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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 10:19

                Un des grands mérites de cet ouvrage de la maître de conférence à l'Institut Politique de Paris, rédactrice déjà de nombreux articles dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger et dans la Revue d'histoire de la Shoah, est de parcourir une partie de l'évolution philosophique européenne, non pas seulement à partir des philosophes clés souvent mentionnés depuis le siècle des Lumières, mais surtout à partir de la production littéraire, philosophique et politique, de loin quantitativement la plus importante, émise par tous les écrivains, commentateurs, journalistes qui diffusent finalement plus les oeuvres qui sont en fin de compte assez peu lues par le grand public. Ce que vise l'auteure, c'est l'influence de toute cette production sur l'idéologie dominante réellement présente dans les sociétés. Au lieu de chercher un bouc émissaire philosophe pour expliquer comment les dictatures, surtout la dictature hitlérienne, a pu être aussi largement acceptée dès son avènement, il s'agit de comprendre comment des philosophies au demeurant claires et souvent résolument tournée vers la Raison, ont pu être rapportées, déformées, faussées pour servir de justification à des politiques contraires à leur esprit. 

 

                Comme l'écrit dans la Préface Bernard BOURGEOIS, c'est un livre engagé, sur le fond et sur la forme. "Son thème est l'une des contradictions intimes, donc intenses, qui, dans l'histoire de l'humanité, font douter, désespérer celle-ci d'elle-même radicalement, dans ce qu'elle s'attribue de plus propre, sa liberté, lorsque cette liberté, non seulement n'est pas à la hauteur d'elle-même, mais se dégrade en servante du mal absolu. il s'agit ici de la catastrophe de la culture allemande au cours du XXème siècle, un siècle après l'apogée concluent, en philosophie, avec Hegel, le développement du rationalisme idéaliste inauguré par Kant. Puisque l'homme est cet être qui, même poussé par ce que l'on appelle des causes, se décide toujours, en être qui veut avoir raison, par des raisons - même seulement formelles -, comment pourrait-on faire abstraction, dans sa conduite, et à proportion de sa culture, d'un rôle de la philosophie, cette élaboration critique la plus compréhensive des raisons alors justifiées dans un contenu rationnel cohérent? Aussi, a-t-on cherché des sources philosophiques du nazisme. Démarche insensée si, par une abstraction égale, mais de ses opposé, qui écarte l'abîme séparant la réalité complexe de la dictature nationale-socialiste et l'idéalité épurée de la libération philosophique, on rattache directement à l'exaltation kantienne de la loi le terrorisme du commandement hitlérien ou à la totalité réconciliante de l'Etat hégélien le totalitarisme génocidaire. L'auteur ne se propose aucunement de reprendre l'histoire de l'instauration réelle du nazisme. Se tenant à l'intérieur du monde de la culture et, plus précisément, de celle-ci en tant qu'elle est ou se prétend philosophie, Edith Fuchs veut, une bonne fois, dégager  de toute responsabilité le grand rationalisme allemand dans la genèse et le développement d'une "pensée" consacrant et, par là, renforçant à ses propres yeux, une barbarie totalitaire qui la déborde réellement. (...) La descente aux enfers philosophico-culturelle fait passer de Kant à Alfred Rosenberg, l'auteur raciste du Mythe du XXème siècle, qui ose pourtant se dire philosophe et kantien. (...) Rosenberg, le pseudo-penseur asservissant en effet une pensée devenue pure propagande à un agir violent dominé par la passion scindante inhumaine. L'intérêt de l'ouvrage (...) est de présenter une telle chute comme échelonnée en une suite de dérives et trahisons par rapport à une origine qui les interdisait absolument, des dérives et trahisons dont le fractionnement et la progressivité ont cependant pu masquer et faciliter la totale négation, qu'elles signifiaient, tout ensemble de la philosophie et de l'humanité. Trois décrochages ponctueraient le tragique destin allemand de la philosophie. le premier maintiendrait celle-ci dans elle-même, c'est-à-dire dans l'intention de penser, mais modifierait son style en lui faisant accueillir et exalter dans son contenu et sa méthode l'Autre de la discursivité systématisante de la raison, l'énergie de la volonté et de la décision: Nietzsche et Carl Schmitt. Dans le deuxième abandon, un tel style emporterait l'intention première de penser pour penser, dont la philosophie même, désormais travestie en simple "vision du monde" mise au service d'une finalité pratique en fait particularisante et arbitrairement absolutisée. Alors se déploierait l'idéologisation de la philosophie - dont L'idéologie allemande de Marx, examiné ici pour un autre texte, semble bien pouvoir être regardée comme étant elle-même un moment -, une idéologisation qu'on dénonce, à propos d'un contexte marqué, d'ailleurs, par le développement de l'anti-judaïsme en antisémitisme, à travers Le déclin de l'Occident de Spengler et ces autres faussaires droitiers artisans de la destruction intellectuelle de l'humanité que furent les si médiocres Schuler, Blüler et autres Paul Lagarde. Enfin, avec Rosenberg et les propagandistes nazis, l'apparence même d'une pensée serve serait abandonnées par les thuriféraires violents de la réalité criminelle. On peut considérer que la première dégradation, tout intra-philosophique qu'elle soit dite, est jugée la plus décisive. La philosophie ne s'y fragilise-t-elle pas elle-même en s'offrant dès lors à la parodie des idéologues et à l'outrage final? C'est pourquoi l'on comprend que tout effort pour l'assurer contre une rechute totalitaire doive remonter jusqu'au strict discours rationnel, si fortement illustré par un Kant et un Hegel. Et que tout ce qui est, notamment d'abord l'éducation et l'enseignement, peut favoriser l'ancrage dans la raison, dont il ne faut pas plus sous-estimer, surtout, que surestimer le pouvoir, doit sans cesse être rappelée à sa propre hauteur, dans son affirmation d'elle-même au fond (...) morale. On peut donc aussi comprendre les réticences exprimées devant l'entreprise philosophique d'Hannah Arendt, qui n'a pas bien lu Kant, tout comme, d'ailleurs, son maître Heidegger, lui aussi convoqué dans le livre d'Edith Fuchs."

