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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 13:18

             Les combats les plus meurtriers sont probablement ceux qui se déroulent contre ou dans les villes, en vue de leur contrôle ou de leur.. destruction. Les conflits  armés, que l'on distingue dans la littérature un peu trop rapidement sans doute des autres conflits ayant pour objet ou sujet une ou des villes (comme s'il n'y avait aucune continuité/relation entre conflits sociaux, économiques et conflits armés), prennent souvent comme lieu de prédilection un tissu urbain. Plusieurs fonctions, refuge, casernement, noeud logistique, lieux du pouvoir politique, économique, religieux, contribuent à conférer aux villes une valeur stratégique. Pour autant, si l'on se bat pour garder ou prendre une ville, les combats à l'intérieur, dans les rues, semblent souvent être évité par les acteurs militaires. A partir du moment où l'objectif dépasse la volonté de la détruire ou de la piller, l'expérience semble montrer qu'il faut éviter à tout prix les combats à l'intérieur, quitte à négocier avec les autorités habituelles qui la connaissent et qui sont souvent les seuls à pouvoir la gérer, et ceci est d'autant plus vrai que le tissu urbain est dense et la population importante. Ce qui ne veut pas dire que les acteurs militaires peuvent toujours l'éviter. C'est même une sorte de piège dans lequel l'ennemi tente d'attirer. De plus, les acteurs militaires ou armés ne sont pas toujours intégrés dans une armée régulière, étatique. La multiplication des conflits inter-étatiques se traduit par un nombre important de combats à l'intérieur des villes, les transformant souvent en champs de ruines.

      Paul-David RÉGNIER, agrégé de géographie et Maitre de conférences à Science-Po Paris, explique que "les villes ne sont jamais "hors champs" des conflits contemporains. Envisagées ainsi, elles constituent bien un des lieux privilégiés d'expression de la conflictualité moderne. Ce rôle, elles le doivent en partie à une autre réalité - globale, irréversible et sur laquelle il existe désormais une abandante littérature géographique : la prééminence du fait urbain dans les sociétés contemporaines et ses modes de vies et de production de richesses, évidente pour le monde occidental mais également vraie pour les sociétés des pays émergents ou en voie de développement. Avec plus de 50% de la population mondiale désormais citadine - même si ce terme recouvre des réalités très différentes, - les villes ne peuvent plus ignorer les conflits et certaines peuvent même être à l'origine ou en abriter l'essentiel des actions.

Pour appréhender les espaces urbains sous l'angle de la conflictualité, il est donc nécessaire de les envisager à des échelles différentes, celle du quartier comme celle de l'armature urbaine d'une région, mais également à l'aune des formes de conflictualité (l'auteur se limite aux conflits armés) : de la guerre nucléaire à l'insurrection urbaine et à la guérilla en passant par les conflits conventionnels, les affrontements ethniques, le terrorisme ou encore les opérations de maintien de la paix. Il est en même temps nécessaire de prendre en considération la nature même des espaces urbains et leur spécificité (une médina n'impose pas à la guerre les mêmes atouts et contraintes qu'une ville occidentale, de même que les bidonvilles africains n'informent pas un conflit, quelle que soit son intensité, comme une ville portuaire ou une capitale) et leur relation par rapport au conflit qui irradie toujours de manière concentrique à partir de son lieu de naissance, pouvant ainsi, soit placer la ville au centre du conflit, en en faisant du même coup un acteur à part entière de ce dernier, soit l'installer au contraire à sa périphérie, simplement affectée par son écho lointain."

