, écrit Jean-Marie CHEVALIER, professeur d'économie à l'université Paris-Dauphine au centre géopolitique de l'énergie et des matières premières (CGEMP), - le charbon, puis le pétrole et le gaz naturel - se sont imposés progressivement comme les ingrédients indispensable au bon fonctionnement de l'économie mondiale. La multiplication des produits industriels, le développement des transports et la course à la vitesse ont mobilisé une quantité croissante d'énergies fossiles. (...) Le XXe siècle a été marqué par le développement des moteurs - moteurs à explosion, moteurs électriques, turbines, turboréacteurs - qui prennent le relai de la machine à vapeur pour la lus forte puissance, tandis que les petits moteurs électriques se multiplient dans les foyers domestiques, les usines, les bureaux, les transports. Dans les trente dernières années du xxe siècle, l'électricité est devenu un bien essentiel tant elle est omniprésente dans les modalités techniques de satisfaction de nos besoins quotidiens. 

L'accès aux sources d'énergie est ainsi devenu en un siècle un enjeu stratégique pour le fonctionnement de l'économie, et par voie de conséquence, un élément majeur dans les politiques nationales, les relations internationales, la conduite des guerres. Le développement des industries automobile, aéronautique, de la construction navale, des matériaux ferroviaires et électriques est très directement lié à la croissance des consommations d'énergie. Le secteur de l'énergie recouvre des champs de bataille pour le contrôle des ressources mondiales, des technologies et des équipements qui y sont associés. Sur les champs de bataille s'affrontent les Etats - producteurs, exportateurs ou importateurs d'énergie -, les entreprises publiques et privées qui interviennent directement ou indirectement dans le secteur. Les enjeux économiques, politiques et financiers de ces bataille sont proprement colossaux."

En l'espace de seulement deux ou trois siècles, l'humanité à l'histoire pluri-millénaire est passée des énergies humaines et animales aux énergies fossiles...

   Non seulement la consommation de l'énergie a explosé, mais la complexification des réseaux de production et de distribution, sans parler des multiples modes de consommation, s'est effectuée à l'échelle de la planète, alors qu'auparavant les incidences des batailles pour l'énergie ne dépassait pas le niveau local ou régional... De plus, le système énergétique s'est rigidifié, avec sa forme tentaculaire et unifiée, et du coup il est de plus en plus difficile de passer d'un mode de production de l'énergie à un autre. Alors que précisément, les modalités de l'exploitation des sources d'énergie et de la consommation même de l'énergie dominante actuelle (les sources fossiles), provoquent un changement climatique de plus en plus sévère. La problématique de l'énergie ne concerne plus, comme il y a plusieurs millénaires ou quelques centaines d'années, une tribu, un ensemble régional, un Empire borné, mais la planète entière. La vie et la survie de l'espèce humaine même est en jeu, alors que les comportements et les structures technologiques changent très lentement...

 

   La question du mode de production de l'énergie est au premier plan du mode de production global d'une civilisation. Le concept moteur de l'analyse marxiste que constitue le Mode de Production permet de comprendre l'imbrication des formations sociales concrètes dans les processus de production, y compris dans les processus de production d'énergie. 

Le Mode de Production fait l'objet dans la littérature marxiste de quantités de définition qui parfois en brouillent le sens. il s'agit pour Karl MARX et Friedrich ENGELS, dès 1845, comment, dans l'histoire réelle, loin d'une philosophie allemande qui tend à l'occulter, la production des moyens d'existence en tant que production de la vie matérielle des hommes. Sa première définition, "un mode déterminé de l'activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé", se trouve développée dans L'idéologie allemande. Dans cet ouvrage, les auteurs proposent un repérage de l'évolution du mode de vivre, constitutive de l'histoire humaine. Au degré de développement de forces productives correspondent les différents stades de la division du travail qui eux-mêmes "représentent autant de formes différentes de la propriété" : de la tribu à la société bourgeoise en passant par le stade antique et le stade féodal. Le concept de mode de production prend dès 1845 appui sur le couple rapports sociaux/forces productives. De même est déjà présente l'idée d'une possible contradiction entre "commerce" et "forces de production" de nature à susciter une révolution par laquelle "on remplace la forme de commerce antérieure, devenue une entrave, par une autre forme qui correspond aux forces productives".

