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28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 07:11

  Halford John MACKINDER est un géographe britannique généralement considéré comme le père fondateur de la géopolitique. Comme beaucoup de géographes de son époque, c'est également un explorateur (il accomplit en 1899 la première ascension du mont Kenya).

 

Homme politique et de relations publiques, développeur de la géographie comme discipline

   Halford John MACKINDER, fils de médecin, entre en 1880 à la Christ Church d'Oxford où il étudie les sciences naturelles et plus particulièrement la biologie? Après un brillant parcours, il devient président de l'Oxford Union. Après avoir quitté Oxford, il s'inscrit à l'Inner Temple, l'une des principales facultés de droit de Londres, et obtient un diplôme d'avocat en 1886. En tant que conférencier pour l'Oxford Extension Movement - une institution créée pour dispenser un enseignement aux personnes ne pouvant suivre, faite de moyens financiers, les cours à l'université -, il voyage à travers toute l'Angleterre, en particulier auprès des ouvriers du nord du pays, exposant ce qu'il appelle la "nouvelle géographie". Ses idées particulièrement originales et argumentées, qui font de la géographie un pont entre les sciences naturelles et les humanités, attirent l'attention. Son Britain and the Britain Sea (1902, réédité en 1930), écrit avec style et conviction, fait date dans l'histoire de la littérature scientifique.

  A cette époque, des membres de la Société royale de géographie s'efforcent de promouvoir la géographie au rang de discipline universitaire et de lui ménager une place adéquate dans le système éducatif anglais. Informés du succès remporté par MACKINDER, ils l'invitent à venir exposer ses thèses. Il relève le défi, exposant d'une façon très persuasive ce qu'il entende par "le but et les méthodes de la géographie". En 1887, il devient chergé d'enseignement de géographie à Oxford, le premier poste attribué à cette discipline dans une université britannique. Quand en 1899, la société royale de géographie et l'université créent le Collège de géographie d'Oxford, il en prend naturellement la direction. La même année, il organise et conduit une expédition en Afrique de l'Est au cours de laquelle il devient le premier à réussier l'ascension du mont Kenya. Selon lui, l'esprit du temps exige que la géographe soit à la fois "un explorateur et un aventurier".

    MACKINDER, qui intervient aussi à Reading et à Londres, reste à Oxford jusqu'en 1904. A cette date, il est nommé directeur de la nouvelle faculté d'économie et de science politique de l'université de Londres. Là, pendant quatre ans, il se consacre à des tâches administratives. C'est notamment grâce à lui que le centre universitaire est installé à Bloomsbury, au coeur de Londres, et non à la périphérie de la ville. Tout en continuant à enseigner la géographie économique pendant 18 ans, il démissionne de son poste de directeur et entame la troisième partie de sa carrière. Membre du Parti unioniste (conservateur), il entre au Parlement en 1910 en tant qu'élu de la cicrocnscription de Camlachie à Glasgow. Partisan convaincu de l'idée impériale, il compte parmi ses intimes le politicien L. S. AMERY et l'administrateur impérial Lord MINER. Au Parlement, MACKINDER n'a guère d'influence. S'il conserve son siège lors des élections de 1918, après avoir qualifié son adversaire de "défenseur zélé des bolcheviks" (sans nuances...), il est battu en 1922.

