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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 10:11

                       Le philosophe, jurisconsulte et réformateur anglais, considéré comme le fondateur de l'utilitarisme, est un de ces auteurs relativement peu cités qui exercent encore une influence certaine sur la philosophie, la philosophie politique et le droit occidentaux. D'abord juriste, car sa formation dérive d'études de droit, il conserve dans toute son oeuvre un certain mépris d'une pratique judiciaire et s'attache à constituer de nouvelles bases pour la législation et la politique tout court. Il fait partie d'un ensemble de philosophes des Lumières et ses idées inspirent plus d'un réformateur, même s'il n'est pas le seul à favoriser une refonte du droit dans maints pays d'Europe. Opposé à Jean-Jacques ROUSSEAU, il rejette la notion de contrat social et justifie l'existence et l'intervention de l'Etat par sa seule utilité. Se situant dans la ligne des économistes prônant le libéralisme (Adam SMITH, John Stuart MILL, son disciple, Jean-Baptiste SAY), partisan d'une grande liberté dans les moeurs (Essai sur la pédérastie, 1785), il pose les bases d'un Etat qui garantisse un revenu minimum pour tous, protège les biens et personnes, défende les citoyens des agressions extérieure, encourage la croissance économique (augmentation du bonheur collectif) et démographique (pour une meilleure défense nationale, facteur de bonheur collectif) et assure une redistribution des richesses propre à augmenter le bonheur collectif (partisan d'une taxe progressive sur les héritages). Il s'agit de pratiquement planifier, suivant une certaine lecture de son oeuvre, donc d'exercer un bon contrôle social, les actions qui donneront au plus grand nombre le plus grand plaisir. Il favorise une certaine humanisation des conditions carcérales en même qu'il propose une meilleure adéquation entre le système pénal et les objectifs de diffusion du plaisir au plus grand nombre.  Son oeuvre se répartit donc entre philosophie politique (A fragment on Government, 1776 ; Introduction au principe de morale et de législation, 1789 ; Tactique des assemblées délibérantes, 1816 ; Des sophismes politiques, 1816 ), économie (Défense de l'usure, sous forme de lettres, 1787) et de droit (civil, constitutionnel et pénal) (Traité de législation civile et pénale, 1802 ; Le panoptique, 1786, édité en 1791 ; Théorie des peines et des récompenses, 1811 ; Code constitutionnel, 1830 ; Déontologie ou Science de la morale, 1834, texte établi par John BOWRING).

 

                   Le Westminster Review, revue fondée en 1832 par Jeremy BENTHAM dans le fil droit de l'activité d'un véritable parti qui influence profondément la politique anglaise de 1824 à 1832, et qui donne au principe d'utilité un rang de principe de gouvernement. Pour Emile BREHIER, il se situe dans la mouvance d'HUME (Traité de la nature humaine), d'HELVETIUS (L'esprit) et de BECCARIA (Traité des crimes), dans une tradition que l'on doit faire remonter à l'épicurisme. "Chez Bentham, son usage (de la notion d'utilité) primordial est d'tablir une liaison entre un fait primitif de la nature humaine, à savoir que le plaisir et la peine sont les seuls motifs d'action, et la règle du bien et du mal. Il s'agit de démontrer par la raison que l'obéissance à ces règles produira la plus grande somme de plaisir ; ou, s'il n'en ait pas ainsi (car Bentham est un réformateur), il faut transformer ces règles de manière que cesse une opposition qui les rend entièrement vaines. Cette thèse suppose une part énorme faite à la raison calculatrice dans la recherche du plaisir qui résulteront de l'obéissance ou de l'infraction ; et il faut examiner toutes les circonstances du plaisir, son intensité, sa durée, sa certitude, sa proximité, et considérer aussi sa fécondité (la possibilité de produire d'autres plaisirs) et sa pureté (un plaisir pur est celui qui a la chance de ne pas engendrer de peine) ; enfin il faut tenir compte de son étendue, c'est-à-dire du nombre de personnes qu'il affecte. Ainsi on peut faire la balance des peines et des plaisirs, et se décider pour l'acte, qui, tout compté, produira le plus grand excès de plaisir. Par un calcul de ce genre, Bentham pense faire de la morale et de la législation une science précise comme les mathématiques." Son radicalisme politique n'est lié à l'utilitarisme dans l'esprit de Jeremy BENTHAM qu'en 1808, lorsqu'il fit la connaissance de James MIL. "l'esprit corporatif, écrit-il, est par définition, hostile au principe de l'utilité générale, et l'aristocratie politique est une corporation fermée." Toujours pour Emile BREHIER, "L'utilité est un principe de réforme plus que de conservation : le calcul qu'il impose serait tout à fait inutile, si les intérêts de tous étaient naturellement identiques ; il faut donc, par la législation, le Code pénal, les identifier artificiellement, et Bentham n'a cru cette opération possible qu'en recourant au suffrage universel où tous étaient représentés."