Il faut entendre le "commerce" comme l'ensemble des techniques de production, y compris de production d'énergie, lesquelles possèdent une grande importance dans l'évolution économique. "Forces productives" sont précisément ces forces qui permettent d'utiliser l'énergie, sous toutes ses formes, énergie indispensable pour la production des biens et services, mais pas seulement... Il y a dans "forces productives" pas seulement celles qui peinent directement au travail, mais aussi celles qui permettent de le faire, administration, direction... 

   Comme l'explique Marc ABELES, "le concept de mode de production se construit ainsi dans une perspective évolutionniste linéaire qui influera fortement sur les conceptions futures du monde ouvrier : à un stade succède l'autre sous la pression des forces productives, et le passage d'un mode de production à un autre est l'effet d'un type invariant de contradiction. "un mode de production ou un stade industriel déterminé sont constamment lié à un mode de coopération ou à un stade social déterminé. Ce mode de coopération est lui-même une "force productive". Il s'ensuit que le mode de production est toujours aussi un mode de production historiquement situé. On constatera cependant que le concept de MP fonctionne à nouveau selon ce double usage dans le texte canonique de la Préface de 59, d'une part en tant que mode de production de la vie matérielle, d'autre part en tant que modes de production ou époques progressives de la formation sociale économique. Le matérialisme historique se fonde sur la prémisse selon laquelle le MP "conditionne le processus de vie social, politique, intellectuel en général". Le MP est ici la base économique dont la connaissance procure "l'anatomie de la société civile". Mais le MP apparaît également comme le concept d'un état donné de la société globale présentée alternativement comme "formation sociale" ou "formation sociale économique". Le MP  n'est donc pas seulement le concept de la détermination du tout social par l'articulation forces productives/rapports de production ; il suffit en outre à définir chacune des configurations socio-économiques historiquement observables."

Ce rappel ne vise pas seulement à fixer les idées, mais aussi à montrer combien maints penseurs ont fait mine de redécouvrir les liens entre société et technique après avoir nié, déformé, parfois même interprété sciemment de manière partisane les réflexions qui lient conflits sociaux et changements techniques, dont de sources d'énergie, des idées pourtant vieilles de plus d'un siècle. 

L'anthropologue cite précédemment les deux usages du MP car ils alimentent deux interprétations distinctes :

- l'une fait du MP la structure économique de la société ;

- l'autre le considère comme une configuration de déterminations hétérogènes, incluant les aspects politiques et idéologiques qui caractérisent une époque historiquement donnée.

Karl MARX indique dans l'Introduction de 1857 que ces deux interprétations ne sont nullement contradictoires. Une lecture attentive de son oeuvre montre d'ailleurs, notamment dans le Capital, qu'il ne pense pas que l'économie surdétermine l'ensemble de l'évolution sociale. IL est vrai qu'en dernier ressort le développement des forces productives joue un rôle moteur, les rapports de production anciens étant voués à disparaître, mais c'est l'ensemble des contradictions entre rapports de production et forces productives qui provoque l'évolution. Penser la technique économique, puis ensuite penser les rapports sociaux de production n'est absolument pas dans sa démarche. On ne peut penser des outils sans les hommes qui en tirent leur mode de vie...

Dans l'esprit des fondateurs du marxisme, le mode de production capitaliste, qui constitue l'objet central de Le Capital, là où transformation de la nature et extorsion du surtravail coïncident, constitue à la fois l'aboutissement de l'évolution de modes de production antérieurs aux caractéristiques différentes et le début possibles, parfois par sa dynamique propre, vers d'autres modes de production. Le mode de produire inclut un ensemble complexe de relations : "en effet si à l'époque du capitalisme l'appropriation du surtravail s'opère dans des formes directement économiques, explique toujours Marc ABELES, à d'autres périodes de l'histoire les rapports de parenté, la religion, les formes de pouvoir traditionnelles fonctionnent comme rapports de production. L'élément superstructurel est investi dans la forme même de la production. Construire le concept du MP n'implique pas seulement qu'on décrive des "régions" ou qu'on additionne des "instances" ou des "fonctions. Il s'agit de restituer les conditions et les effets de cette articulation complexe : ne pas demeurer sous la fascination d'une relation. (...)."

