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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 09:22

    Parler de géopolitiques impériales chinoises, c'est vouloir parler de conditions d'existence d'un Empire chinois. Les géopolitiques chinoises qui n'impliquent pas d'intention ou de nécessité d'Empire existent également. En voulant ici mettre l'accent sur l'Empire chinoise tel qu'il a existé et tel qu'il existe, nous voulons mettre au clair ce qui favorise la formation d'un Empire. Loin de vouloir nous restreindre à ce qui serait une politique de la Chine d'hier et d'aujourd'hui, nous entendons montrer, non qu'il puisse exister des Empires naturels comme il existait dans l'idéologie nationaliste des frontières naturelles, mais certaines facilités naturelles d'établissement d'un Empire. Quelles sont les conditions, finalement, à travers l'exemple chinois, de formation et de pérennité d'un Empire. L'exercice peut être intéressant en ce sens que très peu de travaux de géopolitique, centrés souvent sur l'Europe et originaires d'une conception européocentriste ou occidentalo-centriste (la Russie étant classée dans notre esprit en Occident, pour les considérations géopolitiques - pas forcément d'ailleurs au point de vue culturel, précisons-le). 

 

    Gérard CHALIAND et Jean-Pierre RAGEAU donnent des indications qui permettent de se rendre compte de la situation géographique particulière de la Chine et des tendances que cette géographie induisent sur la stratégie du pouvoir impérial. 

"La Chine naît au nord, le long du fleuve Jaune, il y a cinq mille ans. Elle s'étend par la suite vers le sud, au-delà du fleuve Yangsi jusqu'à la mer de Chine méridionale. Protégée à l'est, par le Pacifique (les pirates japonais ne deviennent dangereux que vers le XVIe siècle), au sud-est par la barrière himalayenne et le plateau du Tibet, dont les populations ne furent offensives qu'entre les VIIIe et Xe siècles, la Chine n'a très longtemps été vulnérable que par le sud. Tout au sud, les montagnes et les jungles d'Asie du Sud-Est sont des barrières plus formidables que les déserts du Nord. La Chine, telle que nous la connaissons, est formée de ses dix-huit provinces et de ses marches impériales : le Tibet, le Xingjiang, la Mongolie-Intérieure ainsi que la Mandchourie. Chine septentrionale et Chine du Nord s'articulent sur deux fleuves. Au Nord, le fleuve Jaune a toujours nécessité un système de digues, ses inondations étant catastrophique. Au Sud, le Yangsi, contrairement au fleuve Jaune, est navigable.

Nos deux auteurs mettent en relief plusieurs éléments :

- Le danger, avant même la formation de l'Etat chinois unifié (IIIe siècle avant notre ère), est symbolisé durant deux millénaire par le cavalier nomade issu du nord steppique, archer redoutable bénéficiant d'une logistique exceptionnelle puisqu'elle repose entièrement sur les chevaux de remonte ;

- Il n'y a pas d'échappatoire à la menace constante des nomades : ceux-ci doivent être contenus, affaiblis par des alliances de revers, achetés par des versements d'argent ou combattus. Sinon, ce sont les nomades qui occupent, dès qu'une dynastie est affaiblie ou que le pays est divisé, la partie septentrionale de la Chine. Ces nomades, une fois fixés, sont sinisés. Sédentarisés, ils sont bientôt la proie d'une autre vague nomade qui, à son tour, est acculturée aux valeurs de la société sédentaire chinoise, à l'intérieur de laquelle elle disparaît souvent, happée par la démographie des autochtones, à moins de pratiquer une endogamie plus ou mois rigoureuse ;

- L'expérience des différents empires qui se forment en Chine (Han - 206-250 ; Sui - 581-618 ; Tang - 618-907 ; Song - 960-1279 ; Ming - 1367-1644 ; Qing - 1644-1911) s'accumule pour rendre ces réalités géographiques plus favorables à une stabilité socio-politique.

