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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 17:46

         De son vrai nom Johanna ARENDT, la philosophe allemande naturalisée américaine (en 1951, après y avoir été apatride pendant dix ans), après s'être réfugiée en France dès 1933, ne se désigne jamais comme "philosophe", mais comme professeur de théorie politique. Elle travaille dans ses oeuvres principalement la question du phénomène totalitaire, après son expérience militante pour la cause juive avant et pendant la seconde guerre mondiale. Inclassable sur l'échiquier politique, ni libérale, ni socialiste, elle ne cherche pas à élaborer un système philosophique dans toute sa cohérence, mais aborde, en vue de comprendre pour changer le monde, un ensemble de problématiques variées : la révolution, le totalitarisme, la culture, la modernité et la tradition, la liberté, les facultés de la pensée et du jugement... Elle argumente avant tout pour l'action politique, contre la passivité et la résignation. 

 

      C'est aux Etats-Unis qu'elle fait publier ses trois livres fondamentaux, Les origines du totalitarisme (1951), Condition de l'homme moderne (1958) et le recueil de textes intitulé La crise de la culture (1961). Auparavant, grandement influencée par les enseignements de Martin HEIDEGGER, de HUSSERL et de Karl JASPERS, dans ses études de philosophie, de théologie et de philologie classique aux Universités de Marbourg, Fribourg-en-Brisgau et d'Heidelberg (dès 1924), elle rédige Le concept d'amour chez Augistin (1929) et, avec Günther ANDERS, Les Elégies de Duino de Rilke (1930). Son livre Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, où elle rend compte en 1966, du procès du responsable nazi, est celui qui suscite le plus de polémiques qui l'oppose à une partie de l'intelligentsia juive américaine.  Dans Essai sur la révolution (1967), Vies politiques (1971) et Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine (1972), elle poursuit sa réflexion sur ses thèmes de prédilection. A noter qu'à titre posthume, sont publiés plusieurs ouvrages dont La tradition caché. Le juif comme paria (1987) et La Vie de l'esprit, en deux tomes (1978-1981).

Le grand guide dans sa pensée et dans son combat est le philosophe du XVIIIeme siècle LESSING, déjà conscient du piège des Lumières, militant de la volonté de "penser par soi-même" et pourtant soucieux du domaine public ; par avance lucide quant aux limites de la compassion et de la pitié qui peuvent être érigées en principes d'une politique réduite à la sentimentalité. Elle l'inspire dans la construction des catégories de sa philosophie politique.

Avant d'entrer dans une analyse de ses oeuvres, Pierre BOURETZ se pose la question : "que retenir (des) considérations conduites à la lumière de Lessing, nourries de l'expérience de l'action, enrichies de réflexions sur l'époque et les contemporains? Le fait tout d'abord qu'elle voulait garantir la validité de la pensée dans la vita activa, par le souci du monde et la responsabilité vis-à-vis des affaires humaines. L'idée ensuite qu'à ses yeux la déréliction des "sombres temps" interdisait tout autant la douceur de la nostalgie que l'enthousiasme en faveur de l'utopie ; incitait à préserver en même temps l'autonomie de la vie de l'esprit et la permanence du domaine public ; forçait ensuite à admettre que tant que l'on cédera à la tentation du repli dans l'intériorité, "on jettera l'humanité avec la réalité, comme le bébé avec l'eau du bain". L'intuition enfin d'une obligation envers le monde qu'elle poussera très loin : au point où celle-ci devient le principe de sa pensée, lui donne une orientation essentiellement politique et lui confère souvent des allures polémiques."