 

              Dans la ligne des Encyclopédistes, Jeremy BENTHAM considère que la condition humaine devait inévitablement s'améliorer du fait de la seule diffusion de la connaissance entendue comme une information encyclopédique, jointe à des principes abstraits pour classifier l'information et la faire servir à la réforme de la société. Timothy FULLER estime que le philosophe anglais considère que l'ignorance constitue le principal obstacle à l'amélioration de la condition humaine. Il réfute la réticence de la tradition philosophique - elle-même obstacle à la diffusion des connaissances selon lui - le SOCRATE de PLATON par exemple mettant en avant la difficulté d'harmoniser la recherche de la sagesse avec les nécessités pressantes de la prise des décisions en politique. Pour Jeremy BENTHAM, il est possible de s'informer convenablement, parce que le fondement universel de l'action humaine peut être aperçu dans tout ce que les gens font et disent.

     C'est probablement, si l'on suit Timothy FULLER, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation de 1789, qui forme, dans le vaste ensemble des écrits, son ouvrage le plus important. La réserve philosophique de René DESCARTES à la réforme de la société (la violence potentielle et l'incertitude entoure toute tentative de ce genre) est négligée par Jeremy BENTHAM, même s'il tire de son rationalisme une partie de ses ressources intellectuelles. Il ne se préoccupe pas non plus des débats sur la beauté d'un ordre conventionnel longuement élaboré entre BLACKSTONE et BURKE. Ce qui lui importe, c'est le fait - c'est tout-à-fait l'optimisme des Lumières - que plus on a rassemblé de données, plus il est facile de construire un modèle simple du monde. Il n'a que faire de la prétendue supériorité de la tradition, que ce soit dans le droit, la politique ou la philosophie..."Cette différence de points de vue sur la tradition juridique anglaise, et sur la validité de la coutume et de la tradition en général, est cruciale pour comprendre un certain nombre de débats dans la philosophie politique et juridique moderne depuis l'époque de Bentham et de Burke. Auparavant, le règne de la loi signifiait que les personnes pouvaient nourrir des espérances raisonnables sur ce que les règles gouvernant leurs transactions exigeaient d'eux. Ces règles s'exprimaient dans les décisions particulières des juges qui étaient influencés par la pratique coutumière des localités où ils exerçaient. L'idée d'une source centralisée de législation uniforme, fondée sur une science de la nature humaine, était absente. Bentham voulut introduire cette idée." Il faut se libérer du poids d'une tradition afin de faire régner le principe de l'utilité. Une réforme est nécessaire pour permettre l'expression des découvertes scientifiques. "L'une des significations centrales de l'appel au principe d'utilité se révèle ici. La science de Bentham est universelle, mais elle doit être adaptée aux conditions historiques auxquelles on l'applique. Cependant, en même temps, on ne peut donner aux conditions historiques un droit de veto sur l'application de la législation scientifique. Si cela devait être le cas, alors le préjugé pourrait légitimement prévaloir sur la science, ou pourrait se prévaloir d'une pénétration inaccessible à la science. Cette tension entre la coutume et la tradition d'un côté, et le progrès scientifique de l'autre, est au coeur du débat politique moderne. L'opposition entre conservateurs et progressistes doit être résolu en faveur du progrès pour Bentham et ses disciples : la recherche du bonheur qui s'appuie sur la science se justifie en disant que l'on n'a encore mis en évidence aucune limite empiriquement démontrable de l'épanouissement ou de l'amélioration de l'homme." "Dans l'utilitarisme, il n'y pas de limite intrinsèque à l'usage de la puissance gouvernementale visant à promouvoir des réformes sociales. Mais cela signifiait pour Bentham en premier lieu la disparition des restrictions arbitraires et passées de mode à la confiance des individus en leurs propres facultés dans la recherche prudente de leurs intérêts. La législation scientifique avait pour but de libérer en direction de l'individualisme démocratique. On espérait qu'elle conduirait à ce que John Stuart MILL (...) appelerait plus tard la société qui se développe et s'améliore spontanément." Du coup, la tension entre l'intérêt personnel et la considération d'autrui se trouve au coeur de l'utilitarisme et elle ne peut être résolue en faisant appel à un devoir moral transcendant du type kantien, même si celui-ci peut être utile. "Pour les utilitaristes, il faut peser les conséquences toutes les fois que surgissent des arguments justifiant des autres actions possibles. Toutes les fois que les individus se permettent d'exprimer mutuellement leurs opinions, ou trouvent qu'ils ne peuvent y échapper, il leur faut argumenter sur les mérites relatifs d'actions différentes en fonction de leurs résultats possibles." Le remède à une certaine anarchie morale qui pourrait naître d'une confrontation entre opinions différentes sur les plaisirs à rechercher et à promouvoir, Jeremy BENTHAM propose la délibération en commun, une démocratie, à la condition, pour ne pas tomber dans des manoeuvres politiciennes, de respecter le principe de la parole donnée, le principe du respect des promesses. 