ENGELS écrit à BLOCH en septembre 1890 : "Le facteur déterminant de l'histoire est en dernière instance la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n'avons affirmé davantage. Si ensuite quelqu'un torture cela jusqu'à dire que le facteur économique est le seul déterminant, il transforme cette proposition en une phrase vide, abstraite, absurde". Cette réflexion, écrit encore Marc ABELES, "en forme de dénégation était aussi un avertissement contre toute simplification abusive. Dans le traitement qu'a subi par la suite le MP, on observe deux grandes tendances. D'une part ce concept est utilisé pour l'analyse des formations sociales : la double articulation base/superstructure, rapports de production/forces productives est retravaillée et affinée pour les besoins de l'analyse (DCR de Lénine, La question agraire de Kautsky). D'autre part, le MP est traité comme catégorie fondamentale du matérialisme historique dans le cadre d'exposés thématiques ou d'ouvrages de vulgarisation. De cette seconde tendance, l'illustration la plus frappante est Matérialisme historique et matérialisme dialectique de Staline. Le marxisme devient la théorie générale des modes de production, ceux-ci s'identifiant aux étapes de développement historique (les fameux cinq stades)." Il s'ensuit alors une déformation et une simplification qui nie l'hétérogénéité du MP au sein d'une formation sociale, hétérogénéité redécouverte en Union Soviétique après le XXe Congrès du PCUS et la recherche de voies originales de passage au socialisme. 

Il ne s'agit plus seulement, et la problématique est encore celle-là, dans la phase actuelle de repli de la pensée socialiste en général, "de récuser le schématisme historique des interprétations mécanistes, mais de repenser le système des causalités qui se déploient sous le concept de MP. Le double problème des rapports entre les composantes infra et superstructurelle d'une part, de l'interrelation contradictoire des MP dans une formation dominée par l'un d'entre eux d'autre part". C'est cela qui est au centre des recherches empiriques et théoriques de certains auteurs (BETTELHEIM, FOSSAERT...), qui préfèrent, en vue de mieux la cerner, limiter l'extension du concept de MP aux structures de production et d'échange (l'articulation complexe et à dominante des MP définit alors l'économie d'une société) ou pour d'autres (ALTHUSSER, BALIBAR, POULANTZAS...) d'étudier, à travers cette extension, les interactions de l'ensemble des phénomènes sociaux et économiques, quitte à rejeter tout projet d'une théorie générale.

Au-delà de ce dernier débat, la deuxième option nous semblant d'ailleurs préférable, car restituant mieux la complexité du réel, il s'agit pour les auteurs marxistes ou marxisant de bien mettre en évidence ce qui est ici essentiel, à savoir les interactions multiples et contrastées entre les éléments techniques de la production d'énergie et les relations socio-politiques, très loin de l'idée d'une quelconque autonomie de la technique dans la société. Nous retrouvons la les possibilités pour les forces productives de dépasser ces structures techniques, en dépit d'idéologies de "progrès" qui voudraient nous faire croire en l'impossibilité de revenir sur un modèle économique à bout de souffle.

Ce concept permet de comprendre comment s'articulent les différents modes de production d'énergie et des relations politico-sociales. 

 

     Aujourd'hui, alors que plus que jamais, les problèmes énergétiques préoccupent les esprits, un nouveau champ de recherche "Science, technologie et société" est ouvert par des chercheurs pour comprendre l'enchevêtrement complexe du social, de la nature, de la technique, du savoir et du pouvoir. Car les théories et approches dominantes de l'économie, de la sociologie, de l'histoire ou de la science politique ont souvent ignoré ou mal saisi ces liens. (Christophe BONNEUIL et PierrE-Benoit JOLY).

Ces deux auteurs, l'un historien et sociologue des sciences et l'autre économiste et sociologue exposent les étapes de la constitution de ce champ de recherche, à l'écart ou contre, souvent, l'influence marxiste :

- Robert K MERTON identifie en 1942 un ensemble de normes, qui forment ce qu'il appelle l'ethos de la science, encadrant les conduites de ces praticiens : communalisme, universalisme, désintéressement, scepticisme organisé. Ecrit face à la "science" nazie et stalinienne, il effectue une double opération : il arrime une certaine idée de la science à la démocratie occidentale, seule propice à son épanouissement et formalise des normes du fonctionnement de la communauté scientifique qui se distingue de celle des autres champs et assurent à la science son autonomie.

- Dans La structure des révolutions scientifiques, KHUN marque en 1962 une inflexion par rapport à cette première théorisation et ouvre la voie à la sociologie constructiviste des contenus scientifiques des années 1960. Sa notion de paradigme parvient en effet à articuler les dimensions cognitives (les théories), technique (les systèmes expérimentaux partagés et le type de phénomènes et problèmes que l'on pense pertinent d'étudier avec eux) et sociale (les sociabilités et instituions au sein d'une communauté, les croyances partagées et transmises par l'enseignement). Mais la dimension de la sociale de la science reste limitée. Et les conflits sociaux restent à la porte de son raisonnement.

