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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 14:45

        Revenant sur les analyses antérieurs des analystes, notamment marxistes ou marxisant, qui utilisaient la grille de lecture géopolitique Nord-Sud ou Centre/Périphérie, Yves LACOSTE constate avec beaucoup que la Chine est passée du statut de puissance située à l'extérieur à statut de puissance façonnant puissamment un nouveau centre.

"D'où des discours que l'on peut résumer en substance : Pourquoi le capitalisme s'était-il développé en Europe occidentale? Parce qu'elle était le centre. Pourquoi le centre est-il passé aux Etats-Unis? Parce que l'Europe est devenue leur périphérie. Mais pourquoi y-a-t-il des pays "sous-développés"? Parce qu'ils forment la périphérie. Mais comment différencier ces périphéries? C'est ce que n'explique pas le modèle. En termes de géo-histoire, il est, en vérité, mis en cause par l'existence même de la Chine.

L'empire chinois, l'"empire du Milieu", fut de toute évidence durant des siècles le centre du monde ou du moins de l'ancien monde, le centre de toute évidence tant par sa prépondérance démographique que par son avance technique et scientifique. Alors pourquoi la Chine est-elle tombée dans la périphérie? L'attaque occidentale, les trop fameuses "guerres de l'opium", cette politique de la canonnière, aurait, tout aussi bien,pu être repoussée, comme elle le sera un peu plus tard au Japon. Les forces de celui-ci étaient pourtant bien petites en regard de celles de l''empire chinois. On peut réfléchir sur les causes qui ont empêché que se constitue, dans cet empire bureaucratique, une vraie bourgeoisie, alors qu'elle a pu de former, dans les structures féodales du Japon, comme cela avait été le cas en Europe occidentale. Telles sont les questions qu'autrefois je me suis posées, et tout d'abord à propos du monde musulman, tout en ayant la chance de me trouver impliqué, en tant que géographe, dans un certain nombre de conflits qui se déroulaient dans le tiers-monde (Yves LACOSTE, Unité et diversité du tiers-monde - des représentations planétaires aux stratégies sur le terrain, Maspero, 1980). 

Mais aujourd'hui, ce sont d'autres problèmes qui se posent à nous, pour essayer de comprendre quelles sont les causes profondes du formidable développement de la Chine, en dépit mais aussi à cause des processus de mondialisation : développement formidable par sa rapidité et l'effectif énormes des populations qu'il mobilise. La Chine est véritablement en train de changer l'ordre du monde : si elle porte encore beaucoup de séquelles des phénomènes de sous-développement qu'elle a connus et de l'autarcie maoïste, l'essor de son capitalisme à direction communiste fait éclater le fameux modèle centre/périphérie. A moins que l'on considère que la Chine est en train de devenir un nouveau centre du monde, ce que les dirigeants de l'URSS n'avaient jamais envisagé en termes économiques, mais seulement au plan de la politique et de l'idéologie.(...)".

 

     Jean-Pierre CABESTAN, directeur de recherche au CNRS, rattaché à l'UMR de droit comparé de l'Université Paris 1, chercheur associé à l'Asia Centre, estime qu'en matière de politique étrangère, une Chine sans ennemis n'est pas forcément une Chine rassurante. "La monté en puissance de la Chine au cours des années 1990 a gonflé les ambitions régionales et mondiales de ce pays. Si ces ambitions restent aujourd'hui inchangées, néanmoins depuis, depuis 2001, et ceci avant le 11 septembre, le style comme les objectifs de la politique étrangère de la Chine populaire ont notablement évolué, adoptant des contours plus consensuels et modérés et surtout moins anti-américains. (...) Le Chine ne cesse d'insister sur le caractère "pacifique" de son développement et de son émergence mondiale. Il n'en demeure pas moins que cette modération trouve sa limite dans la question de Taïwan, abordée avec toujours autant d'intransigeance par la nouvelle direction du Parti communiste chinois, les relations sino-japonaises, encore à bien des égards passionnelles, et plus encore dans l'accélération de la modernisation de l'outil militaire appelé à soutenir et garantir cette "ascension pacifique" et la concurrence stratégiques avec les Etats-Unis." L'auteur aurait pu ajouter l'épineuse question du Tibet... "La dépendance extérieure croissante de l'économie chinoise et l'intégration progressive de ce pays dans la communauté mondiale pourront-elles tempérer les ardeurs et la fierté nationalistes que cette reconquête par la Chine de son statut de grande puissance a immanquablement sécrétées?."  Cet article, écrit en 2007, ne tient pas encore compte évidemment d'un certain essoufflement constaté de l'économie chinoise (depuis le début des années 2010), et de l'accumulation de problèmes environnementaux de plus en plus évidents. Bien entendu, le recul manque pour affirmer la réalisation de ces ambitions chinoises, le bruit médiatique et la propagande officielle précédant souvent son effectivité. 

