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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 12:55

             L'incertitude en matière de stratégie nucléaire est cultivée par chacun des acteurs possesseurs ou non d'ailleurs d'armemements nucléaires, mais surtout par eux, "traditionnels" comme postulants. La gesticulation stratégique, censée démontrer à l'adversaire sa ferme volonté en temps de crise comme en temps de calme relatif, se compose d'une partie de certitudes livrées (si vous franchissez cette ligne, c'est la fin...) et d'incertitudes plus ou moins mentionnées (prenez garde, ne marchez pas sur mes oeufs, certains sont "vitaux" et vous risquerez de croire marcher sur des marges de sécurité alors que vous allez y mettre les pieds bien dedans...)... En fait, au delà d'un certain gargarisme officiel - après tout la stratégie toute entière est emplie de facteurs d'incertitudes! - l'application d'un discours d'incertitude sur l'usage ou non d'armements dont les effets pourraient être assez définitifs constitue une pierre de touche de cette gesticulation.

 

    Un certain degré d'incertitude est inévitable et inhérent aux stratégies de dissuasion, explique Thérèse DELPECH. Elle reprend une phrase clé en ce domaine, écrite par Keith PAYNE (The Great American Gamble, National Institute Press, Fairfax, 2008) : "Prédire comment des dirigeants étrangers vont interpréter les menaces et y réagir comporte bien des incertitudes, même pour l'observateur le plus perspicace". "Ce fut la question de très vifs débats, poursuit-elle, à l'époque de la guerre froide. le principe sous-jacent à l'ambiguïté est que la dissuasion fonctionne mieux si l'adversaire est en butte à des incertitudes sur la réaction de l'ennemi, car cela entrave l'organisation d'une attaque et de sa planification d'urgence. Thomas Schelling pensait que, par essence, l'incertitude renforce la dissuasion, l'idée étant que, si l'adversaire fait face à l'incertitude sur la façon dont l'ennemi pourrait répondre à une action, il réfléchira à deux fois avant de lancer son intervention. L'incertitude a été identifiée comme un élément de la valeur ajoutée des moyens de dissuasion nucléaire français et britanniques : une nouvelle strate d'incertitude du fait de l'existence d'une tierce partie. Herman Khan pensait le contraire: la dissuasion fonctionne mieux lorsque l'adversaire comprend pleinement qu'une attaque de sa part aura des conséquences inévitables. Les deux positions sont valables pour des raisons différentes, évidemment. On doit néanmoins choisir entre ces deux principes qui s'excluent mutuellement." Il n'est pas certain que ce qu'avance notre auteure soit vrai dans tous les cas : le discours stratégique agite bien une part de certitude et une autre d'incertitude, à importance variable suivant les situations. 

   Thomas SCHELLING, écrit-elle pour appuyer son opinion, "a reconnu qu'un degré d'incertitude existe dans les diverses dimensions des relations internationales". Dans son ouvrage (Le grand pari américain) , Keith PAYNE "confirme que les décisions stratégiques sont souvent déconcertantes. Qui aurait pu deviner que les Japonais commenttraient la folie d'attaquer l'Amérique en décembre 1941? (...) pourquoi Napoléon, l'un des généraix les plus géniaux de l'histoire, décida t-il de rester à Moscou en 1812, et de perdre ainsi un temps précieux, décision qui allait les conduire, lui est ses armées, à la catastrophe.

Le danger d'une prise de décision imprévisible  s'accroit particulièrement en situation de stress, avec des conséquences inconnues. On devrait aussi prendre en compte la puissance de l'idéologie comme dans le cas de Fidel Castro exhortant les soviétiques à provoquer sa propre destruction en 1962, au nom du triomphe du socialisme sur le capitalisme. Que dire également de ceci : Les Soviétiques étaient convaincues que les Etats-Unis seraient un agresseur impitoyable, ce qui causa de graves malentendus, y compris au cours des manoeuvres d'Able Archer, ou encore le fait que les Kremlin ait pu avoir l'idée qu'il pourrait tromper Washington avec succès en 1962.