- Précisément, John BERNAL, théoricien marxiste s'intéresse à ces interactions entre les savoirs scientifiques, la culture et l'organisation sociale. Mais prenant la place causale du développement des forces de production dans la théorie marxiste, la science lui apparaît comme force de progrès, qui s'épanouirait mieux dans un régime socialiste. 

- Invoquant la science comme source du "développement", comme modèle, comme mère et comme enfant, tantôt de la démocratie libérale, tantôt du socialisme, les auteurs de l'époque, marxistes (BERNAL) ou libéraux (MERTON, POLYNYI, POPPER), convergent vers une conception de la science qui s'accorde sur trois postulats :

a) la science est une activité supérieure, une activité à part, une activité première vis-à-vis du social ;

b) elle est régie par ses propres normes et obéit à ses lois propres de développement : les facteurs "externes" influencent les rythms et les thèmes de recherches, mais pas le contenu des découvertes ni les "méthodes" et normes de preuve ;

c) la société est un système à gérer et la science constitue l'outil et le modèle de sa conduite rationnelle.

Dans ce cadre, la question des rapports entre science et société se résume à la définition des arrangements institutionnels qui stimulent ou contraignent les activités scientifiques, ainsi qu'à la définition des bons et mauvais usages d'une science dont le noyau serait neutre. On imagine bien que dans l'esprit de ces auteurs, seules les utilisations des découvertes concernant l'électricité ou le moteur à explosion subissent l'influence sociale ; les théories de l'électricité et de la combustion lui échappe... Mais alors, comment viennent ces découvertes scientifiques dans une société donnée? Comment ces idées viennent-elles aux savants qui ne seraient donc pas sensibles aux problèmes d'éclairage et de transport?

- Justement, dans les années 1960 et 1970, plusieurs auteurs (MUMFORD, ELLUL, MARCUSE, HABERMAS, FOUCAULT...) et divers militants (issus de la contre-culture, de l'antimilitarisme, du féminisme, du gauchisme, d'un tiers-mondisme critique de la révolution verte, du mouvement écologiste et antinucléaire naissant...) questionnent fortement les postulats de neutralité et d'universalité des sciences et des techniques. Pour eux, savoirs et techniques cristallisent les dispositions culturelles et les rapports sociaux dominants des sociétés où ils émergent, et façonnent le monde dans lequel nous évoluons. Les choix scientifiques et les systèmes techniques sont des structures politiques en ce sens qu'ils ouvrent et contraignent les choix qu'une société peut en donner. C'est particulièrement vrai de choix lourds pour l'ensemble de la société de développer l'exploitation des énergies fossiles ou de l'énergie nucléaire. Mais comment analyser la fabrique sociale des savoirs? Comment penser la performativité des sciences et des techniques? Comment les réinscrire dans une perspective d'émancipation et dans le fonctionnement démocratique? Telles sont les questions clés qui stimulent la naissance du domaine "Science, technologie et société (STS).

Lewis MUMFORD, après son Technics and Civilization de 1934, publie un article "Authoritarian and democratic technics (1964) dans lequel il positionne la question démocratique comme traversé par la tension entre organisation à taille humaine et organisation à grande échelle, et situe la technique au coeur de cette tension. On pourrait multiplier les exemples où la question de l'énergie développée dans une société influe sur sa structure politique : charbon, pétrole, nucléaire et avant eux énergie de la vapeur, énergies mécaniques moulins...)... Il oppose une technologie démocratique, où chaque dispositif/objet technique est "humain-centré", peu puissant mais propice à l'autonomie, et une technologie autoritaire, "système-centrée", puissante et vectrice de hiérarchies. Le système des techniques démocratiques est décrit comme évolutif et résilient donc durable, tandis que le système de techniques autoritaires parait plus sujet aux catastrophes par sa centralisation et sa complexité systémiques qui semble parfois échapper mêmes aux élites techniciennes supposées le diriger. Analysant le développement technologique contemporain comme une menace systémique sur la démocratie, il plaide pour un réensemencement démocratique des choix techniques (il donne l'exemple de l'inflexion des choix urbains vers le piéton plutôt que la congestion automobile et de la démédicalisation de la naissance). 

Herbert MARCUSE développe en 1964 une semblable problématique dans L'Homme unidimensionnel.

