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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 13:43

              Les études sociologiques de la famille, qui remontent tout de même à Emile DURHEIM, même si ce thème ne se trouve revigoré récemment par la crise de... la famille, se concentrent à bon droit sur leur objet mais soit semble considéré celle-ci comme un milieu clos de rivalités et de conflits binaires ou plus compliqués, soit semble la réduire à un élément passif dans une société en pleine évolution. Or, et c'est aussi une tendance des études les plus récentes, la famille constitue une structure sociale, non seulement avec sa dynamique propre et en dynamique avec les autres familles, mais aussi pénétrée par les évolutions de la société dans son ensemble. Si de nombreux sociologues se concentrent sur la famille, sur l'éducation, sur le monde du travail, il n'en est pas moins que tous ces milieux s'interpénètrent plus ou plus et s'influencent pleinement. En outre, la grande majorité des études cherchent la famille moyenne et tendent à éclaircir ce qui se passe dans les familles des classes moyennes, situées dans la hiérarchie des richesses, en dessous de ces grandes familles bourgeoises, industrielles, financières, qui ont conservés des modes d'agir hérités des grandes familles aristocratiques de l'Ancien Régime et dessus de classes prolétarisées qui construisent d'autres modes de solidarités qu'elles. La multiplicité des rapports internes aux familles et du coup de leurs interactions, et de leur rapports aux autres institutions, et singulièrement à l'Etat, est encore plus grande si nous considérons les flux migratoires qui mêlent d'autres cultures à celle dominante.

 

    Une première tentative d'y voir clair est amorcée par Emile DURHEIM (La famille conjugale, 1892 ; Introduction à la sociologie de la famille, 1888), dont les classifications et les analyses influencent encore les sociologues contemporains. 

 Dans Introduction à la sociologie de la famille, il tente d'établir une sorte de tableaux des acteurs de la famille : les consanguins, les époux, les enfants et... l'Etat.

Pour les consanguins, c'est autant de conflits plus ou moins ouverts qui meuvent les relations du mari avec ses parents propres et ceux de sa femme, les relations de la femme avec ses parents propres et ceux de son mari, et cela sur le plan des personnes et des biens. Le fondateur de la sociologie française entend par là l'émancipation par le mariage, la dot, le droit successoral, le conseil judiciaire, la parente par alliance, sa nature et ses conséquences. il en est de même pour les relations des enfants avec les consanguins paternels et maternels.

 Pour les époux, il série les relations des futurs époux à l'acte générateur de la famille (mariage), avec tout ce qu'implique les éléments suivants : nubilité, consentement, non existence d'un mariage antérieur ; les relations des époux quant aux personnes, entendre par là les droits et devoirs respectifs des époux, la nature du lien conjugal : dissolubilité ou indissolubilité ; les relations des époux quant aux biens (régime dotal, communauté ou non des biens, donations, droit successoral, etc).

 Pour les enfants, ce qui est encore un domaine peu exploré, hors du regard sur l'éducation, de finances et... la délinquance, les relations des enfants avec les parents quant aux personnes (puissance paternelle, émancipation, majorité...) ; les relations des enfants avec les parents quant aux biens (Héritage, Droit de réserve, Biens propres de l'enfant, Tutelle des parents, etc.), et les relations des enfants entre eux (étudiés surtout actuellement encore sous l'angle du droit successoral).

  Pour l'Etat, il s'agit de l'intervention générale de l'Etat en tant qu'il sanctionne le droit domestique (la famille comme institution sociale), son intervention particulière dans les relations entre futurs époux (célébration du mariage) ou entre époux (substitution du tribunal au mari pour certaines autorisations), également son intervention particulière dans les relations entre parents et enfants (concours du tribunal pour l'exercice de la puissance paternelle), et dans les relations avec consanguins. 