     Le juriste et philosophe anglais rejette toute l'argumentation d'une partie de la philosophie antique, PLATON en particulier, sur la recherche du bonheur, du souverain bien, dont on ne peut trouver la définition nulle part. Par contre, les plaisirs - jugés sévèrement comme dangereusement proche de la passion à combattre par toute cette tradition, très concrets peuvent constituer la base d'une philosophie morale et politique réellement adaptée à la nature humaine. Il considère que la volonté générale de Jean-Jacques ROUSSEAU est une "forme moderne de la tentative ancienne d'imposer la "vertu" aux individus au prix de leur compréhension du bonheur." Pour Jeremy BENTHAM, toujours interprété par Timothy FULLER, "un ordre politique rationnel est un ordre dans lequel il existe une distinction de plus en plus précise entre ce qui est obligatoire et ce qui relève du choix privé. On verrait que l'ordre n'a pas besoin de dépendre d'importantes obligations légales mais, plutôt de l'assurance que les obligations qui existent peuvent être défendues indépendamment de tout intérêt particulier. En retour de la garantie que les citoyens se conforment aux lois, les limites de leur libre choix dans le domaine moral pourront être indéfiniment reculées." On se rend compte à quel point cette pensée puisse inspirer nos sociétés modernes. L'art de la législation consiste à connaître quand il faut et quand il ne faut pas légiférer : "L'objet général de toutes les loi ou celui qu'elles devraient avoir en commun, est d'augmenter le bonheur total de la communauté..., d'exclure...toute chose qui tend à enlever quelque chose à ce bonheur..., d'exclure tout dommage. Mais toute punition est un dommage : toute punition est en soi un mal. Sur la base du principe d'utilité... on devrait seulement le permettre dans la mesure où il est susceptible de prévenir un plus grand mal." (Principles of Morals and Legislation). 

           C'est surtout dans Introduction aux principes de la morale et de la législation que, si nous suivons également Alain RENAUT que se trouve la mieux exposée la conception du droit et sa théorie des gouvernements. Cette Introduction s'ouvre sur la mise en place du "principe de l'utilité". "L'originalité de Bentham consistera moins dans l'établissement du "principe de l'utilité" que dans la volonté d'en tirer certaines implications nouvelles" par rapport à Thomas HOBBES, HELVETIUS, BECCARIA et d'autres. Jeremy BENTHAM développe un très sévère critique des théories du droit naturel et de leurs prolongements politiques. Dans le chapitre III notamment, il s'attaque directement aux thèses qui prétendent faire de la loi naturelle, et non de l'utilité, le principe de la législation : "dire que "il y a une règle éternelle et immuable du droit", évoquer le "droit naturel, l'équité naturelle, les droits de l'homme, etc ", c'est en fait juger arbitrairement que telle action est bonne et mauvaise, "non parce qu'elle est conforme ou contraire à l'intérêt de ceux dont il s'agit", mais parce que "elle plaît ou déplaît à celui qui juge". Le principe du droit naturel n'est en vérité qu'un "principe de sympathie ou d'antipathie" - puisque ceux qui se réclament du droit naturel et de la loi naturelle ne font, grâce à ces notions arbitraires qui sont de pures fictions (car - empirisme oblige - qu'est-ce qu'un raisonnement qui ne s'appuie pas sur les données, variables et relatives, des sens?), que "dicter leurs sentiments comme des lois et s'arroger le privilège de l'infaillibilité". En réalité, la nature même de nos facultés de connaître, dont le fonctionnement suppose un travail sur les données des sens, exclut toute déduction par la seule raison de règles ou de lois qui seraient inscrites éternellement dans la conscience de l'homme comme tel. Si la condition naturelle de l'homme est la sensibilité, ses seuls sentiments éternels sont la recherche du plaisir et la fuite de la douleur - et donc le politique (le "législateur"), loin d'avoir à spéculer sur une prétendue loi naturelle, antérieure aux lois positives, et avec laquelle ces lois devraient s'accorder, cherchera seulement la meilleure harmonisation possible, la meilleure combinatoire possible des plaisirs et des peines. (...) Ce sont donc les lois positives, mises en place par le législateur en vue de "maximiser" ou "maximer" les plaisirs, qui seules, "donnent une existence aux droits" : "les lois réelles donnent naissance droits réels" alors que le droit naturel n'est que "la créature de la loi naturelle", qui n'est elle-même qu'une fiction - donc puisque ex nihilo nihil sequitir, le droit naturel n'est rien. Du principe de l'utilité se déduit donc, selon une argumentation dont, on le voit, le ressort principal est une théorie empiriste de la connaissance, une définition du droit comme ce que seule la loi positive crée en déterminant les conditions du bonheur du plus grand nombre. On comprend dès lors pourquoi l'oeuvre de Bentham a pu être interprétée comme une étape décisive vers le positivisme juridique."