La dynastie des Han mène une géostratégie dirigée contre la menace nomade, ceci étant dit, les dirigeants chinois doivent faire réellement preuve d'un haut degré de volonté politique et d'une maîtrise de l'art stratégique, d'autant que si les premiers Han tentent un politique conciliatrice, les suivants sont obligés de combattre. Le fleuve Jaune fait une large bande, appelée l'Ordos, qui monte vers le Nord. Il importe absolument de tenir cette boucle stratégique qui, occupée par les nomades, leur sert de base rapprochée. Si l'empire peut en revanche contrôler les oasis de ce qu'on appelle les routes de la soie, de part et d'autre du bassin du Tarim, les nomades sont alors rejetés vers des régions inhospitalières. Pour tenir les nouvelles régions au Ferghana où elle se procure des chevaux de qualité, le pouvoir chinois déporte plus d'un demi-million de paysans afin de tenir le terrain de façon pérenne. Le processus qui porte des souverains énergiques à occuper les oasis de la route de la soie par le corridor du Ganzu jusqu'aux monts Pamir et parfois au-delà, se reproduit plusieurs fois durant les périodes impériales de la Chine.

La dynastie des Tang effectue un rayonnement global multiforme. C'est sous les Tang que l'influence de la Chine est la plus grande en Asie orientale et s'etend, entre autres, au vietnam et au Japon par l'intermédiaire de la Corée. 

La dynastie des Song est une grande dynastie emportée au Nord par des nomades et difficilement conquise jusqu'au sud par les Mongols. En fait, l'impact global des conquérants reste mineur,  notamment sur le plan de la philosophie politique. Car le véritable centre se trouve culturellement et économiquement au Sud. Même s'il s'agit d'une période de déclin militaire, les échanges maritimes, l'économie agricole et la culture connaissent des développements importants. Les inventions techniques se multiplient.

La dynastie des Ming effectue une première phase d'expansion terrestre et maritime suivie d'un repli défensif derrière la Grande Muraille. Par une politique de grands travaux (irrigation et reboisement), le territoire est réaménagé, y compris par des déplacements de population. C'est aussi l'époque des grandes expéditions maritimes (Océan Indien, Afrique orientale) où la flotte chinoise a pour but de rendre tributaires de la Chine les Etats rencontrés. L'administration est réorganisée et centralisée à nouveau et l'armée reçoit un soin tout particulier, divisée en commandements régionaux. Mais la pesée nomade est telle que dans une seconde phase l'empire, pour contenir les incursions complète la Grande Muraille. Les pirates japonais (et chinois) rendent les côtes peu sûres et la population est forcée à se replier vers l'intérieur. La Chine se referme, tandis qu'à la Cour, les querelles entre eunuques et lettrés s'intensifient. Comme à chaque fin de dynastie, on constate la même déliquescence née d'oppositions politiques entre factions sur fond de crise sociale et d'affaiblissement de l'autorité impériale.

La dynastie des Qing (Mandchou), bien qu'étrangère, épouse la géostratégie chinoise et reprend ses traditions culturelles. L'aire de domination impériale est encore étendue, avant l'intrusion fatale des Européens (Russes par terre ; Britanniques et autres Européens par mer ). C'est à cette dynastie que la Chine doit une très large partie des territoires qu'elle domine aujourd'hui. Le Népal, le Laos, la Birmanie et le Vietnam étaient des Etats tributaires. 

 

    C'est surtout par l'intermédiaire de réflexions sur le rôle du nombre qu'Aymeric CHAUPRADE aborde la géopolitique de la Chine.