   Étudiant les conditions nécessaires au règlement d'une paix durable pendant la Première Guerre mondiale, il affine une théorie géopolitique qu'il avait déjà exprimé devant la Société royale de géographie en 1904 dans une conférence intitulée "Le Pivot géographique de l'histoire". Il y soutenait que l'Asie et l'Europe de l'Est (heartland) étaient devenues le centre stratégique du monde, résultat du déclin relatif de la mer comme lieu de pouvoir par rapport à la terre, et du développement industriel et économique du Sud sibérien. Il expose cette thèse dans un bref ouvrage (Democratic Ideals and Reality) publié au début de l'année 1919, pendant que se tient la conférence de la paix à Paris. Selon lui, la Grande-Bretagne et les États-Unis se doivent de préserver l'équilibre entre les puissances en compétition pour le contrôle du heartland. Il propose ainsi la création d'une série d'États indépendants entre l'Allemagne et la Russie. Cet ouvrage contient également des considérations qui devaient se révéler prémonitoires sur la notion d'un monde unique, sur le besoin d'organisations régionales regroupant les puissances mineures et sur le fait que le chaos au sein d'une Allemagne vaincue conduirait inévitablement à la dictature. Ce livre passe presque inaperçu en Angleterre, moins aux États-Unis. Il a cependant une conséquence inattendue : le concept de heartland est employé par le géopoliticien allemand Karl HAUSHOFER pour justifier son grand projet de contrôle du monde. Pendant la Seconde guerre mondiale, certains se crurent en droit d'accuser MACKINDER d'avoir inspiré HITLER à travers HAUSHOFER. Des études plus objectives ont démontré l'absurdité (et le simplisme) d'un tel grief, et la théorie de MACKINDER a été reconnue comme particulièrement stimulante pour comprendre la stratégie au niveau mondial. Ayant retenu les leçons de la Grande Guerre, MACKINDER souhaite dès 1924 la création d'une communauté atlantique, qui devient une réalité après la Seconde guerre mondiale avec la naissance de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN). Il est en effet persuadé que le pouvoir de l'Eurasie pouvait être compensé par celui de l'Europe et de l'Amérique du Nord, lesquelles constituent à plus d'un titre une "communauté de nations unies".

   En 1919, MACKINDER, en tant que haut-commissaire anglais, se rend dans le sud de la Russie pour tenter d'unifier les troupes de l'armée blanch. Il est anobli à son retour, l'année suivante. Sa carrière universitaire achevée en 1923, il prend la présidence du Comité impérial économique, qu'il exerce de 1926 à 1931. Il est également nommé conseiller privée (charge honorifique) en 1926. (Gerard Roe CRONE)

   Halford John MACKINDER est un authentique représentant de l'impérialisme britannique, dans sa facette conservatrice, souvent teintée de racisme.

 

Une oeuvre féconde...

         L'amiral britannique enseignant la géographie développe une pensée géopolitique conforme aux inquiétudes anglaises. Depuis très longtemps, au moins depuis la stabilisation de la monarchie anglaise par rapport à la monarchie française, au sortir de la guerre de Cent ans, la Grande-Bretagne maintient une politique dite d'équilibre des puissances sur le continent européen afin de sauvegarder ses propres capacités d'extension impériales. Promoteur de l'enseignement de la géographie dans son pays, il est considéré comme l'un des principaux fondateurs de la géopolitique opérationnelle. Il considère la planète comme une totalité sur laquelle se distinguent une "île mondiale", le Heartland, des îles périphériques, au sein d'un "océan mondial". Pour dominer le monde, il faut essentiellement tenir ce Heartland, principalement la plaine s'étendant de l'Europe centrale à la Sibérie occidentale, qui rayonne sur la Méditerranée, le Moyen-Orient, l'Asie du Sud et la Chine. 

    Halford John MACKINDER expose sa thèse centrale dans un article du Geographical Journal de 1904, Le pivot géographique de l'histoire. Dans Democratics Ideas and Reality de 1919, il s'inscrit dans la lignée initiée par Theodore ROOSEVELT, par opposition aux idéaux de WILSON. C'est surtout dans The Round World and the Winnig of the Peace, de 1943, qu'il revient sur sa thèse centrale, en la complétant sur la base de l'expérience de la première guerre mondiale et du milieu de la deuxième. 

 

       Dans The Geographical Pivot of History, publié en 1904, il définit ce heartland (l'Allemagne) menaçant pour la puissance maritime (la Grande-Bretagne).

