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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 14:01

          Beaucoup d'études sur la géopolitique de l'Islam sont en fait des études sur la géopolitique arabe. Nous voulons entendre par là que, alors que le centre démographique de l'Islam se situe en Asie, une certaine tendance existe à vouloir analyser différentes configurations politiques influencées par la géographie (en Malaisie, au Pakistan, en Inde...) - même lorsque ce sont d'autres institutions que les États qui semblent mener un jeu géopolitique - à partir d'une pensée intégrée à une réalité arabe.

A cet égard, ni l'ouvrage de Aymeric CHAUPRADE, ni la présentation de l'anthologie de Jean-Paul CHARNAY ne dissipent cette impression. Prenant des stratégies souvent iraniennes et irakiennes, qui de nos jours, accaparent beaucoup d'analystes, leur géopolitique est souvent qualifiée d'islamiste, comme si l'on voulait sacrifier à une tendance unificatrice bien présente dans tous les territoires peuplés de musulmans, alors que l'on devrait, à notre avis, plutôt parler de géopolitique turque (en ce sens avoir l'oeil sur l'histoire ottomane), iranienne, irakienne, de la péninsule arabique, du Maghreb...

 

         Cela est d'autant plus fortement ressenti lorsque nous lisons les passages justement consacrés par Aymeric CHAUPRADE, à la dynastie, aux tribus, aux confédérations tribales, en terre d'Islam, qui concernent en fait principalement le Moyen Orient. 

"Comme nous le verrons dans notre chapitre consacré à la religion, l'Islam est une civilisation sédentaire urbaine qui a trouvé sa force militaire dans les sociétés nomades bédouines et par là-même, sa capacité de renouvellement dynastique. Son idéal politique est l'État urbain et cet État est créé par une dynastie, laquelle dispose d'un centre - d'une capitale (une ville où le prince peut faire dire son nom à la grande mosquée la prière du vendredi, selon les termes de X. de PLANHOL, dans Les Nations du Prophète. Manuel géographique de politique musulmane, Fayard, 1993). Dès que le pouvoir urbain est trop affaibli, la relève vient du monde instable des tribus." L'auteur cite alors l'exemple du Maroc (Almoravides sortis du désert), de presque toutes les dynasties iraniennes, avant celle des Pahlavi au XXe siècle, à la fin du XVIIIe siècle des tribus nomades qui fondèrent l'État afghan, des principautés turques d'Anatolie au XIVe siècle, puis de l'empire ottoman, de l'État saoudien, modèle de pouvoir lignager poussé à son extrémité. "Dans le monde turco-iranien, à la différence du monde arabe, se mirent en place de grandes confédérations de tribus. Le pouvoir central, qui parvenait difficilement à contrôler directement les nombreux groupes nomades, par ailleurs denses en populations qui s'appuyant sur les ressources de montagnes bien arrosées et fertiles - par opposition au désert arabe pauvre en nourriture et qui ne permet pas des regroupements nomades importants -, avaient intérêts à voir se former une structure supra-tribale organisant et hiérarchisant les relations entre les tribus, leur occupation des territoires, et la consommation des ressources. Ainsi le pouvoir central acceptait-il, faute de pouvoir exercer lui-même l'administration d'espaces trop reculés, trop vastes et trop turbulents, de voir se créer de vastes États dans l'État : les confédérations tribales."  

L'Islam, pourtant, s'il est un lien qui peut transcender les réalités géographiques, n'homogénéise pas pour autant des perspectives fortement guidées par des configurations géopolitiques bien précises et assez permanentes dans l'histoire.

 

      Jean-Paul CHARNAY distingue déjà bien, même si son chapitre sur la géohistoire laisse parfois une impression d'homogénéité, les constructions islamiques des constructions arabes de la géopolitique.

Il cite plusieurs exemples de constructions arabes, pris surtout dans la période contemporaine :

- Manifeste du Chérif HUSSEIN de La Mecque à l'encontre des ottomans (1916) ;

- Califat islamique ou État-Nation politique, selon Ali Abd al-RÂZEQ (1888-1966) ;

- Califat, panislamisme et État-Nation, selon Rachîd RIDA (mort en 1935) ;

- Ligue ou Nation arabe, selon la Charte de la Ligue des États arabes du 27 mars 1945, selon la Constitution du Parti socialiste arabe BA'ATH (Résurrection) (1969) ;

- La doctrine des trois cercles, selon Gamal Abdel NASSER (1953) ;

- La guerre sacrée du nationalisme et le panarabisme, selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- État national et Maghreb, selon la charte d'Alger et selon Houari BOUMEDIENNE ;

- Critique de la notion de nation arabe selon des marxistes tunisiens (1968) ;

- Convention sur la défense commune et la coopération économique entre les États de la Ligue arabe (1950).