  Cette description des acteurs en présence est toujours présente dans son analyse de l'évolution de la famille, notamment dans La famille conjugale. "J'appelle, écrit-il, de ce nom la famille telle qu'elle s'est constituée chez les sociétés issues des sociétés germaniques, c'est-à-dire chez les peuples les plus civilisés de l'époque moderne". "La famille conjugale résulte d'une contraction de la famille paternelle (nom que donne DURKHEIM aux institutions domestiques des peuples germaniques et qu'il distingue de celles de la famille patriarcale romaine. La principale différence consistant dans l'absolue et excessive concentration du pouvoir à Rome, de la patria potestas entre les mains du pater familial ; les droits de l'enfant, de la femme et surtout des parents en ligne maternelle étant au contraire caractéristiques de la famille paternelle (selon Marcel MAUSS). Celle-ci comprenait le père, la mère et toutes les générations issues d'eux, sauf les filles et leurs descendants. La famille conjugale ne comprend plus que le mari, la femme, les enfants mineurs et célibataires. Il y a en effet entre les membres du groupe ainsi constitué des rapports de parenté tout à fait caractéristiques, et qui n'existaient qu'entre eux, et dans les limites où s'étend (?) la puissance paternelle. Le père est tenu de nourrir l'enfant et de pourvoir à son éducation jusqu'à sa majorité. Mais en revanche, l'enfant est placé sous la dépendance du père ; il ne dispose ni de sa personne, ni de sa fortune dont le père a la jouissance. Il n'a pas de responsabilité civile. Celle-ci revient au père. mais quand l'enfant est majeur quant au mariage - car la majorité civile de vingt et un ans le laisse sous la tutelle du père en ce qui regarde le mariage - ou bien dès que, à un moment quelconque, l'enfant est légitimement marié, tous les rapports cessent. L'enfant a désormais sa personnalité propre, ses intérêts distincts, sa responsabilité personnelle. Il peut sans doute continuer à habiter sous le toit du père, mais sa présence n'est plus qu'un fait matériel ou purement moral ; elle n'a plus aucune des conséquences juridiques qu'elle avait dans la famille paternelle.(Responsabilité collective, selon Marcel MAUSS). D'ailleurs, le plus souvent, la cohabitation cesses même avant la majorité. En tout cas, une fois l'enfant marié, la règle est qu'il se fait un foyer indépendant. Sans doute il continue d'être lié à ses parents ; il leur doit des aliments en cas de maladie, et inversement, il a droit à une portion déterminée de la fortune familiale, puisqu'il ne peut pas (en droit français), être déshérité totalement. Ce sont les seules obligations juridiques qui survivent (des formes de famille antérieures), et encore la seconde parait destinée à disparaître. Il n'y a là rien qui rappelle cet état de dépendance perpétuelle qui était la base de la famille paternelle et de la famille patriarcale. Nous sommes en présence d'un type familial nouveau. Puisque les seuls éléments permanents en sont le mari et la femme, puisque tous les enfants quittent tôt ou tard la maison (paternelle) je propose de l'appeler la famille conjugale."

"... ce qui est plus nouveau encore et plus distinctif (que l'évolution de la puissance paternelle qui résulte lui même de l'évolution de l'ancien communisme, base de toutes les sociétés domestiques, sauf de la société patriarcale) de ce type familial, c'est l'intervention toujours croissante de l'Etat dans la vie intérieure de la famille. On peut dire que l'Etat est devenu un facteur de la vie domestique. C'est par son intermédiaire que s'exerce le droit de correction du père quand il dépasse certaines limites. C'est l'Etat qui, dans la personne du magistrat, préside aux conseils de famille ; qui prend sous sa protection le mineur orphelin tant que le tuteur n'est pas nommé ; qui prononce et parfois requiert l'interdiction de l'adulte..."