"Lorsque l'on considère cet examen rapide des courants généraux de l'histoire, une certaine permanence des liens géographiques ne devient-elle pas évidente? N'est-elle pas la région-pivot de la politique mondiale, cette vaste zone euroasiatique inaccessible aux navires, qui dans l'Antiquité était ouverte aux cavaliers nomades et qui, aujourd'hui, est en voie de se couvrir d'un réseau ferroviaire? Là ont été et sont les conditions d'une puissance économique et militaire mobile d'un caractère considérable bien que limité. La Russie remplace l'Empire mongol. La pression qu'elle exerce sur la Finlande, la Scandinavie, la Pologne, la Turquie, la Perse, l'Inde et la Chine, remplace les raids centrifuges des hommes de la steppe. Elle occupe dans l'ensemble du monde la position stratégique centrale qu'occupe l'Allemagne en Europe. Elle peut frapper dans toutes les  directions et être frappée de tous les côtés, sauf du nord. Le développement complet de sa mobilité ferroviaire n'est qu'une question de temps. (...) Le bouleversement de l'équilibre des puissances  en faveur de l'État-pivot, avec pour résultat son expansion sur les terres marginales de l'Eurasie, permettrait l'utilisation de vastes ressources continentales pour la construction navale, et l'empire du monde serait alors en vue. Cela serait possible si l'Allemagne s'alliait à la Russie." "En conclusion, il peut être opportun de souligner le fait que la substitution de quelque prédominance nouvelle dans la zone continentale à celle de la Russie ne tendrait pas à réduire l'importance politique de la position-pivot. Les Chinois, par exemple, organisés par les Japonais, en viendraient-ils à renverser l'empire russe et à s'emparer de son territoire, ils pourraient alors représenter le péril jaune pour la liberté du monde, ne serait-ce que parce qu'ils ajouteraient une façade maritime aux ressources du grand continent, avantage jusqu'ici refusé à l'occupant russe de la région-pivot."

 

         Dans The Round World and the Winning of Peace de 1943, l'amiral britannique affine sa perception géopolitique. Avec ce qu'il appelle la "première grande crise de notre révolution mondiale", il revient sur les contours du Heartland (pour lui la partie nord et l'intérieur de l'Eurasie), en justifiant les limites géographiques qu'il lui donne, et pense que ce Heartland "offre une base physique suffisante à la pensée stratégique" et prévient qu'on s'égarerait en simplifiant artificiellement la géographie, se démarquant en cela d'une géopolitique ratzélienne trop ancrée dans les déterminismes géographiques.

"Pour notre présent propos, il est assez exact de dire que le territoire de l'URSS équivaut au Heartland, sauf dans une direction. Afin de délimiter cette exception - d'une étendue considérable -, traçons une ligne d'environ 9 000 kilomètres allant, vers l'Ouest, du détroit de Béring à la Roumanie. A 5 000 kilomètres du détroit du Béring, celle ligne coupe le fleuve Iénissï qui, des frontières de la Mongolie, va vers le nord jusqu'à l'océan arctique. A l'Est du Iénisseï, on trouve un pays généralement accidenté de montagnes, de plateaux et de vallées presque entièrement couvert de forêts de conifères ; je l'appelerai Lenaland, du nom de son trait le plus caractéristique, la présence du fleuve Lena. la Russie du Lenaland s'étend sur environ neuf millions de kilomètres carrés, mais sa population n'excède pas six millions d'individus (...). A l'Ouest du Inisséï se trouve ce que j'appelerai la Russie du Heartland, une plaine s'étendant sur plus de 6 000 kilomètres du nord au sud et 6 000 kilomètres d'est en ouest. Sa superficie est de 10 millions de km2 et sa population, qui dépasse 170 millions, s'accroît au rythme de 3 millions par an. La façon la plus simple et probablement la plus efficace de présenter les valeurs stratégiques du Heartland russe est de les comparer à celles de la France. Dans le cas de ce dernier pays, cependant, l'arrière-plan historique à considérer doit être la Première Guerre mondiale, alors que c'est la Seconde dans le cas de la Russie." "Tout bien considéré, la conclusion s'impose : si l'Union Soviétique sort de cette guerre en conquérant l'Allemagne, elle se classera comme la première puissance terrestre du globe. Elle sera en outre celle dont la position défensive est la plus forte. Le Heartland est la plus grande forteresse naturelle du monde. Pour la première fois de l'histoire, cette forteresse a une garnison suffisante à la fois en effectifs et en qualité."

 

      Aymeric CHAUPRADE et François THUAL estiment que plutôt que géopolitique, la pensée de Halford John MACKINDER doit être considérée comme géohistorique, car il donne à son Heartland des changements qui tiennent compte de l'histoire et de leurs grandes découvertes.

