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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 12:09

                     La médecine militaire, en tant que discipline organisée et même si par la passé il a existe des services de santé dans les armées, est une institution récente. Les motivations de l'essor de cette médecine sont diverses mais rarement est posé la question-clé : quelle relation existe t-il entre la létalité des guerres (le taux d'attrition si l'on préfère, c'est-à-dire les pertes rapportées aux effectifs engagés) et le développement de cette médecine?. Ou parce que la question fait facilement retomber sur les motivations habituellement avancées par les historiens ou les sociologues. En matière de stratégie militaire, les mauvaises conditions de santé des soldats ont-ils une influence sur l'issue, victorieuse ou non, des batailles? Et notamment dans le cas des guerres longues, comme les guerres grecques de l'Antiquité ou la guerre de Cent ans dans le Moyen-Age occidental ou encore la guerre de Sécession américaine. La description des batailles se concentrent sur les tactiques militaires perdantes ou gagnantes, mais ne fait presque jamais état de l'influence des mauvaises conditions d'hygiène, voire des épidémies sur leur dénouement. Dans l'explication des campagnes militaires, la question de la santé n'est que très subalterne alors qu'elle constitue tout de même une question qui la lie directement à la combativité des troupes. Certes les marches épuisantes sont considérables, suite à des attaques surprises de l'adversaire, comme une cause parfois directe d'un échec. Mais il n'existe que de rares traces dans toute la littérature immense consacrée aux guerres, de l'impact des maladies sur la stratégie. Les écrits sur l'état de santé des soldats se concentrent souvent sur le traitement des blessés et de manière indirecte sur le traitement des morts au combat (pratiques de cérémonial militaire, conditions du retrait des cadavres des champs de bataille...). C'est surtout le versant de la souffrance des soldats que les ouvrages sur la médecine des armées évoquent. 

 

                   Yvon GARLAN, dans un passage sur les services sanitaires dans les armées antiques, indique que le bien-être des soldats se trouve mieux assuré que leur santé, car ils y firent tardivement leur apparition "ou du moins tardèrent à s'y constituer en services autonomes, échappant à l'initiative privée."

"Jusqu'à la fin de l'époque classique en Grêce, aussi bien que sous la République romaine, l'Etat - tout en accordant sa protection aux victimes de la guerre (orphelins et mutilés) - se souciait assez peu, au cours des opérations, de la guérison des malades et des blessés : il s'en déchargeait sur les combattants eux-mêmes, sur les cités amies du voisinage, ainsi que sur les médecins personnels des chefs ou les médecins errants (souvent de médiocre réputation) qui suivaient les armées dans leurs déplacements. Les mercenaires de l'époque hellénistique, moins disposés que les citoyens à payer l'impôt du sang, commencèrent cependant à exiger de leurs employeurs davantage d'égards et de garanties.(...). Les services sanitaires s'améliorèrent progressivement à Rome au 1er siècle, mais ce n'est que sous l'Empire que des médecins firent officiellement partie des forces armées." Nous nous demandons si d'ailleurs l'existence au sein des légions romaines de ces services sanitaires ne sont pas une des raisons de leur efficacité d'instrument de conquête et d'occupation. La préoccupation sur l'hygiène des troupes explique en partie l'existence d'une rude discipline militaire et l'organisation même du camp romain (avec un agencement réglementaire des tentes, des clôtures et des règlements stricts de circulation des hommes et des victuailles à l'intérieur du camp..). 

 

                    André CORVISIER confirme qu'"on ne trouve aucun indice de soins particuliers donnés aux militaires avant les allusions faites par HOMERE (Iliade) aux deux médecins de l'armée des Grecs (...) et la représentation scythe de l'application par un soldat d'un pansement à son camarade blessé (...). Cependant dans la Bible (Nombre et Deutéronome), sont énoncées des prescriptions destinées à lutter contre la contagion dans les camps (éviction des lépreux et dysentriques, enfouissement des excréments à l'extérieur). En Grèce les militaires figures parmi les gens soignés parmi les Asclépiades, mais les médecins d'armée apparaissent surtout avec l'emploi des mercenaires. Des médecins suivaient l'Armée d'Alexandre. Les armées de la Rome républicaine semblent avoir confié leurs blessés et malades aux soins des villes amies ou vaincues. Par contre, les armées impériales comptent des medici legiones (10 par légion) et les medici castrorum, ainsi que des miles medici. Au total, l'armée romaine aurait compté un millier de médecins (un pour 450 hommes). Elle aurait également disposé d'hôpitaux fixes ou valetudinaria."