 "La loi de contraction ou d'émergence progressive a pu être vérifiée jusqu'au bout. De la mani§ère la plus régulière, nous avons vu des groupes primitifs émerger des groupes de plus en plus restreints qui tendent à absorber la vie familiale toute entière". Dans son oeuvre, il s'efforce de démontrer la contraction progressive du groupe politico-domestique, du passage du clan exogame amorphe, vaste groupe de consanguins, au clan différencié, à familles proprement dites, utérines ou masculines ; de là à la famille indivise d'agnats ; à la famille patriarcale, paternelle ou maternelle ; à la conjugale. Le phénomène de réduction du nombre des membres de la famille, et de concentration des liens familiaux est, selon lui, le phénomène dominant de l'histoire des institutions familiales. "Non seulement la régularité de ce mouvement résulte de ce qui précède, mais il est facile de voir qu'il est lié aux conditions les plus fondamentales du développement historique. En effet l'étude de la famille patriarcale nous a montré que la famille doit nécessairement se contracter, à mesure que le milieu social avec lequel chaque individu est en relations immédiates, s'étend davantage (Etude de la famille patriarcale, romaine et chinoise). Car plus il est restreint, mieux il est en état de s'opposer à ce que les divergences particulières se fassent jour ; par suite, celles-là seules peuvent se manifester qui sont communes à un assez grand nombre d'individus pour faire effet de masse et triompher de la résistance collective. Dans ces conditions il n'y a que de grandes sociétés domestiques qui puissent se dégager de la société politique. Au contraire, à mesure que le milieu devient plus vaste, il laisse un plus libre jeu aux divergences privées, et, par conséquent, celles qui sont communes à un plus petit nombre d'individus cessent d'être contenues, peuvent se produire et s'affirmer. En même temps d'ailleurs, en vertu d'une loi générale déjà observée en biologie, les différences d'individus à individus se multiplient par cela seule que le milieu est plus étendu. Or s'il est un fait qui domine l'histoire, c'est l'extension progressive du milieu social dont chacun de nous est solidaire. Au régime du village succède celui de la cité ; au milieu formé par la cité avec les villages placés sous sa dépendance, succèdent les nations qui comprennent des cités différentes ; aux nations peu volumineuses encore comme étaient les peuples germaniques, succèdent les vastes sociétés actuelles. En même temps, les différentes parties de ces sociétés se sont mises de plus en plus étroitement en contact par suite de la multiplications et de la rapidité croissante des communications, etc. (Le groupe familial peut donc se contracter, jusqu'à l'extrême limite, Marcel MAUSS)."

"Le grand changement qui s'est produit à ce point de vue, c'est l'ébranlement progressif du communisme familial. A l'origine, il s'étend à tous les rapports de parenté ; tous les parents vivent en commun, possèdent en commun. Mais dès qu'une première dissociation se produit au sein des masses amorphes de l'origine, dès que les zones secondaires apparaissent, le communisme s'en retire pour se concentrer exclusivement dans la zone primaire ou centrale. Quand du clan émerge la famille agnatique (indivise), le communisme cesse d'être la base du clan ; quand, de la famille agnatique, se dégage la famille patriarcale, le communisme cesse d'être la base de la famille agnatique. Enfin, peu à peu, il est entamé jusqu'à l'intérieur du cercle primaire de la parenté. Dans la famille patriarcale, le père de famille en est affranchi, puisqu'il dispose librement, personnellement de l'avoir domestique. Dans la famille paternelle, il est plus marqué, parce que le type familial est d'une espèce inférieure ; cependant les membres de la famille peuvent posséder une fortune personnelle, s'ils ne peuvent pas en jouir ou l'administrer personnellement. Enfin, dans la famille conjugale, il n'en reste plus que des vestiges, le mouvement est donc lié aux mêmes causes que le précédent. Les mêmes raisons qui ont pour effet de rstreindre progressivement le cercle familial, font aussi que la personnalité des membres de la famille s'en dégage de plus en plus. Plus le milieu social s'étend, moins (...) le développement des divergences privées est contenu. Mais, parmi ces divergences, il en est qui sont spéciales à chaque individu, à chaque membre de la famille ; et même elles deviennent toujours plus nombreuses et plus importantes à mesure que le champ des relations sociales devient plus vaste. Là donc où elles rencontent une faible résistance, il est inévitable qu'elles se produisent au dehors, s'accentuent, se consolident, et comme elles sont le bien de la personnalité individuelle, celle-ci va nécessairement en se développant. Chacun prend davantage sa physionomie propre, sa manière personnelle de sentir et de penser ; or, dans ces conditions, le communisme devient de plus en plus impossible, car il suppose au contraire, l'identité, la fusion de toutes les consciences au sein d'une même conscience commune qui les embrasse. On peut donc être certain que cet effacement du communisme qui caractérise notre droit domestique non seulement n'est pas accident passager, mais au contraire s'accentuera toujours davantage, à moins que, par une sorte de miracle imprévisible et presque inintelligible, les conditions fondamentales qui dominent l'évolution sociale depuis l'origine ne restent pas les mêmes.". Devant cette évolution, le sociologue se pose la question : De ces changements, la solidarité domestique sort-elle affaiblie ou renforcée? Sans répondre de manière tranchée à cette question, il est favorable à ce changement qui brise la transmission strictement héréditaire de la richesse, qui a tendance à formes des riches et des pauvres de manière cumulative à travers les générations, et à diviser davantage la société. La transmission héréditaire, acquise sous le premier régime familial du communisme, si elle demeure, produit des effets négatifs quant à la cohésion sociale. Par ailleurs, le groupe professionnel tend à prendre le relais, dans les chaînes de solidarité, du groupe familial dont le format ne permet plus l'exercice propre de celles-ci. 

