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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 10:48

       L'ouvrage de l'historien britannique Edward GIBBON (1737-1794), édité de nos jours en deux volumes, l'un concernant l'Empire romain de 96 à 582, l'autre l'Empire romain d'Orient de 455 à 1500, constitue un document de référence pour les historiens romains et byzantinistes, même si sa thèse centrale n'est plus retenue comme seule hypothèse dans l'étude de la chute de l'Empire Romain. Originellement publié en anglais de 1776 à 1788, en 6 volumes, cet ouvrage, essai historique imposant, reprend une question très présente en ces temps des Lumières, traitée entre autres par MONTESQUIEU, dans Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Il se situe dans l'ensemble des réflexions de ses contemporains sur les destinées de l'Empire britannique. Encore de nos jours, l'idée est très présente d'une chute plus ou moins brutale de l'Empire romain, alors qu'une historiographie récente (Paul VEYNE par exemple) a tendance à considérer une continuité entre l'Empire romain du Bas Empire et le Moyen-Age Occidental. La reprise par le christianisme de l'héritage intellectuel, juridique et administratif de l'Empire (présence dans la diplomatie vaticane d'efforts pour un Empire Romain Germanique...) amène à penser qu'elle ne serait pas étrangère au déclin de l'Empire antique. GIBBON argumente en faveur de la thèse centrale de la responsabilité des valeurs chrétiennes dans cet qu'il considère être une chute. Cette thèse d'ailleurs valu à cet ouvrage d'être attaqué et même parfois dans certains pays interdit.

 

     "Mon intention n'est pas de m'étendre sur la variété et sur l'importance du sujet que j'ai entrepris de traiter, écrit l'auteur dans sa préface en 1776, le mérite du choix ne servirait qu'à mettre dans un plus grand jour et à rendre moins pardonnable la faiblesse de l'exécution. Mais, en donnant au public cette première partie de l'Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, je crois devoir expliquer en peu de mots la nature de cet ouvrage, et marquer les limites du plan que j'ai embrasser. 

On peut diviser en trois périodes les révolutions mémorables qui, dans le cours d'environ treize siècles, ont sapé le solide édifice de la grandeur romaine, et l'ont enfin renversé.

1. Ce fut dans le siècle de Trajan et des Antonins que la monarchie romaine, parvenue au dernier degré de sa force et de son accroissement, commença de pencher vers sa ruine. Ainsi, la première période s'étend depuis le règne de ces princes jusqu'à la destruction de l'empire romain d'Occident par les armes des Germains et des Scythes, souche grossière et sauvage des nations aujourd'hui les plus polies de l'Europe. Cette révolution extraordinaire, qui soumit Rome à un chef des Goths, fut accomplie dans les premières années du sixième siècle.

2. On peut fixer le commencement de la seconde période à celui du règne de Justinien, qui, par ses lois et par ses victoires, rendit à l'empire d'Orient un éclat passager. Elle renferme l'invasion des Lombards en Italie, la conquête des provinces romaines de l'Asie et de l'Afrique par les Arabes qui avaient embrassé la religion de Mahomet, la révolte du peuple romain contre les faibles souverains de Constantinople, et l'élévation de Charlemagne qui, en 800, fonda le second empire d'Occident, autrement l'Empire germanique.

3. La dernière et la plus longue de ces périodes contient environ six siècles et demi, depuis le renouvellement de l'empire en occident jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs et l'extinction de la race de ces princes dégénérés, qui se paraient des vains titres de César et d'Auguste, tandis que leurs domaines étaient circonscrits dans les murailles d'une seule ville, où l'on ne conservait même aucun vestige de la langue et des moeurs des anciens Romains. En essayant de rapporter les événements de cette période, on se verrait obligé de jeter un coup d'oeil sur l'histoire générale des croisades, considérées du moins comme ayant contribué à la chute de l'empire grec. Il serait difficile aussi d'interdire à la curiosité quelques recherches sur l'état où se trouvait la ville de Rome au milieu des ténèbres et de la confusion du Moyen Age."

L'auteur fait succéder sa Préface d'un Avertissement qui montre toute sa méticulosité dans la recherches des sources historiques. Si la plupart des auteurs de nos jours n'accordent plus guère d'attention à sa thèse centrale, il suive son modèle de curiosité et de précision dans l'utilisation des sources. Le lecteur attentif se référera d'ailleurs autant aux notes (abondantes) en fin de page qu'au contenu et à la tonalité du texte. 