 

     Nul doute que cet ouvrage va susciter des polémiques, elles-mêmes souhaitables d'ailleurs, dans un contexte de regain des "valeurs" d'extrême-droite. Se livrant à une étude attentive des auteurs précédemment cité, l'auteure faire percevoir les glissements idéologiques, par des dérives de forme littéraire ou de la langue elle-même. Elle s'inspire entre autres des travaux de Georges MOSSE et de Victor KLEMPERER, comme de ceux de Jean-Pierre FAYE (Langages totalitaires, Hermann, 1972) pour jeter un regard introspectif sur les métamorphoses de la philosophie. Dans sa conclusion, nous pouvons lire notamment : "Pourquoi donc doit-on sans cesse en appeler à Platon, Aristote, Augustin, Thomas, Duns Scot, Kant et tous les autres, en leur attribuant, par trop fréquemment, ce qu'ils n'ont jamais dit? Ce n'est pas que les "trahisons", comme les nomme Enegrèn, fassent défaut aux réfutations que le philosophes administrent à leurs rivaux. Ainsi Hegel ne manque-t-il pas de se livrer à de tendancieuses injustices à l'égard de Kant, par exemple. Mais enfin, il l'a lu et compris et, assurément le fait comprendre à nouveaux frais. Ainsi en va-t-il de Rousseau à l'égard de Hobbes ; de Spinoza à l'endroit des Principes de la philosophie de Mr Descartes, et de même, en régressant jusqu'à Aristote à l'égard de Platon, de ce dernier à l'égard de Parménide. Que dire, en revanche, de la "réfutation" de Marx contenue dans la Condition?, que dire des attaques et trahisons contenues dans La Vie de l'Esprit? Une voie neuve ne s'ouvre à l'intelligence des oeuvres incriminées que sous la condition de la "générosité" cartésienne.(...)". Nous ne pouvons que souscrire à cette dénonciation d'un procédé maintes fois utilisés, afin de frayer une voie nouvelle à une philosophie - au demeurant tout-à-fait louable et parfois espérée - , qui consiste à déformer les oeuvres des prédécesseurs, car ce procédé, suivant l'exemple venu de très haut, est utilisé oeuvres après oeuvres pour distiller d'autres pensées, dans un registre de plus en plus médiocre, voire criminel. Edith FUCHS dénonce à juste titre une sorte d'esthétisme de la rupture qui se rapproche dangereusement souvent d'une irrationalisme esthète, qui fait prendre la beauté de la forme pour la profondeur du champ. Elle appelle fort justement à un abandon de cette manie de nombreux intellectuels - mais cela ne fait-il pas partie intégrante du conflit culturel? - de dénigrer en déformant pour mieux s'affirmer. Pour retourner tout simplement à l'honnêteté intellectuelle et à la raison.

 

  L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Passer de Nietzsche à Rosenberg donne la mesure de la catastrophe dans laquelle a sombré la production philosophique dans l'Allemagne de la "révolution conservatrice". Cette abondante et multiforme littérature aura assurément contribué à faire tenir pour évidences inébranlables des convictions insensées, pour lesquelles le crime devient vertu tandis que le fantasme de la race et du Volk germanique s'élèvent à la valeur suprême. 

C'est à cerner les voies d'un accablante destruction de la philosophie que l'essai s'attache. L'océan des faussaires, loin d'être homogène, fait l'objet d'un travail de distinctions soucieux de ne pas diluer dans la notion vague de "fausse philosophie", l'abîme qui sépare par exemple un Schuler d'un Spengler. C'est que la parodie de philosophie peut venir d'illuminés obsessionnellement antisémites, elle peut venir de francs escrocs, comme elle peut être le fait d'esprits instruits et sans doute sincères. Ceux-là suscitent l'intérêt, d'autant que la réception de leurs inventions connaît un accueil bienveillant fort au-delà du moment de leur apparition. Tel est le cas de Spengler. Examiner son Déclin de l'Occident conduit à introduire une notion neuve : celle d'idéologue philosophique, dont la portée parait généralisable. L'ouvrage se meut donc sur ces deux rives. Il prend son départ dans une perplexité initiale : par quels chemins de pensée et d'écriture la grande tradition philosophique allemande a-t-elle été massacrée pour s'échouer et rendre l'âme, comme il arrive avec les "visions-du-monde" et Le Mythe du XXe siècle.