Michel FOUCAULT, à partir de son ouvrage Surveiller et punir (1975) analyse la fonction du savoir-pouvoir dans la société.

- A leur suite, l'étude conjointe de l'ordre des savoirs et de l'ordre social s'ancre dans la culture universitaire avec maints auteurs comme l'anthropologue Paul RABINOW ou l'historien Simon SHAFFER, le philosophe Bruno LATOUR ou Michel CALLON. Sont mises en symbiose des apports souvent pluridisciplinaires pour comprendre l'ensemble des relation entre nature, société et techniques. Des travaux comme ceux d'Alain DESROSIÈRES et de Christian HOOD, font entrer cette problématique dans les programmes des administrations publiques et même privées, de manière souvent contradictoires avec l'activité des grandes technocraties dominantes encore favorables à l'utilisation des énergies fossiles et de l'énergie nucléaire...

 

    Robert FOSSAERT, dans un effort de systématisation et très conscient de la flottabilité du concept de mode de production, après avoir repéré quatre interprétations principales de celui-ci, que nous exposons tout d'abord, définit quinze modes de production, lesquels correspondent avec l'utilisation d'une forme d'énergie bien précise.

On peut distinguer quatre interprétations (marxistes) du mode de production :

- Le mode de production représente théoriquement la société toute entière. C'est la conception développée par Etienne BALIBAR (Sur les concepts su matérialisme historique, Maspéro, 1971), Henri LEFEBVRE (De l'Etat, 2 volumes, UGE 10/18, 1975-1976), Jean CHESNEAUX (Du passé, faisons table rase?, Maspéro, 1976) et Pierre VILAR (Histoire marxiste, histoire en construction, dans Faire de l'Histoire, tome 1, Gallimard, 1974).

- Le mode de production représente théoriquement la structure économique d'une société, conception peu développée, en dehors de l'austro-marxisme. 

- La société toute entière se représente théoriquement comme un système complexe de modes de production : Louis ALTHUSSER (pour Marx, Maspéro, 1965),Emmanuel TERRAY (Le Marxisme devant les sociétés primitives, Maspéro, 1969), Etienne BALIBAR (Cinq Etudes du matérialisme historique, Maspéro, 1974), Nicos POULANTZAS (pouvoirs politiques et classes sociales, Maspero, 1968), Samir AMIN (Le développement inégal, Minuit, 1973), Yves BAREL (La Reproduction sociale, Anthropos, 1973), Christian PALLOIX (Les Firmes multinationales et le procès d'internationalisation, Maspero, 1973), Alain LIPIETZ (Le tribut foncier urbains, Maspero, 1974).

- La structure économique d'une société donnée se représente théoriquement comme un système complexe de modes des production : Etienne BALIBAR (Cinq études...), Maxime RODINSON (Islam et capitalisme, Seuil, 1966), Yves BAREL, idem), Guy DHOQUOIS (Pour l'histoire, Antrhopos, 1971), Charles BETTELHEIM (La transition vers l'économie socialiste, Maspéro, 1968), Pierre-Philippe REY (Les Alliances de classe, Maspero, 1973).

L'auteur a une préférence pour la conception de BALIBAR, pour lequel le mode de production se compose de plusieurs éléments : - travailleur ; - moyens de production, à la fois objet de valeur et moyen de travail ; - non-travailleur ; liés par des éléments de propriété et des relations d'appropriation réelle. Il en sort quinze modes de production, et nous en retiendrons quelques uns pour les mettre en relation avec une forme d'énergie dominante.

Ces quinze modes de production sont :

- modes de production communautaires, groupe hétérogène de MP plus ou moins primitifs, dans lesquels nous pouvons faire entrer les utilisations primitives du feu et de l'eau ;

- mode de production tributaire, le plus ancien et le plus durable des MP identifiables, où les relations sont réglées par la circulation de tributs et où les formes juridiques, religieuses ou coutumières, selon lesquelles la propriété des moyens de production est rationalisée, peuvent être des plus diverse. Parfois, l'Etat est le propriétaire effectif. Parfois il exerce la plénitude des pouvoirs de direction et de contrôle qu'il tire de cette propriété, si bien que la production peut prendre une forme communautaire très poussée et que le statut des travailleurs s'apparente à une sorte d'esclavage généralisé. Parfois enfin, l'autonomie des communautés est plus grande. Le tribut, l'unité rente-impôt, est le levier principal d'une puissance extraordinaire, qui permet à l'Etat de mener des grands travaux d'irrigation ou de construction. Les énergies utilisées est principalement humaine et animale (lorsqu'il y a des troupeaux rassemblables).