 

      Si par la suite, la sociologie laisse pendante la question des évolutions premières de la famille, qui apparaissent plus complexes au fil des études anthropologiques ou simplement historiques (notamment celle de l'existence de ce communisme primitif), elle prend à son compte l'évolution de la famille vers un format de plus en plus réduit, singulièrement de nos jours, après la révolution industrielle. Bien que celle révolution soit plus considérée aujourd'hui comme plus accompagnatrice d'une telle évolution qu'initiatrice.

De plus, cette thèse évolutionniste de la contraction familiale perd de son évidence, surtout en regard des études historiques qui la critiquent durement. André BURGUIÈRE et ses collaborateurs (Histoire de la famille, 2 tomes, Armand Colin, 1986), par exemple, établissent :

- que la composition du groupe domestique aux XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles en Occident n'était pas si différente de ce qu'elle est aujourd'hui ;

- qu'elle fluctuait beaucoup au cours du cycle de vie ;

- et que le groupe de parenté était très instable du fait de la forte mortalité.

 

            Par ailleurs, selon Louis ROUSSEL (La famille incertaine, 1989), la famille serait devenue plus incertaine en raison de l'affaiblissement général des normes autrefois prescrites qui faisaient d'elle une institution qui s'imposait à tous. Les comportements familiaux seraient moins convenus et traduiraient, à travers le rejet du mariage et des références institutionnelles, un refus de soumettre sa vir privée à la loi et plus largement au contrôle social. Très influente, cette thèse continue d'inspirer bon nombre d'analyses. Mais certains auteurs se refusent à admettre que cette émancipation des institutions conduise à un fonctionnement familial sans réelle prescriptions sociales, intégralement négocié, voire anonique et "incertain".

 

           La thèse de la désinstitutionnalisation se prête donc, comme le constate Jean-Hugues DÉCHAUX (1995) à une double lecture : d'une part, une version forte qui reste proche de l'analyse d'origine et, de l'autre, une version critique qui en modère largement la portée. Faisant le point sur la sociologie française de la famille en prenant cinq livres - que nous recommandons pour aborder ce sujet, en plus des "classiques" (François de SINGLY, Sociologie de la famille contemporaine ; Jean-Claude KAUFMANN, Sociologie du couple ; Irène THÈRY, Le démariage. justice et vie privée ; Marie.-Thérèse MEULDERS-KLEIN et IrèneTHÉRY, Les recompositions familiales aujourd'hui ; Martine SEGALEN, Sociologie de la famille ; tous parus en 1993), le sociologue cité la présente comme effectuant des approches différentes en se plaçant de plusieurs points de vue. L'approche de la famille sous l'angle de parenté privilégie traditionnellement un raisonnement en termes d'institutions et de normes sociales. A contraire de l'étude des rapports conjugaux vu à travers le prisme d'une désinstitutiionnalisation