 

       Fragment on Gouvernment (1776), An Introduction to the principles of Morals and Legislation (1789), On laws in general (1782) concentrent l'essentiel de l'apport juridique de Jeremy BENTHAM. Il s'agit de l'utilitarisme appliqué à la science de la législation. Pour Jean-Louis HALPERIN, "Bentham est positiviste dans la mesure où il rejette l'idée du droit naturel, où il reconnaît la légitimité d'une description des lois dans leur relativité factuelle et où il entend édifier une science du droit selon le modèle des sciences naturelles ou des mathématiques. Il affirme sa volonté de rigueur dans le choix d'un critère objectif du juste et de l'injuste, dans l'utilisation d'une méthode logique d'exposition - faisant appel aux distinctions fondées le plus souvent sur une "bifurcation" décomposant tout élément en deux sous-éléments - et dans l'attention portée au langage avec l'idée que les concepts juridiques sont des entités fictives sans existence en dehors du droit. En même temps, sa théorie est "prescriptive" et sa distinction entre ce qui est et ce qui doit être n'est pas la préfiguration de l'opposition du normativisme kélsénien entre le Sein et le Sollen. Bentham reproche à Blackstone d'être un ennemi de la réforme qui s'est fait le complice des aberrations du common law en fabriquant des raisons pour approuver tout ce qui se fait. Sous le gouvernement des lois, le bon citoyen doit "obéir scrupuleusement" - et Bentham rejette tout droit de résistance au nom de prétendues lois de la nature -, mais il doit aussi "censurer librement" et c'est la justification de son attachement à la codification du droit". Cette codification du droit est conçue comme souverain remède à tous les arbitraires, et de poser les bases d'une coopération entre le juge et le législateur. Elle donne l'occasion à l'autorité légiférante de mettre en harmonie l'activité judiciaire, après avoir pour première qualité de faire connaître les lois et d'assurer ainsi la certitude du droit pour le plus grand nombre, face à la pratique obscure pour les justiciables anglais de son époque de toute une magistrature et de toute une avocature concentrées sur ses joutes oratoires. Cet instrumentalisme judiciaire est fondamentalement aussi au service de la réforme, face à toutes les injustices et à toutes les incohérences que le juriste-philosophe relève dans son pays. Qualifié parfois de "Luther de la jurisprudence", il lutte pour la primauté du législatif, la réforme électorale en soutenant à partir de 1818 l'idée du suffrage quasi universel (masculin, mais sans écarter l'hypothèse du vote des femmes). Dans le domaine civil, malgré une certaine inconstance, il défend certaines idées comparables à celle du Code Napoléon sur le recours à l'intérêt pour canaliser les passions. Mais c'est surtout dans le domaine pénal, à travers le Panoptique, qu'il met en application son principe utilitariste. Le Panoptique est conçu comme une "maison de pénitence" dans laquelle les prisonniers isolés, astreints au travail, rééduqués par l'instruction et la religion sont surveillés par un inspecteur depuis le centre d'un bâtiment circulaire ou polygonal. Ce modèle doit combiner une certaine "douceur" - par opposition aux supplices monnaie courante à l'époque - et ma rigueur à l'égard des délinquants. Le souci de la peine utile l'anime tout entier : souci de l'adéquation, de la proportionnalité, de la peine au délit ou au crime, souci de l'économie maximum dans l'exécution de la peine. 