Anne AMIEL effectue la même vision de l'ensemble de l'oeuvre d'Hannah ARENDT, qui ne se prête pas à une présentation synthétique : "(...) il s'agit de prendre soin du monde. Et constituer un monde véritablement commun, sans renfermement dans la perspective particulière et irremplaçable qu'ouvre pour nous une langue, une tradition, une culture (...) signifie entendre et répondre : traduire, se mouvoir. Et traduire , cela veut dire en ce cas "distinguer". Arendt ne produite pas de définition - pas plus qu'elle n'explicite une quelconque méthode, ou ne prend pas la peine d'éclaircir la façon dont elle procède : elle formule, constamment, d'une façon systématique des distinctions, qui sont pourtant toujours adossées à une langage "commun" et se voulant comme tel, à tous les sens du terme (la technicité est donc exclue et l'érudition discrète). Il faudrait distinguer, discerner, filtrer, critiquer. L'autorité n'est pas le pouvoir, penser n'est pas calculer ou déduire, un mouvement n'est pas un parti, ni un conseil, promettre ou contracter n'est pas consentir, le travail n'est pas la fabrication, la politique n'est pas le social, le privé n'est pas l'intime, l'antisémitisme n'est pas l'antijudaïsme... la libération n'est pas la liberté, le domination n'est pas le gouvernement. Mais dans les derniers exemples, outre les questions de traduction de liberty et freedom ou governement et rule, force est de constater qu'Arendt ne suite pas de façon rigide les distinctions qu'elle produit (et qui, cela n'est pas du tout anodin, ne renvoient quasiment jamais au face à face de deux termes, concepts ou notions, mais au moins à des triades). Les distinction prétendent donc être à la fois solidement enracinées dans l'expérience, et à la fois formulées dans une perspective particulière (tel ouvrage étudie tel objet, à telle période, s'adressant à tel public...) qui doit sans cesse être reprise, modifiée, redéployée, si l'on change de place, si l'on modifie le point de vue. Ici comme ailleurs, "la pluralité est la loi de la terre". Ce qui indique aussi que les distinctions et les articulations (entre travail, oeuvre et action par exemple) et des processus (ce qui fait qu'un confonde toujours les trois, même si on ne les confond pas sous la mêle activité dominante). Il n'y aurait aucun rigoureusement aucun sens à isoler une notion. Toutes les notions renvoient, constamment, les unes aux autres."

 

     Nombre des prémisses de sa pensée sont déjà présents dans les 45 articles qu'elle écrit, entre octobre 1941 et avril 1945, dans l'Aufbau, journal rédigé en allemand à New York depuis 1924, d'abord bulletin de liaison de la communauté juive allemande des Etats-Unis, puis tribune des réfigiés de langue allemande. Plusieurs thématiques traversent le corpus de ces articles, qui affirment quelques opinions déjà formées et qui annoncent plusieurs thèses qui structurent Les Origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem. Ces écrits ont le ton polémique et politique, qui suit de près certains débats au Etats-Unis, et d'abord ceux qui touchent la communauté juive, dans le vaste courant du sionisme (traversé de contradictions bien plus importantes que ce qu'on constate de nos jours). D'abord centrés sur les questions proprement militaire, ils ouvrent la perspective la plus large, celle d'une politique du peuple juif, qui tout à la fois a été privé de cette expérience par l'histoire et s'en tient volontairement à l'écart dans le monde contemporain. Elle profile les thèses qui structurent la première partie des Origines du totalitarisme : la critique de aconisme du peuple juif, la dénonciation de sa tendance à ne se définir que par l'antisémitisme et la mise en lumière de ce qu'elle voit comme une fâcheuse habitude de se complaire dans le sentiment de persécution. Dans ces articles pointent déjà cette idée force que la passivité et surtout l'impréparation plus ou moins volontaire à l'action politique a des liens forts avec la situation du monde juif. Elle s'attaque à ce qu'elle conçoit comme l'ambiguïté des Lumières (allemandes), à la source de l'Emancipation. Elle perçoit déjà ce qui selon elle constitue une erreur de Moïse MENDELSSOHN : l'idée d'une autonomie de la raison, qui conduit à un idéal de "formation" imposant à l'homme de "penser par lui-même", qui conduit à l'isolement individuel, coupant l'homme de la communauté, et partant des réalités extérieures. Le désir conscient d'éliminer la tradition, avec tout le sens de la communauté qui va avec, a pour conséquence que le gain de l'Emancipation est annulé au moment même où il est acquis. Les Juifs deviennent, dans l'histoire, ceux qui n'ont pas d'histoire, au fond même de la représentation que s'en font les Juifs eux-mêmes. 