   François de SINGLY s'inspire beaucoup de la démarche d'Emile DURKHEIM, de sa théorie du changement familial, celle-ci étant de plus en de plus dépendante de l'Etat, de plus en plus autonome par rapport à la parenté, les hommes et les femmes étant de plus en plus indépendants vis-à-vis d'elle. Le primat de l'affection et l'autonomisation des acteurs se trouve en quelque sorte contrebalancé, mais cela ne joue évidemment pas au même niveau d'intimité, par l'importance de l'école, devenue le support de la famille, lorsqu'évidemment il y a des enfants... Cette analyse rejoint celle de Talcott PARSONS et de BALES (Family, sozialization and interaction process, Glencoe, The Free Press, 1955), sur l'isolement de la famille nucléaire : les relations de parenté subsistent (d'ailleurs, les migrations hebdomadaires des automobiles sont là sans doute pour en témoigner, pensons-nous) mais la dépendance entre générations est fortement dévalorisée, chacun souhaitant marquer son autonomie et ne jouant un rôle subsidiaire (mais toutefois important en cas de problèmes économiques...). Si les relations de parenté se sont réellement transformées, on ne peut peut conclure, suivant les recherches françaises (PITROU, 1992 ; SCHWARTZ, 1990) à un repli de la famille conjugale. 

    Les sociologues, à trop se centrer sur la famille, peuvent en arriver, pensons-nous, dans une réflexion globale, à négliger une partie de plus en plus importante de la population, pour qui la famille s'est proprement décomposée... sans se recomposer. Très récemment, dans des études sur la précarisation économique, ce phénomène d'hommes et de femmes qui restent seuls, célibataires ou divorcés, tend à prendre de l'importance.

   Ce centrage a des effets encore plus importants sur l'analyse, lorsque c'est le couple (Jean-Claude KAUFMANN) qui est l'objet de l'étude. Les cycles conjugaux - installation, stabilisation, pérennisation ou séparation - deviennent de plus en plus "flous". Mais dans l'analyse, il est très pertinent de distinguer le sentiment des acteurs de la réalité de ces cycles. Ainsi, ce dernier auteur met en évidence une sorte de "loi d'airain" de la stabilité conjugale. Il formule la notion d'injonction. Les routines mises en place, dans la réparartition des tâches domestiques, dans la dynamique entre occupations dans le monde du travail et occupations dans la famille, qui loin d'une négociation technique, entre dans les processus d'identification, favorisent cette stabilité du couple. Cette approche, qui lie économie affective et ajustement identitaire, relativise la désinstitutionnalisation familiale, d'autant que ces routines s'inspirent de celles mises en place par les parents auparavant. L'attitude des partenaires ne résulte pas complètement d'un choix - ils peuvent désirer bien plus d'autonomie et la "rêver" sans doute. Les contraintes extérieures au couple jouent sans doute beaucoup dans cette routinisation, qui peut être renforcée ou amoindrée, suivant les "trajectoires" affectivo-amoureuses" de chacun. Sans doute l'auteur ne prend t-il pas suffisamment en compte différents conflits de rôles entre hommes et femmes, les relations conjugales pouvant être interprétées comme des rapports de pouvoir

     En tout cas, cette perception s'oppose à celle de Jean KELLERHALS et de ses collaborateurs (stratégies éducatives des familles, Milieu social, dynamique sociale et éducaton des pré-adolescents, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1991) qui mettent plutôt l'accent sur les ajustements stratégiques entre partenaires.