     Revenant dans ses Observations générales, en fin de la première partie de son oeuvre, GIBBON écrit : "Comme le principal objet de la religion est le bonheur d'une vie future, on peut remarquer sans surprise et sans scandale que l'introduction, ou du moins l'abus, du christianisme eut quelque influence sur le déclin et sur la chute de l'empire des Romains. Le clergé prêchait avec succès la doctrine de la patience et de la pusillanimité. Les vertus actives qui soutiennent la société étaient découragées, et les derniers débris de l'esprit militaire s'envelissaient dans les cloîtres. On consacrait sans scrupule aux usages de la charité ou de la dévotion une grande partie des richesses du public et des particuliers ; et la paye des soldats était prodiguée à une multitude oisive des deux sexes, qui n'avaient d'autres vertus que celles de l'abstinence et de la chasteté. La foi, le zèle, la curiosité et les passions plus mondaines de l'ambition et de l'envie, enflammaient les discordes théologiques. L'Eglise et l'Etat furent déchirés par des factions religieuses, dont les querelles étaient quelquefois sanglantes et toujours implacables. L'attention des empereurs abandonna les camps pour s'occuper des synodes ; une nouvelle espèce de tyrannie opprima le monde romain, et les sectes persécutées devinrent en secret ennemies de leur patrie. Cependant l'esprit de parti, quoique absurde et pernicieux, tend à réunir les hommes aussi bien qu'à les diviser : les évêques faisaient retentir dix-huit cent chaires des préceptes d'une soumission passive à l'autorité d'un souverain orthodoxe et légitime ; leurs fréquentes assemblées et leur continuelle correspondance maintenaient l'union des Eglises éloignées, et l'alliance spirituelle des catholiques soutenaient l'influence bienfaisante de l'Evangile, qu'elle resserrait à la vérité dans d'étroites limites. Un siècle servile et efféminé adopta facilement la sainte indolence de la vie monastique ; mais si la superstition n'eût pas ouvert cet asile, les lâches romains auraient déserté l'étendard de la république par des motifs plus condamnables. On obéit sans peine à des préceptes religieux qui encouragent et sanctifient l'inclination des prosélytes ; mais on peut suivre et admirer la véritable influence du christianisme dans les effets salutaires, quoique imparfaits, qu'il produisit sur les Barbares du Nord. Si la conversion de Constantin précipita la décadence de l'Empire, sa religion victorieuse rompit du moins la violence de la chute en adoucissant la férocité des conquérants.

Cette effrayante révolutions peut s'appliquer utilement à l'instruction de notre siècle : un patriote doit sans doute préférer et chercher exclusivement l'intérêt et la gloire de son pays natal ; mais il est permis à un philosophe d'étendre ses vues, et de considérer l'Europe entière comme une grande république, dont tous les habitants ont atteint à peu près au même degré de culture et de perfection. (...)".

 

     La lecture de ce long texte montre jusqu'à quel point on peut puiser sur les sources littéraires et et peu d'auteurs après GIBBON se sont lancés dans une telle aventure. Modèle pour de nombreux historiens pour sa méthode, peu aujourd'hui partagent son point de vue. Pierre GRIMAL considère par exemple (La civilisation romaine, Flammarion, 1981) que "la civilisation romaine n'est pas morte, mais elle donne naissance à autre chose qu'elle-même, appelé à assurer sa survie"... 

Maurice BARIDON, qui introduit son oeuvre en 1983, indique que la problématique chute de Rome/victoire du christianisme, mentionnée comme le Gibbon's problem par nombre d'auteurs anglo-saxons, non découverte par lui, est traitée avec "un luxe d'érudition et une conscience de la dimension politique des problèmes religieux qui font de lui l'historien d'une civilisation entière". Le Decline and Fall peut selon lui "être lu à trois niveaux : celui de la critique des sources - "quoi qu'on lise, il faut d'abord lire Gibbon" dit l'historien Syme - ; celui de la synthèse historique - "Gibbon's problem" - ; celui de la littérature pure - "Gibbon a décrit sur le mode épique ce que pensaient les Anglais du XVIIIe siècle" dit Tillyard. Les trois niveaux s'harmonisent si bien qu'ils ont fait le succès du livre (...)". 

 

Edward GIBBON, Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain ; tome 1:  Rome (de 96 à 582) ; tome 2 : Byzance (de 455 à 1500), Robert Laffont, collection Bouquins, 1987 (première édition : 1983), 1183 pages et 1270 pages. Chronologie et  bibliographie établies par Michel BARIDON, professeur d'anglais à l'Université de Dijon.

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