 

      Les origines du totalitarisme, dense et long texte en trois parties, L'antisémitisme, L'impérialisme et Le Totalitarisme, ne bénéficient pas d'une Introduction de l'auteure qui permettrait de comprendre d'emblée leur articulation et leur élaboration. Nombre de passages de ces parties sont conçus sinon déjà rédigés entre 1947 et 1949, étant donné qu'en cours de route, Annah ARENDT, disant par la suite qu'elle comprend alors un certain nombre de choses primordiales, elle modifie sensiblement sa trajectoire intellectuelle. Dans son discours sur l'évolution de l'Etat-nation, elle découvre le principe de la domination totalitaire qui réside dans une destruction permanente de toute forme de stabilité et elle souligne les facteurs qui donnent à l'Etat un caractère informe et contribuent à rendre le fonctionnement du système indéchiffrable. Motrice de cette évolution, la logique de l'idéologie, indépendamment des faits qui souvent la contredisent, occupe dans le totalitarisme une place dominante et surdéterminante. Il s'agit de la destruction de tout ce qui garantit la pérennisation, au-delà de cycle des générations, d'une société, d'un cadre de vie, d'une manière de penser....

    A la lecture de ces pages, nous ne sommes pas lon de penser que se trouve lié ce totalitarisme et la guerre elle -même. Sans la guerre pour le nourrir, il n'existe pas de totalitarisme. Sans le totalitarisme, la guerre ne peut perpétuellement exister.

     Anna ARENDT décrit trois étapes dans cette marche vers la domination totale qui prépare des "cadavres vivants". En premier lieu, il s'agit de "tuer en l'homme la personne juridique". L'accomplissement de ce projet commence par la soustraction de certaines catégories de personnes à la protection de la loi, passe par la confusion entre ces éléments jugés "asociaux" et les criminels, aboutit enfin à une sélection parfaitement arbitraire de victimes dont les crimes supposés ne sont plus qualifiés à l'avance. Vient ensuite "le meurtre en l'homme de la personne morale". S'agissant cette fois de l'assassinat institutionnalisé dans les camps, le procédé consiste à abolir ce qui avait toujours été respecté de mémoire d'homme : le droit de l'ennemi tué au souvenir, la possibilité laissée à ses proches de pleurer sur son corps, l'existence d'une sépulture. De ce point de vue, la terreur totalitaire triomphe lorsqu'elle parvient à effacer toute trace de ceux qu'elle détruit et réussit à rendre leur mort anonyme, afin que celle-ci cesses d'apparaître comme le terme d'une "vie accomplie" et devienne une sorte de preuve par l'absurde qu'ils n'ont jamais existé. Reste enfin une dernière étape de la destruction, dans la réalisation d'une "loi du mouvement" qui vise moins la domination totale en tant que telle qu'une transformation radicale de la nature humaine à partir de ses composantes élémentaires : celle qui s'attaque à "l'identité unique de chacun", attachée à la différence entre les individus. Ce processus de déshumanisation qui requiert l'éradication de toute individualité est amorcée dès l'arrivée au camp, après des conditions de transport monstrueuses : lorsque les premières heures sont savamment planifiées pour produire une homogénéité d'apparence des détenus ; quand sont ensuite pratiquées des tortures qui diffèrent inlassablement la mort en manipulant les corps jusqu'aux limites de leur possibilité de survie, afin de mieux montrer que la destruction de toute dignité humaine peut précéder l'élimination physique. A cela s'ajoute que dans l'application de ces méthodes, une ultime perversité consiste à associer certaines catégories des victimes au meurtre des autres, en les installant dans un dilemme sans issue : tuer ou être tué, en sorte que s'estompe toute ligne de démarcation entre persécuteurs et persécutés.

       Pierre BOURETZ, auteur de tout ce dernier paragraphe, estime qu'au terme de cette description, l'auteure "rencontre les limites de la phénoménologie". Les bases de cette description repose sur le témoignage de rescapés qui tentent de restituer l'inracontable. Percevoir les camps de concentration comme le terme d'un processus qui avait débuté bien avant l'avènement du totalitarisme, dans l'avènement même de la "solitude" d'individus atomisés, sans attaches stables et privés de la capacité d'agir sur l'ensemble social constitue bien sa vision, mais Hannah ARENDT n'adopte dans son livre de conclusion. L'approche d'un '"mal radical" concept emprunté à Emmanuel KANT, est bien l'objet de l'auteure, qui n'en est pas pour autant parvenu à mener jusqu'à un terme ses investigations, qui se poursuivent jusqu'à la fin de sa vie. 