     Martine SEGALEN appuie la nécessité pour la sociologie de la famille d'intégrer une optique historique et ethnologique, indispensable pour se dotr du recul nécessaire propre à se prémunir contre les interprétations hâtives et "universalistes" auxquelles la sociologie des changements familiaux a souvent cédé. Les grandes théories de la "modernisation familiale" qui cherchaient à expliquer de façon mécanique et linéaire les changements familiaux par l'industrialisation ou l'urbanisation se sont avérées erronées parce qu'elles négligeaient les capacités d'adaptation, de résistance et d'action de la famille. Nous pensons qu'effectivement, l'institution familiale est dotée d'une grande plasticité, et que les tendances au repli, à la contraction, à la privatisation, fruits de conflits qui la traversent  comme d'autres institutions. La formation de la famille, avec ses différentes formes d'union, est liée à des évolutions de la socialisation de ses membres, toujours en mouvement. Elle est liée (dans les deux sens influence et influencée) également par les évolutions globales de la société. En tant de groupe, la famille est sans doute "en première ligne" dans la société et ses évolutions. Une manière de traiter cela est de considérer différentes temporalités qui traversent la société, et dons la famille. Pour certains sociologues, portés à se concentrer sur le couple conjugal comme François de SINGLY, le temps long ne structure plus le fonctionnement familial. Ainsi, il explique dans Sociologie de la famille contemporaine que la famille n'a plus de réel horizon intergénérationnels parce qu'elle est devenue "relationnelle" et "individualiste". L'aspiration de chacun à l'autonomie, autre signe souvent cité de la modernité, engendre dans l'unité conjugale une "dévalorisation de la pérennité". Quand, au contraire, le champ couvert embrasser la parenté, comme pour Irène THÉRY, la perte d'emprise du temps long est interprétée comme un manque. le sociologue est alors attentif aux moyens par lesquels les individus tentent de réintroduire ce dernier et la sécurité qu'il prodigue, sans toutefois renoncer à leur autonomie, gage de liberté personnelle. Elle se demande si les personnes ne s'en trouvent pas fragilisées par la plus grande labilité des liens familiaux, et sans souhaiter le retour à l'indissolubilité familiale d'antan (même si parfois son approche juridique semble vouloir y tendre), elle développe un point de vue critique à l'endroit d'une modernité définie comme le triomphe de l'individualisme et de l'autonomie. 

 

      Dans son ouvrage Sociologie de la famille, Jean-Hugues DÉCHAUX, prenant en compte les statistiques, et dans une analyse restreinte au cas français, indique en ce qui concerne les transformations de la morphologie familiale, "la fin de la famille "traditionnelle" : "La modification des comportements en matière de fécondité et de nuptualité a été si considérable depuis les années 1970 qu'une véritable "cassure" (SEGALEN, 2006) s'est produite. Il en résulte un dépérissement de la famille dite (abusivement) "traditionnelle", c'est-à-dire le couple marié avec enfants élevés par l'épouse inactive, modèle familial qui s'était imposé dans les représentations, plus encore que dans les pratiques, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale."  De nouvelles formes de vie familiale naissent : "Alors que la "famille traditionnelle" est en déclin, de nouvelles formes de vie conjugale et familiale voient le jour, confirmant le fait que les structures familiales sont dynamiques et ne restent jamais durablement figées dans une configuration stable. Dans ce nouveau paysage, le mariage n'occupe plus la place pivot qui était jusqu'alors la sienne." La diffusion de la cohabitation hors mariage, la banalisation du divorce et des unions successives, la multiplication des familles monoparentales et recomposées, la croissance du nombre de personnes à la vie solitaire entre célibat et veuvage, tout cela conduit à une diversification des modèles familiaux : " Les transformations des comportements familiaux enregistrés par les statistiques sont remarquablement synchronisées. Elles indiquent ne rupture au début des années 1970, dans la foulée des événements de mai 68. la famille bourgeoise "traditionnelle", alors dénoncée comme un carcan, fait progressivement place à diverses formes de vie familiale nouvelles. Mais sur la longue durée, l'impression de rupture s'atténue et conduit à distinguer morphologie familiale d'un côté, normes et opinions de l'autre." Les femmes et les jeunes jouent un rôle décisif dans cette évolution. 

 

      S'il est vrai que l'on assiste à des décompositions et recompositions, parfois assez rapides dans le temps, il faut remarquer que certaines caractéristiques fondamentales de la famille "occidentale demeure" : non seulement le droit familial évolue peu et très lentement, comme si les professionnels de la justice avaient de la peine à suivre cette évolution (multiplication des situations de concubinages), accordant au père et à la mère biologique un statut encore supérieur aux autres par rapports aux enfants, mais la monogamie reste la règle, alors qu'on pourrait penser à une multiplication des situations sexuelles dans le même temps, via une libéralisation des moeurs (mais sans doute est-il bien délimitée...).