D'après Herman Kahn, l'incertitude peut pousser  un adversaire joueur à la guerre.Elle peut aussi orienter dans la même direction un adversaire orgueilleux, qui abhorre jouer la survie de son pays sur un coup de dés. Ce qui Schelling appelle "la menace qui laisse une petite place au hasard", présume que l'adversaire est peu motivé et que l'éventualité d'une catastrophe le dissuadera de pousser sa chance en pariant sur la confrontation. L'ambiguïté n'est cependant pas un facteur universel de découragement. Elle peut, au contraire, susciter des doutes quant à la volonté de l'adversaire. Elle peut même inciter à la provocation. En particulier, il peut être plus sûr de jouer la transparence avec certains adversaires potentiels. Peter Rodman a fait observer que, dans le cas de Taiwan par exemple, les Etats-unis doivent rendre "leur dissuasion (...) claire que possible pour s'assurer que la Chine n'interprète pas le message de travers.

  On peut s'attendre désormais à ce que les surprises stratégiques deviennent la norme et non plus l'exception. L'incertitude peut s'avérer plus inquiétante pour l'Occident que pour ses adversaires potentiels, d'autant plus s'ils se disent que les sociétés occidentales sont de plus en plus réticentes à livrer bataille. La manipulation du risque, concept souvent associé, semble mieux comprise et pratiquée aujourd'hui par la corée du Nord et les dirigeants inraniens que par les puissances occidentales."

 

   Pour une puissance très moyenne comme la France, et pour les petites puissances nucléaires, l'incertitude constitue quelque part une position obligée. Il s'agit, avec un arsenal presque négligeable au point de vue quantitatif par rapport aux arsenaux américains et russes, de pouvoir faire jouer "le pouvoir égalisateur de l'atome". Brandir la menace d'une riposte en cas d'attente aux intérêts "vitaux" et ne pas définir trop précisément ceux-ci est censé introduire un facteur d'incertitude qui donne à la simple possession de quelques armes (tout de même au même niveau de technologie que les partenaires ou les adversaires, en tout cas présentées comme telles) un argument dans les réflexions de l'adversaire potentiel. C'est ce que rappelle Paul FOUILLARD, général, chef de division "Forces Nucléaires" de l'Etat-Major des Armées (EMA) : "La troisième fonction de notre dissuasion est la capacité de marquer, le moment venu, à un adversaire éventuel, à la fois que nos intérêts vitaux sont en jeu et que nous sommes déterminés à les sauvegarder. ce concept correspond à ce que l'on appelait auparavant, "l'ultime avertissement". Il peut s'appliquer aux deux types de menaces (contre la menace de remise en cause de la survie de la France et contre la menace de ses intérêts vitaux). Il est aujourd'hui beaucoup plus pertinent cas, dans la complexité d'une crise, une puissance régionale pourrait se méprendre sur notre détermination.

Ce concept est à relier au flou, délibérément  maintenu, pour plusieurs , sur le périmètre de nos intérêts vitaux. Tout d'abord, un adversaire ne doit pas être en mesure de calculer le risque inhérent à son agression et de contourner ainsi notre stratégie dissuasive. Ensuite, le champs des intérêts vitaux évolue dans le temps et dans l'espace, en fonction des circonstances du moment. Enfin et surtout, la définition des intérêts vitaux relève, en dernière analyse, de l'appréciation du Chef de l'Etat, seul compétent pour ordonner l'engagement des forces nucléaires. Le champ de ces intérêts vitaux ne se limite pas à la défense égoïste d'un "sanctuaire" national, mais tient compte de la solidarité croissante des pays de l'Union Européenne."

 

Sous la direction de Pierre PASCALLON et d'Henri PARIS, La dissuasion nucléaire française en question(s), L'Harmattan, 2006. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXie siècle, Odile Jacob, 2013.

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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