"Mais en même temps, alors même qu'elle installe la compréhension des dynamiques géopolitiques dans la ligne droite des mutations de l'Histoire, elle fait abstraction de l'histoire des États eux-mêmes. Ainsi l'idée centrale de Heartland, si l'on admet la puissance gigantesque qu'elle impliquerait, porte à s'interroger sur la possibilité même de son existence. Y-a-il eu, en effet, un seul moment de l'Histoire durant lequel, les géopolitiques de l'Allemagne et de la Russie ont pu durablement - c'est-à-dire plus durablement que l'éphémère pacte germano-soviétique de 1941 - converger jusqu'à permettre la formation cohérente d'une immensité terrestre, dont on peut imaginer qu'elle n'aurait pu alors être autre chose qu'un empire allemand dominant le slavisme, ou qu'un empire slave dominant le germanisme, et s'avérer être qu'un épiphénomène dans le temps?" La question mérite bien entendu d'être posée, mais n'oublions pas qu'il s'agit-là de géopolitique opérationnelle qui tend à empêcher par tous les moyens, précisément, qu'une telle puissance devienne effective. Halford John MACKINDER veut indiquer les dangers possibles pour la Grande Bretagne.  Les deux auteurs poursuivent : "Mackinder eut raison durant le contexte bipolaire : il y avait alors un pivot, le bloc soviétique encerclé par des nations maritimes - États-Unis, Grande-Bretagne - s'appuyant sur les coastlands - France - dans le cadre d'une alliance atlantique destinée à endiguer - doctrine du containment - le Heartland communiste. L'existence de ce pivot russe étendant son influence dans sa périphérie Ouest fut rendue possible par la coupure géopolitique de l"Allemagne." Ils concluent que "la théorie du Heartland stimule sans conteste la réflexion géopolitique ; mais en postulant que l'ensemble des phénomènes géopolitiques résulte d'un seul épicentre moteur, et faisant, du même coup, fi des géopolitiques propres aux États eux-mêmes, la pensée de Mackinder présente le risque de construction aussi fantasmatiques que l'Eurasie, parce que n'ayant aucune réalité ni historique, ni géographique."

 

      La pensée de Harold John MACKINDER stimule nombre de réflexions géopolitiques, effectivement, et notamment celle du journaliste Nicholas John SPYKMAN (1893-1943). Celui-ci théorise la doctrine américaine de l'endiguement - containment - appliquée par les États-Unis au début de la Guerre froide (Géographie et politique étrangère, in American Political Science Review, 1938 ; Objectifs géographiques dans la politique étrangère, in Political Science Review, 1938, America's strategy in World Politics, 1942 ; The geography of space, 1944).

Cette filiation n'est pour Aymeric CHAUPRADE, toutefois que partiellement fondée : "la géopolitique de Spykman est essentiellement centrée sur le comportement extérieur des Etats. Elle se veut critique de la pensée d'HAUSHOFER, trop marquée par le déterminisme, et de MACKINDER, à laquelle elle conteste la centralité du Heartland comme coeur des dynamiques géopolitiques." Critiquant cette théorie en s'appuyant sur l'histoire des deux guerres mondiales (il ne s'est pas réalisé...), sa démarche est toutefois proche de celle de l'amiral britannique : elle s'attache à comprendre la géopolitique en donnant à celle-ci une centralité, mais la zone-pivot est pour lui le Rimland. Soit la région intermédiaire entre le Heartland et les mers riveraines. C'est dans cette zone du Rimland que se jouerait le vrai rapport de forces entre la puissance continentale et la puissance maritime.

 

Halford John MACKINDER, The geographical pivot of history, The Geographical journal, 1904 ; Democratic Ideals and Reality, Holt, 1919 ; The Round World and the Winnig of the peace, Foreign Allairs, 1943. Dans Anthologie mondiale de la stratégie sont traduites The geographical pivot of History  et The Round World and the Winning of Peace (Traductions de Catherine Ter Sarkissian), Sous la direction de Gérard CHALIAND, Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique,  Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003. Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Etats, Concepts, Auteurs, Ellipses, 1999. Gerard Roe CRONE, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

Relu et complété le 17 février 2020

 

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