Les éléments, qui se trouvent dans une sorte de progression Antémitisme-Impérialisme-Totatlitarisme, dérivent souvent dans son loivre d'analyses déjà réalisées avant elles, mais systématisées : A Rosa LUXEMBOURG, par exemple, elle doit toute son analyse de l'impérialisme. A travers des biographies, parfois orientées, comme celle de DISRAELI, elle trace cette chronologie collective. De multiples faits semblent être entrer dans son cadre d'analyse, avec parfois une historicité incertaine. Mais l'essentiel n'est pas là : avec un aplomb qui s'affirme clairement dans la troisième partie, elle propose une hypothèse incontournable encore aujourdh'ui sur la nature du totalitirisme qui dépasse les comparaisons faites par ailleurs (comme celle de Raymond ARON dans Démocratie et Totalitarisme) entre régimes politiques. Elle introduit avec force l'idée du perpétuel mouvement qui charrie les corps et les institutions dans un désordre mortel allant crescendo, au-delà d'une description d'institutions qui donne parfois un peu trop une sensation d'ordre. 

        Anne AMIEL indique bien cette originalité. Il faut distinguer le totalitarisme des formes plus traditionnelles de régime liberticide et autoritaire (despotisme, dictature à parti unique, etc) et donc de refuser l'alternative commode et égarante démocratie et totalitarisme, laquelle un peu trop dictée par la conjoncture de la guerre froide entre les deux blocs géopolitiques soviétique et américaine. Le totalitarisme, nouvelle forme de régime, absolument inédite, rigoureusement inconnue avant le XXe siècle, est l'évènement majeur du siècle, et comme tel, rompt avec le fil de la tradition. Annah ARNDT, reprenant à son compte les catégories de régimes politiques de MONTESQUIEU, voit dans la nature du totalitarisme la terreur et dans son principe l'idéologie, les deux s'enracinant dans une expérience extrême de la condition humaine : la désolation (ou esseulement). Dans son analyse du totalitarisme qu'elle voit à l'oeuvre tant dans le système hitlérien que dans le système stalinien, peut-être prise dans un flot d'informations bien mieux maîtrisé du côté nazi que du côté de l'URSS, l'intellectuelle juive met toujours l'accent sur la terrible originalité de ce régime.

""La terrible originalité, cite t-elle, du totalitarisme ne tient pas au fait qu'une "idée" nouvelle soit venue au monde, mais à ce que des actions mêmes qu'elle a inspirées constituent une rupture par rapport à toutes nos traditions" (Annah ARENDT, La nature du totalitarisme, Payot, 1990). Les origines, poursuit-elle, du totalitarisme - il s'agit bien d'origines et en rien de causes, la catégorie étant déplacée en histoire, selon Arendt - doit donc tenter de comprendre ce qui a rendu possible des régimes monstrueux, qui, précisément, mettent au défi notre capacité de compréhension. Il faut alors repérer les facteurs et les éléments qui ont "cristallisé" sous cette forme. L'essentiel étant que ces éléments survivent à l'effondrement des régimes, et pourraient donc susciter de nouvelles cristallisations - ce qui explique le refus arendtien de tout retour au statu quo ante. Ces éléments touchent toujours les "masses" et le monde inhumain, désolé, où elles vivent, et qu'elles ne peuvent que condamner. La population, sous le coup de l'inflation, du chômage, du choc en retour de la violence impérialiste, etc. s'atomise et se transforme en masse, et l'homme de la masse est essentiellement celui qui se sent superflu et est tenu pour tel par ses "semblables" (...). Les mouvements totalitaires sont précisément ce qui permet d'organiser les masses (tandis que les partis étaient fondés sur une structure de classes) et ils s'adossent à une idéologie dont l'important n'est pas le prétendu "contenu" (qui varie de la terre au ciel entre la tradition socialiste et l'ineptie raciale) mais bien le "mouvement" de déduction,une sorte d'infaillibilité et de sur-sens absurde. Le terme de mouvement doit être pris au sérieux, et quasi littéralement. Il s'agit de s'immuniser contre la réalité, contre l'expérience, de survivre à la perte du sens commun (...). En ce sens, les totalitarismes pensent que "tout est possible", qui expérimente cette croyance, et qui montre que l'on peut réaliser l'enfer sur terre sans que rien ne se produise (...). On peut dire que ces régimes sont antiutilitaires, antinationalistes, antiétatiques (on ne saurait expliquer économiquement les camps, ni oublier que la terreur se déchaîne quand il n'y a plus d'opposition politique, et peut décapiter en pleine guerre l'état-major soviétique, ni confondre les Aryens avec les Allemands, ni attribuer la stabilité et la compréhensibilité d'un Etat à la polyarchie mouvante des nazis par exemple). Les totalitarismes sont donc une réponse monstrueuse à la maladie du monde qui leur préexiste - monde qui a transformé la solitude (et tous ses corrélats) en désolation : "La domination totalitaire (...) se fonde sur la désolation, l'expérience d'absolue non-appartenance au monde, qui est l'une des expériences les plus radicales et les plus désespérées de l'homme" et "La désolation est mliée au déracinement et à la superfluité dont sont frappées les masses depuis le commencement de la révolution industrielle, et qui sont devenus critiques avec la montée de l'impérialisme (...) et la débâcle des institutions politiques et des traditions sociales à notre époque". La domination totalitaire est donc un système dans lesquels "les hommes sont de trop", qui rend les hommes également superflus."