   En tout cas, la Chine a une nouvelle priorité : sécuriser sa dépendance économique extérieure, car structurellement, l'essentiel de la croissance chinoise provient de ses activités économiques tournées vers l'extérieur du continent. "Parallèlement (à son développement militaire et politique), plutôt que de chercher à retrouver une autonomie énergétique et alimentaire illusoire, Pékin s'est au contraire efforcé de sécuriser sa dépendance économique extérieure croissante par la mise en place, à travers l'investissement et le commerce, d'un réseau toujours plus dense de liens de coopération avec les pays du Moyen-Orient, d'Afrique et d'Amérique Latine, dont les Etats-Unis et le monde développé dans son ensemble sont également, à des degrés divers, tributaires."

  Avec sa politique de sécurité tournée avant tout vers Taîwan et les Etats-Unis se pose la question d'une "émergence pacifique" :

- un développement dans un environnement pacifique ou le retour de Taïwan à la patrie ;

- la coexistence multipolaire y compris avec ses voisins les plus proches (Japon, Inde, Russie) ou la rivalité entre puissances pour la supémati en Asie-Pacifique et plus particulièrement en Asie orientale ;

- une meilleure sécurité et une plus grande influence régionale par le multilatéralisme ou un jeu bipolaire qui hisse la Chine au-dessus des autres grandes puissances pour en faire la quasi-égale des Etats-Unis et, demain, la véritable superpuissance mondiale.

"On peut penser que la Chine débattra encore longtemps (d'options) tout en tentant de les concilier. Cependant, plus que les rivalités internationales, ce seront les contraintes internes de l'interdépendance économique mondialisée qui continueront de peser sur les choix diplomatiques qu'elle fera à l'avenir. (...)".

 

   Par contraintes internes, il faut entendre les conflictualités politiques vives résultant du maintien du Parti Communiste comme centre politique officiel de la Chine, mais aussi les multiples problèmes environnementaux qui sont véritablement à la mesure de son immensité, et encore le jeu des dynamiques régionales propres à l'Empire du Milieu.

  Thierry SANJUAN cite les différentes analyses qu'on peu en faire, au delà des chiffres. Ces analyses doivent rendre compte à la fois de la dimension macroscopique et de la diversité,multiple et microscopique : "naviguer ainsi à diverses échelles et sur plusieurs lieux parfois distants les uns des autres de 3 000, 4 000 voire 5 000 km."

Des géographes proposent successivement depuis de nombreuses années différentes grilles de lecture pour comprendre cette diversité régionales. "D'Élisée RECLUS aux auteurs actuels, ce sont à la fois des lectures qui s'inscrivent dans le temps de la discipline géographique et dans les mutations propres à la Chine. Pour autant, chacune apporte des clés nouvelles, originales, de compréhension, sur lesquelles se fondent les suivantes, en les prolongeant ou en s'y opposant. En cela, l'histoire d'une lecture régionale de la Chine par la géographie française révèle aussi nos non-dits, nos grilles héritées d'interprétation, mais aussi les éléments structuraux d'une géographie de la Chine que les bouleversements spatiaux, économiques et sociaux en cours ne suppriment pas mais recomposent."