 

    Dans les doctrines militaires, "les villes, poursuit-il, n'ont pas été envisagées de manière identique". Le statut des villes n'est pas du tout le même dans l'Antiquité ou au Moyen-Âge, même si une même "science", la poliorcétique, se développe à travers les époques pour défendre ou prendre une ville. Que les instruments soient des catapultes ou des tours mobiles, on les retrouvent toujours sous de multiples variantes, jusqu'à la suprématie de la poudre à canon. "A l'exception notable des doctrines nucléaires, les villes sont presque toujours considérées comme des champs de bataille complexes, difficiles à maîtriser ou à conquérir, mobilisant un nombre élevé de combattants, et où le succès n'est jamais garanti. En un mot,  le choix d'espace urbain comme champ de bataille est sans conteste à éviter. Mais les mêmes doctrines, lorsqu'elles s'élèvent au niveau stratégique, reconnaissent toutes les villes comme des objectifs majeurs, sortes de point de contact entre l'art de la guerre et la poursuite d'objectifs politiques. Aucun stratège n'a donc pu totalement exclure les espaces urbains de sa réflexion notamment parce que ce sont dans les villes que se concentrent les pouvoirs politiques, économiques et symboliques d'une nation."

  Ceci posé, l'auteur examine les différentes doctrines suivant les forces utilisées (que ce soit dans la réalité ou sur le papier) : conventionnelles, nucléaires ou suivant des formes de conflictualité considérées comme nouvelles : opérations de maintien de la paix, actions terroristes, insurrections.

 

    Les deux seules villes détruites par l'armement nucléaire (Hiroshima et Nagasaki) furent choisies par les stratèges américains suivant des critères qui seront repris plus tard dans les doctrines nucléaires. La ville combine quelques-unes des caractéristiques des cibles potentielles d'une arme nucléaire dite stratégique :

- le caractère fixe de com implantation - par opposition au caractère mouvant d'une force armée conventionnelle en opération, qui permet de paramétrer longtemps à l'avance des coordonnées de tir ;

- sa dimension politique et symbolique qui, au-delà de la population urbaine qui en sera victime, offre à l'arme nucléaire un ensemble concentré de cibles à haute valeur ajoutée, pour reprendre le langage des stratèges américaines du Pentagone ;

- sa valeur systémique : les espaces urbains constituant les noeuds, les centres de pouvoirs et de commandement d'un espace régional ou national. En fait, tout au long de la guerre froide, les dirigeants militires se sont efforcés de dissocier les centres de commandement, de la force nucléaire notamment, des espaces urbains.

L'auteur fait référence à la stratégie nucléaire anti-cités, dite de dissuasion. La stratégie anti-forces, dite de l'escalade nucléaire incluant les technologies d'interception des missiles, fait abstraction des villes et ne fait pas de différence entre les lieux de déploiement, qu'ils soient fixes ou mobiles (technologie de repérage en temps réel). 

 

   Les villes dans les doctrines des forces conventionnelle, opposant deux ou plusieurs armées régulières, "sont des espaces qu'il convient d'éviter à tout prix", ce que l'on a bien vu pendant la Seconde Guerre mondiale (au niveau du combat, pas des bombardements contre l'industrie et les habitations (stratégie de terreur)). "Elles sont jugées à la fois inadaptées à la mise en oeuvre des systèmes d'armes conventionnels, difficiles à prendre et impossibles à contrôler, mobilisatrices d'effectifs militaires trop important pour un résultat souvent incertain, et, enfin, où les civils sont trop présents pour demeurer extérieurs aux conflits". Il convient d'éviter que la population ne se mêle aux soldats pour mener une guérilla urbaine dévoreuse d'énergies et de troupes. "Si les villes constituent un obstacle sérieux à la mise en oeuvre des systèmes d'armes et des doctrines, elles n'en demeurent pas moins des objectifs militaires prioritaires." Débarrasser les espaces environnants de la présence de troupes ennemies est le meilleur moyen de s'en assurer ensuite le contrôle. Une fois la question militaire réglée, il reste les problématiques politiques... pour s'assurer de la collaboration des populations conquises... Mais aussi, ce qui effraie nombre de stratèges, l'auteur ne l'écrit pas, mais cela apparait dans nombre d'écrits militaires, c'est la nécessité de pourvoir aux besoins sanitaires et alimentaires (et sécuritaires...) de toute une population, si jamais les services publics ne sont pas remis en marche, outre la perspective de se voir encombrer des axes stratégiques par des mouvements de population en fuite (exode). Les opérations militaires récentes dans le Golfe Persique ont convaincu les responsables militaires de ces éléments.

