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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 09:55
         Géographe et géopoliticien français, Jacques ANCEL est d'abord un grand spécialiste de l'Europe orientale et balkanique avant d'être un des fondateurs de la géopolitique française, en opposition avec la géopolitique allemande, incarnée par Karl HAUSHOFER.
         
            Son oeuvre comprend jusqu'en 1930 des livres sur les questions d'Europe orientale (comprendre aujourd'hui l'Europe centrale avec les Balkans surtout) avant de comporter une suite d'articles (dans les revues spécialisées destinées aux cercles militaires et aux géographes comme aux historiens) et d'ouvrages sur la géopolitique comprise de manière globale.
Avant et pendant son activité dans l'armée lors de la Première Guerre Mondiale où il termine comme capitaine, chef du service politique à l'État-major de l'Armée Française d'Orient, il écrit une série d'études très détaillées, de 1902 avec La formation de la colonie du Congo Français (1843-1882) à 1919 avec L'unité de la politique bulgare (1870-1919). Ces travaux, poursuivis dans l'entre-deux guerres, font autorité auprès de la Société Des Nations, car ils servent de base aux Conférence du Pacte Balkanique de 1934.
      On peut compter une poignée d'ouvrages importants, à côté d'une quantité très importante d'articles dans les revues diplomatiques de l'époque : 
- 1921 : Les travaux et les jours de l'Armée d'Orient, 1915-1918 ;
- 1923 : Manuel historique de la question d'Orient (1792-1923) ;
- 1926 : Peuples et nations des Balkans ;
- 1929 : Histoire contemporaine depuis le milieu du XIXe siècle, en collaboration avec Henri CALVET ;
- 1929 : Manuel de politique européenne, histoire diplomatique de l'Europe (1871-1914) ;
- 1930 : La Macédoine, étude de colonisation contemporaine.
      Mais c'est surtout sa contribution à la formation de la géopolitique française, qui possède aujourd'hui une grande influence, même si son nom est méconnu par beaucoup, avec successivement :
- 1936 : Géopolitique ;
- 1938 : Géographie des frontières ;
- 1936-1945 : Manuel géographique de politique européenne ;
- 1945 : Slaves et Germains.

           Le géographe français, influencé par une conception de la nation française héritée d'Ernest RENAN (1823-1892), développe surtout une conception des frontières, étant entendu que pour lui, la géopolitique est avant tout observation et analyse des relations humaines avec le territoire sur lequel les populations vivent.
    Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, poursuivant en cela la réflexion de Xavier de PLANHOL (Les nations de Prophète, 1986) dans la redécouverte de l'oeuvre de Jacques ANCEL, écrivent que "(sa) méthode consiste, à partir de données géographiques invariantes - déserts, montagnes, îles, fleuves, littoraux - à démonter les mouvements des peuples et des Nations dans leur expansion politique, commerciale et militaire."
           
            Dans son livre-clé, Géopolitique, Jacques ANCEL engage une réflexion poussée sur le concept de frontière. Elle se fonde pour lui sur deux conceptions radicalement différentes :
- c'est le sol qui impose des limites : l'État est arrêté par des obstacles physiques - c'est la nature qui crée la frontière ;
 - ce sont deux groupes humains qui parviennent à un équilibre : la frontière se modèle sur ce "qui s'agite en-deça et au-delà" - c'est l'homme qui crée la frontière.
Il affirme sa préférence pour la seconde conception et s'attache à démontrer que les obstacles naturels ne constituent pas nécessairement des frontières naturelles. La mer, la montagne, le fleuve contribuent à rapprocher, favorisant une circulation. Il n'est que les vides naturels, déserts, marais, forêts qui peuvent réellement faire office de frontière naturelle, empêchant précisément cette communication. De plus, pour lui, les vrais frontières sont linguistiques, avant même d'ailleurs d'être religieuses.
           
      Dans Géographie des frontières, il étaye ses idées-forces par de multiples exemples,  tirée de sa grande érudition, dont tous n'ont pas la même pertinence. La frontière, écrit-il, cette limitation périphérique, n'est pas un facteur capital dans l'existence d'un État. C'est le dedans qui importe. La force d'un État repose moins sur la solidité de ses frontières que sur l'énergie et la vie qu'il contient, notion qui semble oubliée de nos jours par tous les commentateurs qui se crispent sur leur porosité dans le contexte de la mondialisation. Le tracé de beaucoup de frontières d'États fut déterminé, à l'exclusion des traits physiques du territoire politique, par les impulsions de leur volonté interne. Dans sa volonté de vouloir démonter à tout prix l'idée de frontières naturelles, Jacques ANCEL énonce parfois des exemples pas très pertinents, même si dans l'ensemble son argumentation porte, car la plupart des exemples cités sont étayés géographiquement et historiquement. Sa campagne contre la "superstition linéaire" permet de replacer les obstacles naturels dans le bon contexte - aucun n'est infranchissable, l'histoire stratégique le montre bien - et il est parfois plus pertinent, si l'on regarde l'ensemble de l'histoire de discuter des espaces-tampons et des marches bordées de "murs" que de frontière millimétrées... (Albert DEMANGEON, Géographie des frontières, dans Annales de géographie, tome 50, n°281, 1941).
 
      Le nombre des critiques de ses livres dans les revues spécialisées (Annales de géographie par exemple), témoigne de leur importance.  

  Le discrédit sur la géopolitique, dominée par la conception allemande, utilisée par les nazis dans leurs visions expansionnistes et racistes, a stoppé la lente éclosion d'une géopolitique française (de plus, Jacques ANCEL disparu dans la Résistance), et il faut attendre la fin de l'hégémonie de la pensée stratégique nucléaire pour voir de nouveau fleurir les analyses géopolitiques.

Jacques ANCEL, Géopolitique, Librairie Delagrave, 1936 ; Slaves et Germains, Armand Colin, 1945 ; Peuple et nations des Balkans, Editions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 1992. 
Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999.
 
Révisé le 28 mars 2015
Relu le 19 septembre 2019
                                                     
                                           

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commentaires

encel 03/05/2010 11:38


Bonjour. Travaillant actuellement sur Jacques Ancel, j'ai apprécié votre sobre article. Un point seulement ; il n'a pas "disparu" dans la Résistance" me semble-t-il, mais, après avoir été interné à
Compiègne (1942-43), il est mort de mort naturelle (épuisé par les privations). Si vous avez des éléments plus précis, n'hésitez pas à me les transmettre. Bien à vous. F. ENCEL