Il y a déjà deux mille ans, la Chine est très nombreuse, par rapport à d'autres aires impériales. L'origine de la démographie chinoise, qui est beaucoup dans la submersion/absorption des dynasties originaires de l'extérieur est à chercher dans le lien entre la culture agricole et la reproduction humaine. "L'accroissement considérable de la population chinoise est directement liée à une stratégie agricole. L'ethnie Han est originaire du nord de la Chine. Elle commence par déboiser les forêts (P GENTELLE, Chine et "diaspora", Ellipses, 2000) qui bordent les steppes intérieures de l'Asie lesquelles sont trop pauvres pour permettre un développement agricole. Les efforts des Han se déplacent alors vers le Sud pour chercher de nouvelles terres. Les sols de loess du cours supérieur du fleuve Jaune leur permettent de développer une nouvelle agriculture fondée sur la maîtrise de l'eau et de l'irrigation. Ayant acquis ces techniques, les Han descendent le fleuve Jaune. C'est sur le cours inférieur et ses ramifications qu'ils cultivent le riz. Celui-ci fournit plus de calories à la surface cultivée que les autres céréales (...). Entre le XIIIe et le XIIIe siècles, les Han continuent de progresser vers le Sud dans le bassin du Yang-Tsé (les populations autochtones sont repoussées vers les montagnes ). Dans cette région, le climat est encore plus favorable : les hivers sont doux, les étés plus longs ; deux cultures annuelles sont possibles. Les Chinois lancent la culture en rizière et, grâce à l'utilisation des variétés à croissance rapide, parviennent à produire trois récoltes annuelles, ce qui est exceptionnel (l'utilisation des excréments devient quasiment industrielle). Pour produire de plus en plus dans des terres limitées en surface, il est nécessaire d'augmenter la main-d'oeuvre humaine et l'utilisation d'engrais - eux aussi d'origine humaine. (...) Les Chinois (...) disposent dès le XIIIe siècle de l'agriculture la plus performante du monde. Mais la conséquence démographique est importante : l'Etat des Han a de plus en plus besoin de Chinois pour produire ; et plus il produit, plus ses besoins alimentaires augmentent ; de nouveau le besoin d'hommes se fait sentir. Les Chinois font appel à la main-d'oeuvre étrangère (...) ; ils doivent donc procréer davantage. C'est ce qui explique la précocité du mariage chinois, l'importance de la progéniture et le fait que les Chinois ne se préoccupent guère des considérations matérielles dans le mariage, comme ce sera le cas en Europe ; les chinois n'ont pas le temps de penser à faire "un bon mariage", ils doivent procréer, et vite. Quant aux pauvres filles qui naissent, elles présentent le désavantage d'un rendement au travail inférieur à celui du mâle, tout en consommant comme celui-ci. On connaît le sort qui fut longtemps réservé à une grand nombre d'entre elles par la paysannerie chinoise (ou leur valorisation par une prostitution dans les villes).

Une autre conséquence géopolitique est la fermeture chinoise au monde. La chine, qui n'a en effet besoin de rien d'autre que de sa démographie propre, se ferme. C'est le processus inverse que nous observerons chez les Européens. 

Il y a une autre conséquence à (ce processus) : lorsque le rendement agricole augmente, la production finit par créer des surplus. S'il y a des surplus, alors tout le monde n'est plus obligé d'être agriculteur. Les villes - c'est-à-dire en fait, "là où l'on ne cultive pas" - peuvent naître avec des artisans et des marchands - qui apportent les biens de consommation aux uns et aux autres. En Mésopotamie, les grandes cités anciennes trouvent leur origine dans ce phénomène. En Chine, elles s'agglutinèrent sur les côtes, ouvrant les mers aux marchands chinois."

 

      Denis LAMBERT présente la géopolitique de la Chine, de ses origines à nos jours, avec des éléments qui ne sont pas seulement...géopolitiques. Obéissant à une tendance très contemporaine (qui mêle des analyses économique, sociale et géographique pour donner une géopolitique qui est aussi à la fois géostratégie et géoéconomie), cet auteur, avant d'aborder la Chine dans son contexte proprement géopolitique actuel, qui n'est plus tout-à fait celui d'un Empire du Milieu tel que l'on pouvait le voir sous les siècles précédés mais qui garde des aspects d'Empire, aborde ses fondamentaux physiques et ses fondamentaux humains.

Il le fait surtout en considérant l'époque contemporaine.

 

Aymeric CHAPRADE, Géopolitique, Ellipses, 2003 ; Gérard CHALIAND et Jean-Pierre RAGEAU, Géopolitique des empires, Des pharaons à l'impérium américain, Flammarion, Champs Essais, 2012 ; Denis LAMBERT, Géopolitique de la Chine, Ellipses, 2009. 

 

STRATEGUS

 

 

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Published by GIL - dans GEOPOLITIQUE
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