 

    Plusieurs éléments caractérisent les opérations de maintien de la paix en ce qui concerne les villes :

- le cadre juridique dans lequel elles se placent détermine les marges de manoeuvre d'action des troupes ;

- la conflictualité sporadique et contenue, au moins de la part des troupes qui les mènent, condition nécessaire pour qu'elles gardent la valeur de forces de maintien de la paix ;

- la part très importante des moyens militaires dédiée aux volets humanitaires et sécuritaires par opposition au volet strictement militaire.

Les villes sont depuis le début des années 1980 les espaces privilégiés des opérations de maintien de la paix. Il s'agit dans tous les cas de garantir le fonctionnement de celles-ci, à la fois - sur le plan économique (lieux convergents des marchés),

- sur le plan politique (restauration ou maintien de l'autorité légitime),

- et sur le plan de l'information (contrôle des médias, condition indispensable de la victoire psychologique contre les "fauteurs" de guerre ou de désordre).

Les conséquences de la conduite d'opérations à caractère humanitaire ont un impact

- sur le plan foncier (très forte augmentation de la valeur foncière des espaces intra- ou péri-urbains, enchérissement des loyers...),

sur le plan économique (nécessité de réapprovisionner la ville, et d'approvisionner les troupes dont le nombre accroit fortement parfois la population, sans compter l'organisation des secours aux populations sinistrées, sans compter non plus le bouleversement introduit par les combats et les contrôles policiers de pans entiers de secteurs productifs ou marchands, sans compter encore l'afflux de matières premières, d'aliments ou de carburants en provenance de l'extérieur...)

- et sur le plan social (ce qui découle des changements des conditions économiques de vie), et sur (mais l'auteur ne l'écrit pas non plus) les possibles conflits d'ordre culturels qui peuvent surgir (présence de soldats de confessions différentes ou sans confession du tout face à une structure socio-symbolique et religieuse).

 

   Les espaces urbains face à l'insurrection, lorsque les adversaires ont décidé de combattre quartier par quartier (Beyrouth, Sarajevo, Bagdad..), peuvent tout simplement être totalement désorganisés, voire détruits. "Les grands théoriciens de la guérilla depuis Charles Callwell et ses Petites guerres à la fin du XIXe siècle jusqu'à Che Guevara ou Mao ne sont pas spontanément favorables à la conduite d'insurrection en zone urbaine", nous dit Paul)David RÉGNIER avec un certain sens de la litote. "Chez ces théoriciens et praticiens révolutionnaires, la préférence va plutôt aux espaces ruraux et aux espaces marginaux (confins, espaces frontalieers, zones montagneuses, etc.). La conduite d'une insurrection - dont la dimension est autant politique que militaire (...) - doit prioritairement chercher à s'implanter dans des espaces non urbains." L'auteur cite un certain nombre de raisons à cela :

- moindre contrôle étatique et policier ;

- absence d'élites bourgeoises qui créeraient une tension sociale plus forte ;

- possibilité pour les espaces ruraux de jouer le rôle de sanctuaire. 

Pourtant en revanche, les villes offrent d'autres avantages au fait insurrectionnel :

- multiplicité des cibles gouvernementales ;

- concentration de population dans laquelle on peut puiser pour le recrutement ;

- couverture naturelle procurée aux combattants, par la multiplicité des bâtis et de mouvements. 

Souvent d'ailleurs, les "révolutionnaires" tentent de trouver un ancrage dans les villes, une fois l'implantation en milieu rural bien établie. 

Plus que les manoeuvres des opérations de maintien de la paix, les insurrections opèrent des changements structurels, parfois à long terme, sur de nombreux plans, non seulement à l'intérieur de la ville, mais également dans tout l'environnement qui en dépend. C'est, comme à Sarajevo, une véritable recomposition de l'espace urbain qui s'opère après les combats. 

