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28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 08:11

         L'amiral britannique enseignant la géographie développe une pensée géopolitique conforme aux inquiétudes anglaises. Depuis très longtemps, au moins depuis la stabilisation de la monarchie anglaise par rapport à la monarchie française, au sortir de la guerre de Cent ans, la Grande-Bretagne maintient une politique dite d'équilibre des puissances sur le continent européen afin de sauvegarder ses propres capacités d'extension impériales. Promoteur de l'enseignement de la géographie dans son pays, il est considéré comme l'un des principaux fondateurs de la géopolitique opérationnelle. Il considère la planète comme une totalité sur laquelle se distinguent une "île mondiale", le Heartland, des îles périphériques, au sein d'un "océan mondial. Pour dominer le monde, il faut essentiellement tenir ce Heartland, principalement la plaine s'étendant de l'Europe central à la Sibérie occidentale, qui rayonne sur la Méditerranée, le Moyen-Orient, l'Asie du Sud et la Chine. 

    Halford John MACKINDER expose sa thèse centrale dans un article du Geographical Journal de 1904, Le pivot géographique de l'histoire. Dans Democratics Ideas and Reality de 1919, il s'inscrit dans la lignée initiée par Theodore ROOSEVELT, par opposition aux idéaux de WILSON. C'est surtout dans The Round World and the Winnig of the Peace, de 1943, qu'il revient sur sa thèse centrale, en la complétant sur la base de l'expérience de la première guerre mondiale et du milieu de la deuxième. 

 

          Dans The Geographical Pivot of History, publié en 1904, il définit ce heartland (l'Allemagne) menaçant pour la puissance maritime (la Grande-Bretagne). "Lorsque l'on considère cet examen rapide des courants généraux de l'histoire, une certaine permanence des liens géographiques ne devient-elle pas évidente? N'est-elle pas la région-pivot de la politique mondiale, cette vaste zone euroasiatique inaccessible aux navires, qui dans l'Antiquité était ouverte aux cavaliers nomades et qui, aujourd'hui, est en voie de se couvrir d'un réseau ferroviaire? Là ont été et sont les conditions d'une puissance économique et militaire mobile d'un caractère considérable bien que limité. La Russie remplace l'Empire mongol. La pression qu'elle exerce sur la Finlande, la Scandinavie, la Pologne, la Turquie, la Perse, l'Inde et la Chine, remplace les raids centrifuges des hommes de la steppe. Elle occupe dans l'ensemble du monde la position stratégique centrale qu'occupe l'Allemagne en Europe. Elle peut frapper dans toutes les  directions et être frappée de tous les côtés, sauf du nord. le développement complet de sa mobilité ferroviaire n'est qu'une question de temps. (...) Le bouleversement de l'équilibre des puissances  en faveur de l'Etat-pivot, avec pour résultat son expansion sur les terres marginales de l'Eurasie, permettrait l'utilisation de vastes ressources continentales pour la construction navale, et l'empire du monde serait alors en vue. Cela serait possible si l'Allemagne s'alliait à la Russie." "En conclusion, il peut être opportun de souligner le fait que la substitution de quelque prédominance nouvelle dans la zone continentale à celle de la Russie ne tendrait pas à réduire l'importance politique de la position-pivot. Les Chinois, par exemple, organisés par les Japonais, en viendraient-ils à renverser l'empire russe et à s'emparer de son territoire, ils pourraient alors représenter le péril jaune pour la liberté du monde, ne serait-ce que parce qu'ils ajouteraient une façade maritime aux ressources du grand continent, avantage jusqu'ici refusé à l'occupant russe de la région-pivot."

 

         Dans The Round World and the Winning of Peace de 1943, l'amiral britannique affine sa perception géopolitique. Avec ce qu'il appelle la "première grande crise de notre révolution mondiale", il revient sur les contours du Heartland (pour lui la partie nord et l'intérieur de l'Eurasie), en justifiant les limites géographiques qu'il lui donne, et pense que ce Heartland "offre une base physique suffisante à la pensée stratégique" et prévient qu'on s'égarerait en simplifiant artificiellement la géographie, se démarquant en cela d'une géopolitique ratzélienne trop ancrée dans les déterminismes géographiques. "Pour notre présent propos, il est assez exact de dire que le territoire de l'URSS équivaut au Heartland, sauf dans une direction. Afin de délimiter cette exception - d'une étendue considérable -, traçons une ligne d'environ 9 000 kilomètres allant, vers l'Ouest, du détroit de Béring à la Roumanie. A 5 000 kilomètres du détroit du Béring, celle ligne coupe le fleuve Iénissï qui, des frontières de la Mongolie, va vers le nord jusqu'à l'océan arctique. A l'Est du Iénisseï, on trouve un pays généralement accidenté de montagnes, de plateaux et de vallées presque entièrement couvert de forêts de conifères ; je l'appelerai Lenalan, du nom de son trait le plus caractéristique, la présence du fleuve Lena. la Russie du Lenaland s'étend sur environ neuf millions de kilomètres carrés, mais sa population n'excède pas six millions d'individus (...). A l'Ouest du Inisséï se trouve ce que j'appelerai la Russie du Heartland, une plaine s'étendant sur plus de 6 000 kilomètres du nord au sud et 6 000 kilomètres d'est en ouest. Sa superficie est de 10 millions de km2 et sa population, qui dépasse 170 millions, s'accroît au rythme de 3 millions par an. La façon la plus simple et probablement la plus efficace de présenter les valeurs stratégiques du Heartland russe est de les comparer à celles de la France. Dans le cas de ce dernier pays, cependant, l'arrière-plan historique à considérer doit être la Première Guerre mondiale, alors que c'est la Seconde dans le cas de la Russie." "Tout bien considéré, la conclusion s'impose : si l'Union Soviétique sort de cette guerre en conquérant l'Allemagne, elle se classera comme la première puissance terrestre du globe. Elle sera en outre celle dont la position défensive est la plus forte. Le Heartland est la plus grande forteresse naturelle du monde. Pour la première fois de l'histoire, cette forteresse a une garnison suffisante à la fois en effectifs et en qualité."