 

      Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, même si au début, il ne s'agissait pour l'auteure que d'un reportage guidé par des motivations très personnelles, constitue sans doute sa deuxième oeuvre phare. Se présentant en grande partie comme un compte-rendu du procès d'Adolf EICHMANN en Israël, en fait de deux procès qui se succèdent d'avril 1961 à mars 1962, il est l'occasion pour Hannah ARENDT de se livrer à une critique polémique et du procès, et des témoins, et des avocats pour la forme, et des conditions dans lesquels il se déroule, de ses motifs et d'éléments pour elle se révélant être des tabous. Après avoir ironisé sur le fait qu'Israël voulait son Procès de Nuremberg, elle ne dénie pas le droit pour ce pays à s'exprimer au nom des victimes, mais elle s'offusque que l'on ne parle que de la souffrance juive. Dans ce procès "théâtral", orienté par la rhétorique emphatique du procureur et nourri d'arrière-pensées, elle voit les crimes d'Eichmann réduits à ce qui concerne exclusivement les Juifs, mais étendus à des zones géographiques qu'il ne contrôlait sans doute pas. D'un point de vue juridique, elle souligne le fait qu'en visant une sorte de crime contre les Juifs, plutôt que des "crimes contre l'humanité", le tribunal de Jérusalem n'a pas mieux compris que celui de Nuremberg la nouveauté radicale du génocide, en sorte qu'étant le dernier des "procès successeurs", celui d'Eichamnn ne pourrait mieux que les précédents offrir une doctrine utile pour l'avenir. L'aspect assez féroce de certains passages de son livre provient directement des traces des luttes au sein du sionisme. Elle considère en effet que le rapprochement entre Juifs et Arabes après la création de l'Etat d'Israël aurait dû être un axe majeur de sa politique.

Occasion manquée, ce procès fait l'objet d'au moins deux thèses qui soulèvent des polémiques bien plus épaisses que Les origines du totalitarisme. 

Première thèse : le portrait qu'elle trace d'Eichmann, un des principaux artisans de l'extermination, archétype de l'antisémitisme viscéral et incarnation du mal, donne l'impression, en reprenant ses déclarations sur la nécessité de trouver pour les Juifs un sol à eux, d'entendre son paradoxe d'ami des Juifs. C'est qu'elle le dépeint avant tout comme un fonctionnaire aux ordres, un fonctionne du meurtre de masse, assez terne et noyé dans son principe d'obéissance totale au Fuhrer. De nombreux lecteurs s'affirment choqués de ce qu'ils verront comme une banalisation des crimes d'Eichmann, d'autant qu'elle décrit une banalité du mal, sans s'y appesantir toutefois.