                L'historien militaire  explique que quatre facteurs, plus ou moins liés entre eux, semblent avoir influé sur la formation d'une médecine militaire - très visible surtout au milieu du XIXème siècle, après les premières hécatombes de la guerre moderne : 

- le développement de l'art militaire : la manière de se battre conditionne la fréquence et la nature des blessures ;

- les progrès de la science médicale : ces progrès "offrent comme repères essentiels la pratique des amputations, un moment réduite par l'interdiction religieuse des opérations sanglantes, l'invention au XVIème siècle du garrot qui arrête l'hémorragie, la dextérité croissante des chirurgiens et les lents efforts pour lutter contre l'infection des plaies, de l'application du fer rouge à la pratique de l'asepsie par PASTEUR (XVIeme-XXème siècle). Dans de nombreux domaines, chirurgiens et médecins militaires ont le plus souvent été à la pointe du progrès, car ils ont dû faire face à des demandes inattendues, massives, et sauf le cas d'épidémies, hors de proportion avec celles des populations. Enfin l'urgence a toujours commandé, d'autant que pendant longtemps la rapidité d'intervention a été le plus efficace moyen de lutte contre la gangrène." ;

- le développement de l'Etat et des administrations : dès que le souverain prend en charge l'entretien de ses armées (et ne les laisse pas au mercenariat plus ou moins organisé), comme sous l'Empire romain ou lors des monarchies européennes affermies, se mettent en place de nombreux moyens. Ce mouvement est renforcé avec l'instauration de la conscription. Ainsi la Prusse du XVIIIème siècle fut un modèle d'organisation des services d'hygiène au sens large. ;

- l'évolution des mentalités : la sensibilité et le prix accordé à la vie s'accroissent dans le temps, notamment en Occident. "Pendant de nombreux siècles, le militaire qui a choisi son état et dont la mort sanglante est moins fréquente que la mort par maladie (la mort de tout le monde) n'attire aucune attention particulière, alors que les épidémies ravagent les populations". Notons qu'elles peuvent ravager les armées mal organisées et désorganisées par des services d'intendance inefficaces ou rendus inefficaces par l'ennemi. "Les danses macabres ne lui accordent qu'une place limitée. C'est seulement trois quart de siècle après que la peste a été vaincue en Europe que le sort des militaires commence à émouvoir la sensibilité des hommes des Lumières. Fontenoy (1745) est le premier champ de bataille décrit comme un charnier, alors que Malplaquet (1709) et bien d'autres rencontres avaient été beaucoup plus sanglantes. La passion révolutionnaire oblitère un instant cette sensibilité naissante, qui se réveille en Europe avec la guerre d'Italie. Les pertes de Solgerino, moins importantes proportionnellement aux effectifs, malgré les progrès de l'armement, émeuvent beaucoup plus l'opinion que celles du Premier Empire et suscite un mouvement d'opinion qu'exprime Henry DUNANT en fondant la Croix Rouge. Ce mouvement est renforcé lorsque les armées ne sont plus seulement composées de professionnels, mais d'hommes pour la plupart tirés de la population, comme c'est le cas avec la guerre de Sécession, la première "guerre de civils". Le soin aux blessés n'apparaît plus seulement comme une économie d'Etat, mais plus que jamais comme un devoir d'humanité. "

      Après avoir évoqué l'évolution historique des services de santé, François CHATELET résume la situation au XXème siècle : "l'organisation des services de santé dans les différentes armées est devenu de plus en plus semblable sous l'influence des praticiens et des impératifs de la médecine. Le bilan de l'activité de la médecine et de la chirurgie militaires depuis la guerre de Sécession est considérable, malgré l'augmentation des effectifs et l'inventions d'armes nouvelles. Pendant la première guerre mondiale, le nombre des morts de maladies tombe bien au-dessous de celui des morts sanglantes et celui des morts par suite de blessures ne représente plus que les deux cinquièmes des morts sur le coup. Avec la seconde guerre mondiale le nombre des mutilés graves handicapés pour la vie se réduit également."

 

        Son propos n'est pas de faire le récit ou l'analyse des relations entre guerre et développement des épidémies, même sans l'usage d'armes biologiques de quelque nature que ce soit, et s'il ne mentionne pas l'épidémie qui suivit la première guerre mondiale et qui fit largement plus de victimes qu'elle, c'est parce qu'il concentre son propos au développement des services de santé. Mais il faut noter que dans tout son Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, il n'est pas fait mention de l'influence de l'état de santé des troupes sur le déroulement et de dénouement des batailles, sauf au détour de la description de certaines batailles. Une modélisation serait toutefois intéressante car elle est susceptible de modifier quelque peu notre compréhension de la défaite ou de la victoire de certaines armées. Les reconstitutions après-coup des tactiques militaires - surtout celles qui réussissent en fait...- n'intègrent pas cette variable de santé, alors que tous les historiens militaires expliquent que le hasard (qu'il n'explicitent pas assez toutefois selon nous) prend une part plus ou moins grande dans l'explication du succès ou de l'échec des campagnes militaires. Revisiter certaines batailles en se questionnant là-dessus serait sans doute très instructif.

 

 

     André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999.

 

                                                                                                                                                      STRATEGUS

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Published by GIL - dans DEFENSE
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