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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 08:37

                Daniel GUÉRIN (1904-1988), figure du mouvement libertaire français et international, connu pour son engagement politique et syndicaliste, écrit Fascisme et Grand Capital (1936, réédition légèrement remaniée en 1945 et 1965) après une série d'enquêtes, en Allemagne notamment, sur les mouvements fascistes vainqueurs d'Allemagne et d'Italie. Reconnu comme un classique, dont les analyses ont été largement confirmées par l'historiographie postérieure, ce livre très pédagogique et très clair apporte une lumière originale sur des phénomènes que les contemporains (notamment dans les milieux socialistes) n'ont pas vraiment compris. Si ces analyses aident à comprendre les récentes réémergences des partis d'extrême droite en Europe, ce n'est pas tant dans un quelconque placage de ses conclusions politiques sur une situation radicalement différente que par une méthode d'analyse sociologique aux antipodes d'une chronique journalistique assez médiocre.

 

                Alain BIHR, qui préface la dernière édition toute récente de ce classique, revisite de manière critique cet ouvrage très utile aujourd'hui. Largement inspirée du marxisme, Fascisme et grand capital s'en démarque par l'importance donnée aux classes moyennes dans le processus fasciste. Même s'il comporte une grave sous-estimation du racisme et de l'antisémitisme allemands, il demeure lucide sur la composition et les étapes de conquête du pouvoir du Parti nazi et du parti fasciste italien. Comme le titre l'indique, l'auteur se focalise sur les manoeuvres des grands entrepreneurs capitalistes et de la haute finance dans l'avènement de ces pouvoirs. La fin de l'ouvrage - qui commence par examiner d'où viennent les fonds qui permettent à ces partis d'agir - est consacré d'ailleurs aux politiques économiques et agricole du fascisme. "Daniel GUÉRIN a l'intuition que le fascisme témoigne de l'autonomie relative de l'Etat et de la scène politique par rapport aux classes sociales en lutte, autonomie que la configuration des rapports de classes donnant naissance au fascisme accentue encore ; mais cette idée fait par trop dissidence à l'égard du marxisme qui est le sien pour qu'il parvienne à en tirer toutes les conclusions quant à l'analyse du phénomène fasciste". Nous conseillons d'ailleurs de lire cet ouvrage en consultant également les écrits d'Hannah ARENDT sur le phénomène totalitaire. Sur le rapport à la situation actuelle, Alain BIHR met en garde contre la tentation d'effectuer une trop rapide analogie. "C'est que l'enjeu de la présente crise structurelle que traverse le capitalisme n'est pas celui des années (1930). Il s'agissait alors d'édifier un Etat capable de réguler, dans son espace national propre, un développement plus ou moins autocentré d'un capitalisme monopolistique parvenu à maturité. Le fascisme et le compromis social-démocrate en Europe, le "New Deal" rooseveltien aux Etats-Unis, dans une certaine mesure le soit-disant socialisme soviétique ont constitué autant de solutions différentes et rivales de ce même problème. L'enjeu est aujourd'hui en un sens exactement inverse ; sur les ruines des Etats-nations désormais invalidés comme base autonome d'accumulation du capital, il s'agit d'édifier une structure supranationale minimale de régulation de la mondialisation du capital, sous la dominance d'un capital financier transnationalisé. (...) Aussi, le renouvellement d'une alliance entre le grand capital et les classes moyennes traditionnelles (décrit par Daniel GUÉRIN), avec appui au sein d'une partie du prolétariat, base sociale des régimes fascistes, a peu de chances de se produire. (...). Les mouvement d'extrême-droite européens contemporains, tel que le FN en France, incarnent un réaction nationaliste et populiste, de la part tant des classes moyennes traditionnelles que d'une partie du prolétariat, au processus de transnationalisation du capital dont ils sont ou craignent d'être les victimes." C'est la méthode utilisé par Daniel GUÉRIN qui retient surtout l'attention : "l'analyse de la composition de classe du phénomène, ainsi que de la configuration des rapports et des luttes de classe dans laquelle il se situe, peut seule nous fournir le point de départ et le point d'arrivée de son étude critique." C'est une erreur de méthode qu'il faut éviter aujourd'hui, où l'antifascisme peut être seulement un "vain et trompeur bavardage". "(...) tout Etat d'exception, qu'elle qu'en soit la forme, n'étant jamais que le moyen de force auquel le capital recourt in extremis pour maintenir sa propre domination, on ne prévient efficacement la formation du premier qu'en affrontant victorieusement le second."

 