Deuxième thèse, encore plus polémique : Des dirigeants juifs, au sein des Conseils Juifs ont collaboré à l'extermination. Comme elle estime que cette coopération est passée sous silence, elle en instruit le dossier. Elle multiplie les relations de faits sans pour autant parvenir à un tableau d'ensemble, préférant surtout étayer la thèse de leur participation à un processus de désintégration et de désidentification. A cette thèse répond notamment SPERBER qui estime que ce processus, commencé relativement tôt en Allemagne, dès les années 1930, rendait le judaïsme mondial non sioniste incapable d'affronter la menace certaine comme il aurait dû le faire. Dans la polémique s'expriment, dans une dynamique peu claire, presque autant d'opinions contre que d'opinions pour, d'un bout à l'autre des échiquiers politiques et communautaires. Certains arguments, tout en déniant la réalité de cette coopération, mettent l'accent (Saul FRIEDLÄNDER, cité par Peter NOVICK, dans L'Holocauste dans la vie américaine) sur une contradiction, après la multiplication après la publication de ce livre d'études sur la question : "Objectivement, le Judenrat a probablement été un instrument de la destruction des Juifs d'Europe, mais subjectivement leurs acteurs n'ont pas eu conscience de cette fonction, et, même s'ils en avaient conscience, certains d'entre eux - voire la plupart - ont essayé de faire de leur mieux afin de retarder cette destruction".

Par la suite, Hannah ARENDT reconnaît trois contradictions entre Les origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem. Tout d'abord, le premier livre parlait des "trous de l'oubli" creusés par le système totalitaire, affirmation explicitement démentie dans le second. Le portrait d'Eichmann et la description de son action tendent à relativiser l'importance accordée à l'idéologie dans la description des régimes totalitaires. Enfin, la "banalité du mal" s'oppose au "mal radical".

 

      Condition de l'homme moderne, considéré parfois comme le second chef-d'oeuvre de Hannah ARENDT est une oeuvre de philosophie fondamentale, dont le lien avec la théorie politique parait ténu. Il traite du rapport entre "éléments", "origines", "cristallisation" maintes fois évoqués auparavant. Elle progresse par trois questions : Que s'est-il passé? Pourquoi cela s'est-il passé , Comment cela a-ti été possible? Penser l'impensable constitue son obsession. Comment la science politique produirait-elle un concept adéquat à cette expérimentation monstrueuse d'un système qui rend les hommes eux-mêmes absolument superflus? Tentant de définir les contours d'une vita activa, elle aborde successivement les relations entre domaine public et domaine privé, le sens du travail, celui de l'oeuvre, la place de l'action dans la vie de l'homme, pour terminer sur une réflexion sur l'aliénation et le travail.

C'est bien la conception du travail qui se trouve au centre de son livre. Première des activités de la "vita activa", le travail caractérise l'homme, bien plus animal/laborans avant d'être homo faber. Il est lié à la nécessité vitale que connaît toute espèce vivante, et son corrélat est la consommation des "bonnes choses". Il s'agit bien du "travail de notre corps" et non pas "l'oeuvre de nos mains" pour reprendre l'expression de LOCKE. Le travailleur est donc renvoyé à la solitude de son corps, et au bonheur du vivant comme tel. Le travail renvoie donc à la nature, à laquelle l'animal loborans oppose sa force, et cela de façon cyclique, répétitive et anonyme. Il ne peut édifier de monde durable et ne renvoie à aucne pluralité réelle, en ce sens le travailleur est rejeté hors du monde, dans la futilité du cycle vital, et son activité est plus encore qu'apolitique (comme l'oeuvrer) antipolitique, privée (au sens le plus privatif du terme). Cependant, le travail est bien la condition sina qua non de toutes les autres activités, même les "plus hautes" qui comprennent toutes une part de labeur et il peut viser, à la façon endurante des travaux d'Hercule, "la protection et la sauvegarde du monde contre les processus naturels" le menaçant. Si le travail egendre peine et tournment, celles)ci sont "des modalités d'expression de la vie elle-même" et la joie spécifique qui en résulte est "plus réelle et moins futile que toute autre forme de bonheur". Tout le problème pour les êtres humains comme tels est de ne pas être enfermés dans le cycle du labeur, mais pour cela il faut mobiliser d'autres faculter : l'oeuvrer et l'agir puisque, selon les mots de Marx cité à moitié ironiquement par Arendt, le royaume de la liberté commencera au delà de celui de la nécessité. Jusqu'à l'époque moderne, se libérer du travail a signifié maintenir d'autres êtres humains, par la violence, dans la sphère uniquement privé du labeur (les esclaves, les femmes). L'espoir des révolutions française et américaine est aussi celui de la libération du peuple comme tel, de l'émancipation de la partie servile de l'humanité, gagnant ainsi son droit à l'apparaitre. L'amertume arendtienne veut que ce soit moins les travailleurs qui aient finalement été émancipés par la modernité que le processus même - dévorant - du travail et de la consommation. Si bien que, dans les conditions actuelles, où toutes les activités sont comprises comme du travail, comme une façon de "gagner sa vie" : "Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut imaginer de pire."(Anne AMIEL).