- mode de production antique, définit comme celui de la communauté de paysans libres qui participent, plus ou moins, au gouvernement de la Cité - selon la forme du régime politique - et qui exploitent privément leur terre, avec le concours éventuels d'esclaves domestiques. ce n'est ni encore un mode de production esclavagiste (mais il y tend) et ce n'est plus seulement un mode de production paysan, parce que l'emprise de la communauté demeure forte et que les obligations civiques et militaires multiplient les rôles assignés aux hommes.

- mode de production paysan, lequel se définit surtout par soustraction d'une tendance esclavagiste et de l'organisation citoyenne.

- mode de production artisanal, dont on trouve des traces dans toutes les sociétés, et où les produits du tavail artisanal sont effectivement destinés à l'échange marchand. Le maître-artisan est avant tout homme de métier, homme d'un métier, avec des règles coutumières renforcées par de vigilantes corporations professionnelles, qui lui interdisent tout débordement vers d'autres activités, mêmes nouvelles, et a fortuori toute évolution vers un capitalisme.

- mode de production capitaliste-marchand où l'artisan s'émancipe de règles communautaires pour entrer dans un cycle d'investissement-production-capitalisation.

- mode de production esclavagiste, dont les différentes formes vont du système patriarcal orienté avant tout vers la consommation personnelle, aux plantations proprement dites, travaillant pour le marché mondial ou régional; Ses formes sont très diverses mais sa caractéristique omniprésente est l'utilisation de l'énergie humaine captive, à toutes sortes de travaux, qu'il soient manuels ou intellectuels.

- mode de production servagiste, dérivé du système esclavagiste, parfois issu du système tributaire, et caractérisé par l'assujettissement à la corvée, qui intéresse surtout l'agriculture, où les moyens énergétiques se résument à l'utilisation de l'homme, de l'animal, avec très peu d'outils mécaniques.

- mode de production latifundiaire ou domanial, dominant dans l'agriculture où la rente capitaliste est une relation originale et complexe (loyer du sol).

- mode de production capitaliste, où domine la circulation du capital-argent et du capital-marchandise. C'est  dans ce mode de production qu'à lieu l'exploitation systématique des énergies fossiles et plus tard l'usage de l'électricité, elle-même issue de l'énergie hydraulique, thermique ou nucléaire. Si l'exploitation des mines est présent déjà sous d'autres modes de production, elle se systématique et s'effectue sur le critère non des valeurs d'usage (construction, chanuffage, armement...) mais des valeurs d'échange. N'est utilisée par des acteurs économiques dirigeants que la forme d'énergie qui apparaît la plus rentable.

- mode de production coopératif, surtout prospectif.

- mode de production étatique-capitaliste, qui se caractérise par l'intervention de l'Etat dans l'économie, comme dirigeants de grands travaux et d'entreprises. On peut trouver des traces de ce mode de production dans les autres, mais ce qui le caractérise, c'est la dominance de l'Etat exploitant suivant les critères du capitalisme.

- mode de production "colonial", dans le contexte de relations entre une métropole et ses colonies, qui va de l'exploitation socio-économique (avec des caractéristiques militaires et stratégiques parfois marquées) de territoires et de populations, lesquelles peuvent entrer dans un mode de production communautaire offrant une résistance à cette exploitation, où dans un système esclavagiste-concentrationnaire, non limité à l'agriculture (mines et travaux publics). Le travail forcé des composantes indésirables de la population en métrople peut en faire partie.

- mode de production étatique-socialiste, selon les représentation usuelles du système dominant avant sa chute en URSS.

    La schématisation nous importe peu ici, même si Robert FOSSAERT effectue des excès en la matière... C'est qui nous intéresse, c'est la relation entre le mode de production et la forme d'énergie principalement utilisée, avec les relations sociales qui le caractérisent et avec le types de conflits eux aussi bien délimités...

 

Robert FOSSAERT, La société, tome 2, Les structures économiques, Seuil, 1977 ; Jean-Claude CHEVALIER, Les grandes batailles de l'énergie, préface de Claude MANDIL, Gallimard, 2012 ; Christophe BONNEUIL et Pierre-Benoît JOLY, Science, techniques et société, La Découverte, collection Repères, 2013, Marc ABELES, Mode de production, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, Qudrige, 1999.

 

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