 

     Les villes sont les espaces par excellence de l'exercice du terrorisme. Par essence, il s'agit de "terroriser" pouvoirs politiques et populations en vue d'objectifs politiques. Soit pour décrédibiliser les autorités responsables de la sécurité, soit pour obternir des négociations sur des points précis, soit encore, et cela on ne l'écrit pas beaucoup, sous couvert de guerre sainte, par vengeance. En tout cas, il s'agit souvent d'obtenir l'impact optimal d'une action violence dans des liens réputés en sécurité.

"Le constat empirique que la lupart des actions terroristes conduites les 30 dernières années ont eu lieu dans des villes ne serait constituer une preuve de ce lieu presque consubstantiel entre villes et terrorisme. Ce lieu doit en fait beaucoup au fait que les villes constituent des lieux favorables à la réussite de ce type d'actions. Elles combinent les atouts d'une importante concentration de population, d'une multiplicité de cibles à haute valeur symbolique, de l'anonymat des grandes conurbations nécessaires à des actions clandestines et enfin de la présence de médias susceptibles de démultiplier les effets d'une action et de relayer la terreur qu'elle cherche justement à instiller. En outre, les villes constituent des bassins de recrutement idéal."

 

     Dans une étude sur le conflit et la ville, Jean-Luc MARRET, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, examine en particulier la question des acteurs et la géographie du combat dans la ville en guerre infra-étatique. "Une guerre urbaine est un univers complexe et nébuleux où co-existent plusieurs mondes et où coopèrent ou s'affrontent plusieurs acteurs avec des attitudes et des capacités variables durant la crise - un processus d'interactions généralisé" dans lequel précisément une armée organisée répugne d'entrer. Il s'appuie notamment pour décrire tout ce processus sur l'étude de C SMEIN (Ville et conflits armés, dans L'armement, n°40, décembre 1994) et sur l'ouvrage de C J ASHWOORTH (War and the City, Londres, Routldge, 1991). "L'opposition populations civiles/belligérants, poursuit-il, est celle qui vient d'abord à l'esprit. Une analyse superficielle considérerait que les civils ont seulement une stratégie de fuite des combats qu'ils observent, des informations médiatiques qu'ils reçoivent d'un des camps ou des balles qui sifflent au-dessus d'eux". Prenant l'exemple de Kaboul en 1992; de Brazzaville en 1997 ou de Bucarrest au moment des combats pour la chute du dictateur CEAUSESCU, il constate que "dans de nombreux conflits urbains, hors les quartiers où se déroulent les combats, la vie économique continue, les gens travaillent, vivent et consomment ce qui peut être consommé. Entre la zone de combat la plus intense et les zones urbaines qui continuent le cas échéant de fonctionner d'une façon pacifique, il y a toute une échelle d'intensité de la violence et par conséquent une géographie urbaine de la guerre, un découpage de la ville itinérant au gré de l'évolution des hostilités."

Les zones de combat, "plus ou moins concentrées et limitées, en général axées sur la domination des bâtiments publics, lieux de pouvoir et d'information, base d'une direction politique et administrative à venir", zones qui changent au gré du sort des armes et/ou des stratégies des acteurs, peuvent s'étendre à une ville entière.

"Elles sont par excellence les lieux où prédominent les combattants - les civils y sont plutôt "inexistants" (fuite) ou cachés (survie). L'intensité des combats y est potentiellement maximale, il y a affrontement entre deux ou plusieurs organisations politiques qui tente de faire prévaloir leur domination dans des rues en guerre."