Trois types principaux de critères ont aidé à rendre compte des découpages régionaux :

- les critères identifiant les grands ensembles physiques (topographie, hydrométrie) et humains (densité et distribution démographiques, peuples han et non han) ;

- les critères liés au développement économique (industrialisation, degré d'ouverture en fonction des investissements directs étrangers et des exportations) ;

- les critères fonctionnels fondés sur les liens, les hiérarchies et les solidarités territoriales, les rapports centre-périphérie, les polarisations et les réseaux, les régionalisations et les conflits de pouvoirs.

"Trois temps de réflexion semblent également découler de ces critères : une géographie régionale qui découpe du nord au sud le territoire en fonction des bassins fluviaux jusqu'aux années 1970 ; une fragmentation est-ouest avec le développement économique du littoral dans les années 1980 et 1990 ; et enfin, une lecture où les polarités de l'espace chinois impulsent des degrés inégaux d'intégration à l'économie mondiale."

    Pierre GOUROU (La Terre et l'homme en Extrême-Orient, Flammarion, 1940, réédition en 1972) examine les contraintes topographiques. Elles tiennent dans une opposition entre les basses terres rizicoles, très anciennement et densément peuplées par le peuple chinois ou sinisés, et les montagnes, mal mises en valeur et le plus souvent abandonnées à des populations minoritaires qui y ont été refoulées.

     Élisée RECLUS (L'empire chinois, dans Nouvelle Géographie Universelle. La Terre et les hommes, tome 7 : L'Asie orientale, Hachette, 1882) est soucieux, à la suite des travaux de Ferdinand Freiherrn von RICHTHOFEN (1877-1912, 1898 et 1907)) et de George Babcock CRESSEY (1934), de lectures synthétiques qui ne soient pas seulement thématiques (topographie, climats, régions agricoles, régions industrielles, grandes régions administratives), ni de simples catalogues de provinces. Il opère une division régionale de la Chine des Han selon trois critères : une énumération latitudinale allant du nord au sud, une régionalisation par les principaux bassins hydrographiques et une subdivision secondaire en provinces. Deux axes de lecture s'imposent : une interprétation politico-historique qui part du coeur de l'Empire pour gagner ses marges et un rôle structurant accordé aux trois grands fleuves (fleuve Jaune, Yangzi, Xijiang).

    Jules SION (Géographie universelle, tome 9 : Asie des moussons, 1ère partie : Chine-Japon, Armand Colin, 1928) dégage trois entités, la Chine du Nord, une région médiane - celle du Yangzi, et la Chine du Sud, qui correspondent pour l'essentiel aux trois grandes régions fluviales. Cette lecture s'impose dans la géographie française de la Chine jusqu'au début des années 1990. 

    A partir des années 1990, les transformations rapides et profondes de l'espace chinois poussent les géographes à abandonner une perspective typologique et classique. Ils rompent complètement avec les lectures héritées d'Elisée RECLUS, Jules SION ou Pierre GOUROU. A noter que certaines analyses accordent sans doute trop de crédibilité aux statistiques à l'échelle provinciale parfois difficile à comparer entre elles...

A notre avis, nombre d'auteurs ne prennent pas assez de recul pour effectuer leurs raisonnements et peuvent être victimes des manipulations des sources au niveau chinois. L'opacité ne concerne pas seulement les aspects politiques en Chine... Toutefois, les efforts des géographes, notamment par leurs correspondances mutuelles peuvent permettre de rétablir (redresser) un certain nombre de données.

     Jean-Pierre LARIVIÈRE (avec Jean Pierre MARCHAND, Géographie de la Chine, Armand Colin, 1991) découpe l'espace chinois non plus en grandes régions Nord, centre et Sud, mais en trois vastes bandes longitudinales (littoral, intérieur et Ouest). Thierry SANJUAN (La Chine, Territoire et société, Hachette, 2000) nuance cette présentation en fonction du degré d'ouverture économique et, secondairement, des enjeux géopolitiques internes. 