 

      Une représentation géo-idéologique de l'islam, clamée mais sans doute peu appliquée par les dirigeants des États qui se qualifient d'arabe ou d'islamique, est présentée par jean-Paul CHARNEY, belle construction sans doute inscrite dans bien des mentalités, mais dont le caractère opérationnel apparaît bien aléatoire : "Au centre, au foyer de l'ellipse que constituent sur la planète les terres musulmanes, de l'Atlantique à l'Indonésie, du Centre Asie au Golfe de Guinée, se trouve, à la Mecque, la Kaaba : la Pierre Noire. Autour, le territoire Haram est le territoire sacré entourant les villes saintes de la Mecque et de Médine, interdit aux non-musulmans. Elles sont situées dans le Hedjaz où aucun polythéiste ne peut être enterré. Au-delà la péninsule arabique où, selon les puritains, il ne peut être édifié aucune église, aucune croix, car elle constitue une vaste mosquée à ciel ouvert. Ensuite s'étend l'ensemble du Dar al Islam (territoire d'Islam) ou Dar as Salam (territoire de paix) qui comprend Al Qods la Sainte, Jérusalem, troisième ville sainte de l'Islam : y peuvent vivre sous un statut diminué les kitabiyum (gens du livre : juifs, chrétiens, mazdéens). Au-delà, s'étend  le Dar Al Kharadj regroupant les principautés vassales, les pays voisins ou acceptant de payer un tribut afin de conserver leur liberté de culte. Ensuite les territoire Dar al Çolh, avec lesquels l'autorité musulmane a passé des traités plus ou moins égalitaires. On admet même des traités inégalitaires à l'encontre des Musulmans pour protéger ceux vivant sous domination non musulmane : durant les Croisades, en Andalousie reconquise, durant la période coloniale. L'immigré en un État non musulman peut invoquer la notion de dar al Ahd, pays du pacte que conclurait, à titre personnel, le croyant musulman avec le pays d'accueil et par lequel accepterait, contre le respect de son observance et sa foi, de se plier au droit civil de ce pays. Mais pour lui ce pays peut être un territoire de mission, le Dar ad Dawa. Le Dawa est l'appel à la conversion vers le Message coranique selon une persuasion agissant sur le coeur et l'esprit. Au-delà, se trouve le Dar al Harth : territoire de guerre ; il comprend les territoires sous domination infidèle hors  accord express ou tacite. Ce qui peut justifier le passage du dawa au jihâd guerrier, défensif ou offensif." Le tout est de savoir comment concrètement les États musulmans appliquent ou peuvent appliquer cette représentation, débats qui font l'objet des quelques textes précédemment cités. "Sur cette vision abstraite se sont superposées les notions de limes, de zone de parcours, de terre de pacage, de voies caravanières coupées par des douanes, centralisées par des capitales. En pratique, les notions de rupture de souveraineté, de frontières ont été développées en terre musulmane".

 

          Il faut remarquer également que cette représentation est une manière commode de justifier la levée des impôts (pour les infidèles dans des territoires musulmans) ou de tributs (dans des territoires proches). Une des conséquences de cette représentation est fiscale, entrainant d'ailleurs des problèmes de délimitation des tactiques de conversions : là où résident de nombreux infidèles, peuvent se lever de gros impôts ; à l'inverse, ce qui peut être dommageable pour le financement de l'expansion extérieure, les populations converties ne peuvent être soumises qu'à de plus maigres impôts.... A l'intérieur de chaque État arabe, des dispositions fiscales s'inspirent plus ou moins strictement de cette représentation, mais celles-ci ne forment guère de guide pour une géopolitique opérationnelle, d'autant que les rivalités entre chiismes et sunnismes, lesquels tendent à vouloir s'établir comme dominant à l'intérieur d'un même territoire, prennent le pas sur une distinction fidèle/infidèle. Surtout à l'époque contemporaine où les deux religions rivales - le christianisme qui en tant que force politique n'existe pratiquement plus ; le judaïsme réduit au seul Israël - ne forment pas, du point de vue des États arabes (mais pas de l'État ou des populations palestiniens!) des rivaux directs sur le plan stratégique. L'alliance géostratégique entre les États-Unis, la puissance la plus "mécréante" qui soit et l'Arabie Saoudite, la puissance la plus "sainte" qui soit, est là pour en témoigner...

 

Aymeric CHAPRADE, Géopolitique, Ellipses, 2003. Jean-Paul CHARNAY, Principes de stratégie arabe, L'Herne, 2003.

 

STRATEGUS

 

Relu le 3 novembre 2020

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