               Après avoir examiné le rôle du grand capital dans la formation même des partis fascistes, d'abord milices de coups de mains contre le mouvement ouvrier (Les bailleurs de fonds), Daniel GUÉRIN analyse l'état des classes moyennes urbaines, classes anciennes et nouvelles, en particulier celui de la jeunesse (Les troupes) et les fondements de l'idéologie fasciste (Mystique d'abord, La démagogie fasciste). Dans La tactique fasciste et Grandeurs et décadence des plébéiens, c'est toute l'histoire d'un chassé-croisé entre les diverses factions fascistes (certains sont "socialisants" comme l'indique le nom de national-socialiste) dans la conquête du pouvoir qu'il dévoile en quelque sorte, derrière des faux-semblants qui tombent après la prise des institutions (La vraie "doctrine" fasciste) ; La "doctrine" fasciste se révèle n'être rien d'autre que la vielle idéologie réactionnaire. Se déploient alors tous les programmes politiques (Le fascisme contre la classes ouvrière), économiques (Politique économique du fascisme, Politique agricole du fascisme) des anciennes oppositions aux progrès de toute sorte initiés par le mouvement des Lumières du XVIIIème siècle. A la fin du dernier chapitre (Quelques illusions à dissiper), l'auteur écrit que l'alternative se trouve toujours entre Fascisme et Socialisme (certains écrivaient entre Barbarie et Socialisme) : "De toutes façons, la leçon des drames italien et allemand est que le fascisme n'a aucun caractère de fatalité. Le socialisme eût pu et dû l'exorciser s'il s'était arraché à son état de paralysie et d'impuissance ; s'il avait gagné de vitesse son adversaire ; s'il avait conquis, ou pour le moins neutralisé, avant lui, les classes moyennes paupérisées ; s'il s'était emparé, avant le fascisme, du pouvoir - non pour prolonger tant bien que mal le système capitaliste (comme l'ont fait trop de gouvernements portés au pouvoir par le classe ouvrière), mais pour mettre hors d'état de nuire les bailleurs de fonds du fascisme (magnats de l'industrie lourde et grands propriétaires fonciers) : en un mot, s'il avait procédé à la socialisation des industries-clés et à la confiscation des grands domaines. En conclusion, l'antifascisme est illusoire et fragile, qui se borne à la défensive et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même."

 

              Lire ce livre aujourd'hui, c'est se remettre en mémoire comment le fascisme s'installe insidieusement, masqué, pour ne plus pouvoir être renversé ensuite, sauf militairement comme il le fut pendant la Seconde Guerre Mondiale. De très nombreux faits se exposés dans cet ouvrage, sans compter les notes abondantes, qui sont repris par de nombreux livres d'histoire, et simplement pour cela, nous conseillons de lire cet ouvrage qui ne requiert aucune connaissance spéciale en matière économique. Lire ce livre aujourd'hui, c'est aussi ne pas perdre de vue que derrière les gesticulations verbales se trouvent des mouvements réels politiques et économiques, si l'on ne veut pas revivre les mêmes cauchemars.

 

        L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Oeuvre pionnière, Fascisme et grand capital a été incontestablement méconnu lors de sa publication en 1936. En effet, à cette époque, le fascisme constitue une nouveauté historique. Ses contemporains, qu'ils lui soient favorables ou hostiles, ont du mal à l'identifier et à l'analyser. L'incompréhension du phénomène fasciste au moment même où il se développe dans l'entre-deux-guerres ne fait que souligner l'originalité du travail de Daniel Guérin. L'objet est nouveau, il faut donc aller l'observer sur place. L'auteur, au cours de l'été 1932 puis au printemps 1933 - juste avant et immédiatement après la prise au pouvoir par Adolf Hitler - effectue deux voyages en Allemagne. Il en rapportera une riche moisson d'observations qui lui permettront de proposer la première approche - restée longtemps la seule - du fascisme comme phénomène social et politique total. Daniel Guérin est alors avec Léon Trotsky une des rares figures du mouvement ouvrier à attacher de l'importance à l'étude du fascisme et du nazisme et à avoir leur ascension comme le produit de la défaite des mouvements d'émancipation. Comment pouvons-nous juger l'oeuvre aujourd'hui, au regard de la marche de l'histoire et de l'immense historiographie qui n'a cessé de s'accumuler sur le fascisme et qui a contribué à en renouveler souvent profondément l'intelligence? Pour l'essentiel, les conclusions de Daniel Guérin ont été confirmées. Qu'il s'agisse de son analyse de la base sociale des mouvements puis des régimes fascistes, de ses vues sur la politique économique de ces régimes, de ses remarques sur l'idéologie fasciste dont il distingue la profonde irrationalité et la mystique de l'aspect propagandiste et politiquement instrumentalisé, son livre reste d'une brûlante actualité."

 

       Daniel GUÉRIN (1904-1988), écrivain révolutionnaire et anticolonialiste français, militant de l'émancipation homosexuelle et théoricien du communisme libertaire, historien et critique d'art, est également l'auteur de nombreux autres ouvrages (dont des romans) : La lutte des classes sous la Première République, 1793-1797, en deux volumes (Gallimard, 1946, réédition sous forme abrégée : Bourgeois et bras-nus, 1793-1797, en 1968) ; Au service des colonisés (Editions de Minuit, 1954) ; Kinsey et la sexualité (Julliard, 1955) ; Jeunesse du socialisme libertaire (Rivière, 1959) ; Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey (Belfond, 1963) ; Ni Dieu ni maître. Histoire et anthologie de l'anarchie (Editions de Delphes, 1965) : Rosa Luxembourg et la spontanéisté révolutionnnaire (Flammarion, 1971) ; Les assassins de Ben Barka. Dix ans d'enquête (Guy Authier, 1972) ; la Révolution française et nous (Maspéro, 1976) ; Homosexualité et révolution (Le vent du ch'min, 1983)...

 

        Daniel GUERIN, Fascisme et grand capital, Editions Syllepse et Phénix Editions, 1999, 285 pages. A noter que cette édition reprend celle publiée par La Découverte en 1983 (exceptions faites d'une présentation de l'auteur par Laurent ESQUERRE et d'une préface par Alain BIHR). 

 

Complété le 15 Octobre 2012

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