     Pierre TROLLIET (Géographie de la Chine, 1993, réédition 1996) propose une nouvelle interprétation de l'organisation de l'espace chinois. Il distingue également trois grandes zones : les provinces littorales ouvertes, la Chine intérieure et la Chine périphérique. Les critères retenus permettent des discriminations internes en fonction des formes de développement et d'une chronologie de l'ouverture. 

     Pierre GENTELLE (Géographie universelle, tome Chine, Japon, Corée, sous la direction de Roger BRUNET, Belin-Reclus, 1994) accentue cette approche et décline la géographie chinoise, comme un projet global, parlant d'un polycentrisme littoral jusqu'aux périphéries, qui payent le "prix de la modernité".

     Guillaume GIROIR (Processus de développement et dynamiques régionales en Chine, dans La Chine et les Chinois de la diaspora, sous la direction de Jean-Pierre LARIVIÈRE, CNED-SEDES, 1999) propose une nouvelle lecture des disparités du territoire chinois. Il maintien une tripartition longitudinale en y intégrant les dynamiques urbaines. 

      Alain REYNAUD (La Chine ou le "grand dragon", dans L'espace Asie-Pacifique, avec Jean DOMINGO et Alain GAUTHIER, Bréal, 1997) propose une lecture régionale depuis les pôles littoraux et graduant l'espace chinois suivant leur niveau d'intégration à l'économie mondiale. 

  Pour Thierry SANJUAN, une lecture globale doit partir des vocations différentes des métropoles littorales, de leurs rôles dans les recompositions des pouvoirs au sein de l'Etat et de leurs combinaisons fonctionnelles avec les autres grandes villes chinoises. Les atouts et les difficultés de Pékin, Hong Kong, Shangaï... pèsent sur la dynamique économique.

"... Les grandes villes chinoises, littorales comme intérieures, sont également dans des logiques de spécialisation économique, de marketing urbain et de rivalités régionales. Elles jouent en cela de leur puissance économique ou de leur situation géographique pour s'aménager des marges de manoeuvre et recomposer à leur profit des aires de rayonnement. Elles ont toutes entamé dans les années 1990 d'ambitieuses politiques d'aménagement interne et de réformes structurelles qui doivent les poser comme les pôles de référence d'une nouvelle modernité chinoise dans leur région, en Chine, voire en Asie et dans le monde. Elles expriment en cela de nouveaux localismes régionaux, dont elles deviennent des porte-drapeau. le développement a ainsi réactivé, en leur donnant une nouvelle force, des localismes régionaux, où provinces, municipalités, districts, bourgs peuvent entrer en concurrence voire en opposition entre eux. L'essor économique aggrave le morcellement territorial, tout en créant de nouvelles solidarités productives, commerciales, financières entre les villes, pôles de réseaux d'échelle locale, régionale, nationale, parfois internationale. Aujourd'hui, les dynamiques régionales sont ainsi productrices de dislocations comme de liens recomposés entre les territoires de la chine. Trois types de pouvoirs principaux s'imposent désormais : l'Etat central, les autorités microlocales à l'origine de développements spectaculaires comme celui du delta de la rivière des Perles et surtout, depuis les années 1990, les pouvoirs des métropoles et des grandes villes. La Chine n'éclate pas dans la mesure où les dissensions, horizontales comme verticales, entre ces différents acteurs s'expriment au sein du Parti-Etat. Les négociations sont permanentes entre ces instances intra-étatiques, mais sans qu'une vraie menace de sécession soit envisageable."

 

Yves LACOSTE, Thierry SANJUAN, Jean-Pierre CABESTAN, dans Chine, Nouveaux enjeux géopolitiques, Hérodote, n°125, 2ème trimestre 2007.

 

STRATEGUS

 

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Published by GIL - dans GEOPOLITIQUE
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