Derrière cette théorisation du travail, se trouve une critique virulente de la société de consommation. le travail devrait resté dans la sphère privée et laisser de plus en plus de place à l'action publique.

 

    La crise de la culture, regroupement de Huit exercices de pensée politique, donne un idée du positionnement d'Hannah ARENDT sur la recherche d'un futur, qui ne soit ni de renouer le fil rompu de la tradition, ni d'inventer quelque succédané ultra-moderne. Sont examinés tour à tour les relations entre tradition et âge moderne, le concept d'histoire (antique et moderne), la question de l'autorité, de la liberté, la crise de l'éducation (sa portée sociale et politique), la problématique entre Vérité et politique, la conquête de l'espace et la dimension de l'homme.

 

    Du mensonge à la violence,  regroupe des Essais de politique contemporaine, souvent en prise directe sur des débats aux Etats-Unis : Du mensonge en politique (Réflexions sur les documents du Pentagone, à propos de la guerre du VietNam, La Désobéissance Civile, Sur la violence, politique et Révolution (Interview). 

 

   Les ouvrages sur le phénomène totalitaire sont encore étudiés dans le monde entier et sa pensée politique et philosophique occupe une place importante dans la réflexion contemporaine. Ses réflexions rejoingent sur bien des points celles de Jean-Paul SARTRE, de David ROUSSET, et de bien d'autres auteurs. Chacun à leur façon, Jurgens HABERMAS, Maurice MERLEAU-PONTY, Cornelius CATORIADIS, Alain FINKIELKRAUT, Richard SENNETT, Alain BADIOU, Benjamin BARBER, pour ne pas tous les nommer, se déterminent en partie à partir de ses réflexions, parfois les plus polémiques. Dans les communautés juives, ses réflexions ne laissent jamais indifférentes, même après les périodes d'intenses batailles polémiques, et alimentent encore des théories sur l'Holocauste. L'écologie politique, à travers les réflexions sur le travail lui emprunte des notions de simplicité volontaire et de décroissance. Ses réflexions sur la désobéissance civile et sur la violence restent hélas d'actualité.

 

Hannah ARENDT, Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy, collection Agora, 1994 ; La crise de la culture, Gallimard, 2006 ; Condition de l'homme moderne, Calmann-lévy, collection Agora, 2004 ; Les origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem, Gallimard, collection Quarto, 2006 (présentation de Pierre BOURETZ).

Anne AMIEL, Anna ARENDT, dans Le Vocabulaire des Philosophes, Suppléments 1, Ellipses, 2006.

Un film récent, Hannah Arendt, de Margarethe Von TROTTA, centré sur la relation - et les polémiques qui suivent - du procès d'Adolf EICHMANN en 1961 à Jérusalem, présente sa théorie sur la banalité du mal. Très primé, le film reste sobre de bout en bout, restant pratiquement tout le temps sur le personnage, et suite bien le livre au tire éponyme. La réalisatrice tient la gagueure de "tenir" le spectateur pendant près de deux heures sur un des éléments les plus importants de la philosophie contemporaine. Disponible en DVD, en coffret notamment avec des bonus qui, éclairent bien les débats qui suivirent la publication de son livre, débats qui ont encore des échos aujourd'hui. Une émission d'Un sertain regard sur l'auteure, de 1974, un entretien de 28 minutes avec la réalisatrice, des entretiens avec Rony BRAUMAN, Alain FINKIELKRAUT (dont le sionisme parfois caricatural est toujous égal à lui-même...) et Cynthia FLEURY, ces derniers en collaboration avec Philosophie magazine, s'avèrent indeispensable, surtout pour le néophyte. 

 

Complété le 17 décembre 2013.

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Published by GIL - dans AUTEURS
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