Mais l'examen de cette question fraye un chemin indépendant de la configuration historique en jeu. La notion d'idéologie philosophique éclaire une classe d'écrits désormais continûment présents : les mots par lesquels Hannah ARENDT se voit elle-même en formulent la nature paradoxale, puisqu'il s'agit de rédiger en philosophe de l'anti-philosophie."

 

   Christian RUBY, dans non.fiction.fr écrit une critique de ce livre. "Aux yeux de beaucoup, cet ouvrage semblera partir un peu dans tous les sens et ne pas aller jusqu'au terme de ce qu'il annonce. Il est vrai que l'auteure (...) semble nous frayer d'abord un chemin perspicace au travers des textes des "philosophes" qui ont popularisé le nazisme, mais paraît rapidement ne pas aller assez loin dans cette exploration pour dériver vers une somme de commentaires plus classiques portant sur les sources utilisées/détournées par eux. Mais c'est peut-être aussi que l'attente suscitée par l'énoncé du projet d'une exploration des écrits des "philosophes" nazis risque de masquer la véritable prospection conduite par l'auteure, laquelle dépasse le cadre d'une simple analyse thématique. Elle s'inquiète, avec beaucoup d'intelligence, de dédouaner la démarche philosophique de ce qui est pris pour tel lorsqu'on croit avoir à faire à des "philosophes", qui sont en réalités des nazis. La question à débattre s'énonce, en effet, d'emblée ainsi : "La philosophie a-t-elle joué un rôle dans l'adhésion au nazisme des intellectuels, parmi lesquels, des philosophes? Peut-on parler de philosophes nazis?" les mots sont choisis. les termes ne sont guère équivoques. L'auteure entend traiter la question sans négliger le fait que philosophie et "philosophie" nazie, cela "sonne comme cercle carré". Non seulement, il s'agit donc de cerner le terreau intellectuel sur lequel ont grandi les phénomènes de croyance et d'adhésion au nazisme dans l'Allemagne de l'époque, mais il s'agit aussi d'analyser comment s'est fabriquée la conviction expresse qui a conduit à l'approbation qui accueillit le succès politique de Hitler en 1933, dans certains milieux philosophiques. Cette dernière approbation n'est pas tombée du ciel, et être hitlérien, l'avoir été, n'avoir jamais cessé de l'être, ne "peut être considéré comme un épisode contingent de la personnalité intellectuelle et morale." On le comprend donc, par parti pris, l'auteure se refuse à placer les textes, discours et ouvrages produits au jour ce cette manière sous le titre de philosophie. Elle entend systématiquement préserver un écart entre la philosophie et cette "philosophie", assez au sérieux pour tenter d'en démonter les mécanismes sans se contenter de la péjorer sans l'étudier. (...)

A nouveau, et il convient sans aucun doute que nous y insistions, c'est l'analyse du discours qui se révèle productive. Il faut effectivement reconduire aussi l'invention mortifère de l'hitlérisme à une rhétorique spécifique, tissée d'un recours à l'intuition, aux images et à une discursivité supra-logique.

Néanmoins, on aurait sans doute aimé que l'auteure poursuive jusqu'au bout son établissement des images conductrices de la nébuleuse "philosophique" hitlérienne. Au contraire de cela, elle se laisse entraîner vers une longue réflexion censée raffiner sa théorie de la parodie et de la ruine de la philosophie, en direction, cette fois, des sociétés de notre temps. Sans doute, d'ailleurs, le constat qu'elle établit d'un enseignement des thèses de Carl Schmitt dans la sphère universitaire (non-critique) laisse-t-il un goût amer. Aussi lorsqu'elle termine son ouvrage, elle cherche encore à repérer, dans la période contemporaine, les discours qui prennent le risque de céder à des compositions peu rigoureuses et des négligences qui détournent les projets philosophiques de la philosophie même. C'est dans cette optique - qui n'est plus celle sur laquelle le livre aurait sans doute dû se concentrer avec plus d'exigence encore - qu'elle nous brosse une conclusion générale attelée à l'analyse de la philosophie de Hannah Arendt. Elle en tire un rapprochement, dont il conviendrait de rediscuter, entre Arendt et la postmodernité, cette fois."


 


 

Edith FUCHS, Entre Chiens et Loups, Dérives politiques dans la pensée allemande du XXème siècle, Editions du Félins, collection Les marches du temps, 2011, 540 pages.

 

Complété le 30 Janvier 2013

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