Les zones intermédiaires entre la ville en paix et les espaces traversés par des combats sont "des zones de "dépressuration sociale" où se côtoient les civils en fuite, les combattants qui vont au combat et ceux - blessés - qui peuvent en partir, les secours, la logistique militaire de soutien - entre check-points, postes de contrôle et couvre-feu. Les journalistes y tentent bon gré mal gré de faire leur métier et d'accéder aux zones de combats pour "faire savoir" le conflit. (...).". "Dans cette zone intermédiaire, écrit notre auteur après avoir fait état de témoignages, entre la violence et la paix, l'imprévisibilité règne. Dans une situation de désordre, encline à ce que Jaurès appelle le "hasard des inspirations individuelles", certains civils peuvent commettre des actes violents socialement motivés (par exemple exécution ou lynchage d'individus symbolisant la fraction adverse ou une domination socio-économique quelconque). Ils peuvent encore se lancer dans des actions de pillage en se mêlant à la nébuleuse des combattants, voire en s'associant à eux le temps d'un "pacte" immédiat et informel de pillage, d'une micro-mobilisation criminelle d'appropriation. Bien qu'il puisse y avoir un basculement d'une action collective à une autre, ce type d'activité se distingue bien sûr d'une manifestation plus classique qui utilise l'espace urbain comme un "simple lieu de passage du cortège manifestant".

La manifestation, action ordonnée, très visible et organisée se prête peu à des périodes de conflit militaire exarcerbé. Elle exige au contraire une forme d'ordre qui se retrouve dans l'existence d'un service d'ordre et le plus souvent, d'un point de vue légal, dans l'autorisation préalable des institutions publiques (En France, notons-nous, les manifestations non interdites formellement sont autorisées...). Or, dans le cas de figure qui nous intéresse, l'Etat - ou ce qu'il en reste - ne saurait donner une autorisation quelconque dans la mesure où il a autre chose à faire - lutter pour sa survie contre des opposants qui peuvent le combattre jusque dans sa capitale.

Une guerre urbaine, spécialement dans une capitale, implique d'ailleurs l'application d'un couvre-feu, qui supprime par avance toute possibilité de manifestation. Le recours au pillage ou à la violence s'apparente plutôt à l'émeute qui utilise ce même espace urbain comme un lieu de lutte. Le pillage ou la fuite, la coordination des actions individuelles a lieu spontanément ou sur une stratégie préconçue (les circonstances créent en réalité un effet d'aubaine dont certaines personnes estiment rentable de pouvoir profiter avec un minimum de préparation ou dans l'improvisation totale). (...). Le pillage est enfin un moyen de transgresser, d'attaquer indirectement les contrôles qui sont supposés s'exercer sur toute société. L'infraction du pillage montre leur faiblesse du moment et annihile la légitimité de l'Etat "sans lui proposer, au moins directement, de substitut".

   La libération des prisonnier, geste qui permet à l'organisation politique qui occupe la ville de libérer un surcroït de militants ou des sympathisants, est souvent encore l'occasion d'une libération de prisonniers de droit commun qui ne contribue pas à l'amélioration de la sûreté publique. (...). Les belligérants dans la ville sont évidemment les acteurs les plus violents et ceux qui ont le plus d'influence pour altérer l'équilibre social. Le surgissement de points de contrôle inopinés, notamment à la limite des villes, sont autant d'endroits propices à la prédation, à l'enrichissement de troupes pauvres, au degré variable d'organisation et où les voyageurs sont systématiquement taxés ou dépouillés. Mais la ville les marque aussi de sa propre influence : de façon directe d'abord, l'urbanisation croissante a des conséquences objectives sur le déroulement et les modalités des conflits infra-étatiques ou non : en phagocytant les axes de transport, en se répandant largement, elle réduit d'autant les possibilités d'une guerre conventionnelle de manoeuvre qui tentait justement par le passé d'éviter le combat urbain.

     Désormais, les villes ne peuvent plus être ignorés dans le cadre d'une tactique militaire de terrain : elles sont un impondérable des guerres infra-étatiques. De leur côté, les belligérants, plus ou moins autonomes en raison de la configuration très fragmentée du terrain urbain et parfois des structures très souples de leur organisation d'appartenance, marquent le territoire et les populations avec leurs armes. Cet aspect renvoie aux possibilités matérielles des belligérants."