 

      Aymeric CHAUPRADE et François THUAL estiment que plutôt que géopolitique, la pensée de Halford John MACKINDER doit être considérée comme géohistorique, car il donne à son Heartland des changements qui tiennent compte de l'histoire et de leurs grandes découvertes. "Mais en même temps, alors même qu'elle installe la compréhension des dynamiques géopolitiques dans la ligne droite des mutations de l'Histoire, elle fait abstraction de l'histoire des Etats eux-mêmes. Ainsi l'idée centrale de Heartland, si l'on admet la puissance gigantesque qu'elle impliquerait, porte à s'interroger sur la possibilité même de son existence? Y-a-il eu, en effet, un seul moment de l'Histoire durant lequel, les géopolitiques de l'Allemagne et de la Russie ont pu durablement - c'est-à-dire plus durablement que l'éphémère pacte germano-soviétique de 1941 - converger jusqu'à permettre la formation cohérente d'une immensité terrestre, dont on peut imaginer qu'elle n'aurait pu alors être autre chose qu'un empire allemand dominant le slavisme, ou qu'un empire slave dominant le germanisme, et s'avérer être qu'un épiphénomène dans le temps?" La question mérite bien entendu d'être posée, mais n'oublions pas qu'il s'agit-là de géopolitique opérationnelle qui tend à empêcher par tous les moyens, précisément, qu'une telle puissance devienne effective. Halford John MACKINDER veut indiquer les dangers possibles pour la Grande Bretagne.  Les deux auteurs poursuivent : "Mackinder eut raison durant le contexte bipolaire : il y avait alors un pivot, le bloc soviétique encerclé par des nations maritimes - Etats-Unis, Grande-Bretagne - s'appuyant sur les coastlands - France - dans le cadre d'un alliance atlantique destinée à endiguer - doctrine du containment - le Heartland communiste. L'existence de ce pivot russe étendant son influence dans sa périphérie Ouest fut rendue possible par la coupure géopolitique de l"Allemagne." Ils concluent que "la théorie du Heartland stimule sans conteste la réflexion géopolitique ; mais en postulant que l'ensemble des phénomènes géopolitiques résulte d'un seul épicentre moteur, et faisant, du même coup, fi des géopolitiques propres aux Etats eux-mêmes, la pensée de Mackinder présente le risque de construction aussi fantasmatiques que l'Eurasie, parce que n'ayant aucune réalité ni historique, ni géographique."

 

      La pensée de Harold John MACKINDER stimule nombre de réflexions géopolitiques, effectivement, et notamment celle du journaliste Nicholas John SPYKMAN (1893-1943). Celui-ci théorise la doctrine américaine de l'endiguement - containment - appliquée par les Etats-Unis au début de la Guerre froide (Géographie et politique étrangère, in American Political Science Review, 1938 ; Objectifs géographiques dans la politique étrangère, in Political Science Review, 1938, America's strategy in World Politics, 1942 ; The geography of space, 1944). Cette filiation n'est pour Aymeric CHAUPRADE, toutefois que partiellement fondée : "la géopolitique de Spykman est essentiellement centrée sur le comportement extérieur des Etats. Elle se veut critique de la pensée d'HAUSHOFER, trop marquée par le déterminisme, et de MACKINDER à laquelle elle conteste la centralité du Heartland comme coeur des dynamiques géopolitiques." Critiquant cette théorie en s'appuyant sur l'histoire des deux guerres mondiales (il ne s'est pas réalisé...), sa démarche est toutefois proche de celle de l'amiral britannique : elle s'attache à comprendre la géopolitique en donnant à celle-ci une centralité, mais la zone-pivot est pour lui le Rimland. Soit la région intermédiaire entre le Heartland et les mers riveraines. C'est dans cette zone du Rimland que se jouerait le vrai rapport de forces entre la puissance continentale et la puissance maritime.

 

    Halford John MACKINDER, The geographical pivot of history, The Geographical journal, 1904 ; Democratic Ideals and Reality, Holt, 1919 ; The Round World and the Winnig of the peace, Foreign Allairs, 1943. Dans Anthologie mondiale de la stratégie sont traduites The geographical pivot of History  et The Round World and the Winning of Peace (Traductions de Catherine Ter Sarkissian), Sous la direction de Gérard CHALIAND, Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

     Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique,  Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003 ; Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Etats, Concepts, Auteurs, Ellipses, 1999.

 

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Published by GIL - dans AUTEURS
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