A un point où les populations immigrées (où peuvent exister la polygamie) se plient à la fois aux règles du droit européen et aux règles de coexistence entre hommes et femmes. Peu d'études en vérité sont encore consacrées aux multiples interpénétrations culturelles dans les pays occidentaux... comme dans les autres pays, où dominent par exemple la religion musulmane ou hindoue.

Le modèle occidental de la famille déteint-il sur les pays où d'autres traditions dominent?

S'installe-t-il réellement une situation où coexistent plusieurs modèles familiaux, dans un pluralisme familial : à côté de couples mariés vivent des couples non mariés, à côté de familles qui restent dans le "modèle traditionnel", même si les femmes tendent de plus en plus à avoir un travail à l'extérieur du foyer (mais une sociologie du travail devrait déterminer si cette tendance perdure même en période de crise économique) vivent des familles "recomposées", des célibataires, des "familles monoparentales", des couples de même sexe, tout ceci dans une relative tolérance? D'ailleurs, cette relative tolérance, générale en Europe occidentale, est associée à un certain rejet de l'intrusion moralisatrice des institutions religieuses, idéologiques ou politiques. Les évolutions peuvent être relativement rapides dans un sens ou dans un autre, et cela du fait à la fois des dynamismes à l'intérieur de la famille et des bouleversements économiques. 

 

    Comme l'écrit Julien DAMON, toute famille "est d'abord composition, agencement et réunion d'individus par des liens. Chacune est à la merci d'une possible décomposition, que ce soit par disparition d'un des conjoints ou par séparation du couple. Après décomposition, enfants et parents peuvent connaître, à partir d'une nouvelle union, une recomposition. Familles recomposées. L'expression, après hésitations, a été proposée par des chercheurs avant de pénétrer le vocabulaire courant (Sous la direction Marie-Thérèse MEULDERS-KLEIN, et d'Irène THÉRY, Les recompositions familiales d'aujourd'hui, Nathan, 1993). Si les choses que désignent désormais les mots étaient loin d'être inconnues, elles n'ont pas été érigées en tant que problèmes particuliers appelant l'attention et l'intervention publiques avant les années 1990. il en était auparavant allé de même pour cette autre configuration familiale qui précède souvent une recomposition, les familles monoparentales, terme apparu sous la plume des sociologues dans les années 1970. Alors qu'alliance et filiation sortent un rien embrouillées des décennies récentes de transformations familiales, s'intéresser aux familles recomposées est une entrée à la fois pour prendre la mesure de ces changements et pour saisir les évolutions des politiques sociales et familiales."  "Entrer dans l'univers des recompositions, c'est explorer un archipel de situations différentes, mais avec un dénominateur commun : l'existence d'au moins un enfant qui vit tout ou partie de son temps avec un beau-parent." "Plus ou moins conflictuelle, la famille recomposée est un grand sujet d'organisation et d'équilibre quotidiens, mais aussi de droit civil (...) comme de prestations familiales (...) et de pensions alimentaires (...). Les représentations, assises sur des réalités, oscillent entre, d'une part, la vision d'une joyeuse tribu étendue et, d'autre part, l'évocation de nids de conflits et de drames larvés ou exposés. Entre espoirs de bonheur et de nouvelle stabilité et déceptions amoureuses renouvelées. Entre enfants recouvrant la stabilité et enfants confrontés à l'échec scolaire et affectif."


 

Jean-Hugues DÉCHAUX, Sociologie de la famille, La découverte, collection Repères, 2009 ; Orientations théoriques en sociologie de la famille : autour de cinq ouvrages récents, dans Revue française de sociologie, 36-3, 1995 ; Julien DAMON, Les familles recomposées, PUF, collection Que sais-je?, 2012.

Emile DURKHEIM, La famille conjugale, 1892, www.uqac.ca.

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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