     Etudiant les mosphologies des conflits urbains, l'auteur constate que "les armées parfois dépareillées d'organisations politiques violentes peu aisées financièrement ont la plupart du temps des ressources limitées en terme de matériels et particulièrement de munitions. Cette situation est un défaut pour de nombreux théâtre de combat, elle peut être avantageuse en combat urbain, par définition de proximité et de mobilité réduites. Les armes de petit calibre sont les plus utilisées et les plus adéquates : les fusils, fusils mitrailleurs, mitrailleuses et fusils à lunette délimitent la plupart du temps l'intensité et la portée des combats. L'explosif le plus utilisé est la grenade à main ; le couteau et la machette ont souvent été employés (...). A contrario, des armées plus richement dotées - étatiques? - avec des moyens d'action de longue portée comme des blindés ou de l'artillerie lourde sont potentiellement alourdies, embarrassées par un arsenal inadéquat. Comment viser en effet des combattants éparpillés et très mobiles, se cachant dans les coins et recoins d'une ville, sans toucher les populations civiles dans lesquelles ils évoluent? il est toutefois vrai que les lelligérants sont peu concernés par l'existence et le sort des populations civiles. De la même façon, un appui-feu en artillerie est aussi inutile en milieu urbain quand un appui aérien à faible altitude peut se voir contré efficacement par des missiles sol-air ou des roquettes. Les manoeuvres sont aussi difficiles : les rues canalisent les mouvements des blindés, augmentant d'autant les occasions de monter des embuscades." L'auteur cite Grozny en 1994, mais n'oublions pas Beyrouth où l'utilisation de lance-roquettes, bazookas était facilement réalisé (moralement comme physiquement) pour démolir tout un pan de quartier - des blocs d'immeubles - concentrant plus ou moins des combattants ennemis...

"Mais cette coîncidence entre moyens limités et configuration du milieu de combat a une conséquence : elle augmente la létalité des conflits urbains infra-étatiques. En réalité, le rôle des armes légères dans les conflits infra-étatiques est majeur. Dans 101 conflts entre 1989 et 1996, les armes légères ont été les armes dont l'utilisation fut privilégiée, voire les seules armes du conflit. Il est vrai qu'elles ont des caractéristiques avantageuses :

Elles sont simples. A la différence de certaines armes qui contiennent de l'électronique ou qui exigent un approvisionnement en carburant, elles sont durables. Avec une maintenance minimale, elles peuvent être utilisées 30 ou 40 ans. Armes robustes, elles n'exigents pas une logistique trop importante, digne d'une armée étatique.

Elles peuvent être transportées directement par la troupe ou par des véhicules légers. Il est possible de les acheminer du praducteur/vendeur jusqu'au conflit en les cachant parmi d'autres marchandises pour échapper aux contrôles douaniers et policiers.

Elles ont une capacité de nuisance très importante. L'augmentation des capacités et de vitesse de tir de ces armes (...) implique qu'un seul combattant peut représenter un danger redoutable."

L'auteur évoque l'intense commerce de ces armes légères et le foisonnement d'entreprises indépendantes qui l'alimentent. "Tout ceci a des conséquences sur les moyens de régler des différends politiques dans les pays affectés par un conflit infra-étatique. la densité des armes, leur dissémination et leur diffusion dans toutes les franges de la société "civile", et le cas échéant la structuration hiérarchique des organisations politiques violentes augmentent probablement la fréquence de leur emploi. Les armes, l'armement d'une société induisent "l'impossibilité de régler les différends par la négociation" (...)."

 

Jean-Luc MARRET, Villes et conflits infra-étatiques, FRS, septembre 2005 (Jl.marret@frstrategie.org) ; Paul-David RÉGNIER, Ville et conflits, dans Géographie des conflits, Sous la direction de Frank TÉTART, Editions Sedes/Cned, 2011.

 

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