 

       Pour Jean-Pierre CLERO et Christian LAVAL, si l'utilitarisme de jeremy BENTHAM "consiste bien à promouvoir l'utilité en valeur majeure sur le plan politique, social, économique, si le principe d'utilité - le plus grand bonheur pour le plus grand nombre - doit devenir la règle de l'action collective, si ce principe ainsi axiomatisé tend à transformer les valeurs en fictions, le père de l'utilitarisme a très tôt voulu faire la théorie de ces fictions, sans subir leur mouvement, mais en prenant le contrôle de leur notion, pensée dans sa positivité - car les fictions ne sont pas toutes des erreurs - ; il s'agit alors de classer les entités fictives parmi d'autres entités, réelles et imaginaires, dans une philosophie qui ne donne pas le primat à la conscience de soi et qui ne conçoit pas l'histoire comme le simple développement de la conscience de soi." L'utilitarisme, loi d'être une recherche effrénée vers le bonheur, est une méthode pour repérer ce que sur quoi on a réellement prise en société. Les deux auteurs centrent leur propos sur la longue lignée des réflexions sur le langage de philosophes anglais comme John LOCKE, BERKELEY, HUME, BURKE, SMITH. Pour eux, l'utilitarisme est fondamentalement une théorie du langage. Dans le Manuel des sophismes politiques, il montre toutes sortes de pièges linguistiques qui détournent de la recherche du plaisir et qui fausse la distribution des efforts de l'homme dans la balance plaisir/douleur. Son inspection de l'articulation du symbolique et de l'affectif se fait par une recherche sur la sémantique des mots. "Les décalages, imperçus, de celui qui les vit, les pratiques ou les subit, sont les véritables lieux et les forces qui les provoquent sont les véritables moteurs de l'asservissement du plus grand nombre. Plus généralement, les fautes de logique, les relâchements de l'argumentation, les ambiguïtés du langage profitent invariablement au despotisme. Bentham dit de la fausseté qu'elle est "un instrument dans les mains de la délinquance". Bentham a pensé que la "guerre des mots", qui, toujours, prélude et succède à la guerre tout court, se jouait là et qu'il convenait, pour l'utilitariste, d'y développer ses stratégies. Le caractère invisible de cette guerre ne provoque nullement chez lui la résignation, qui conduirait à ne rien faire sous prétexte que les choses pourraient être pires encore si on s'avisait de les changer. L'immense travail philosophique, juridique, économique, politique de Bentham  - dont les onze volumes de l'édition Bowring donnent déjà une image! (Bentham Project de The Collectied Works of Jeremy Bentham) - s'explique entièrement par la volonté de connaître et maîtriser ces décalages. le souci de correctement énoncer les lois (nomographie), celui d'exprimer exactement les problèmes politiques et d'en débattre en pleine lumière, sans masquer les difficultés, la volonté de transformer l'éthique en un lieu d'argumentation, plutôt que d'affrontement de convictions et d'intérêts partisans, le conseil donné au législateur de "travailler par les intérêts, les affects et les passions" constituent les conditions de la marche de l'utilitarisme vers le bonheur du plus grand nombre. L'utilitarisme, sous sa forme native, est une symbolique du bonheur. Bentham a, par ses réflexions sur le langage, sur la logique, sur les mathématiques, autant insisté sur le travail symbolique que sur le bonheur, dont il s'est tardivement avisé qu'il aurait pu faire, pour être mieux compris, un principe, de préférence au mal nommé de principe de l'utilité."

 

     Pour préciser l'influence de l'oeuvre juridique de Jeremy BENTHAM, étant dit que la proximité de ses idées sur le droit et les orientations des rédacteurs du Code Civil et du Code Pénal en France tient plutôt de la coïncidence ou de l'air du temps favorisé par les rencontres fréquentes entre philosophes des Lumières, qu'aussi son influence sur l'évolution du droit anglais n'est pas forcément nette, même si des réformateurs des différents codes se réfèrent à lui, elle est plus perceptible en Espagne ou en Amérique du Sud. Par contre, les thèses positivistes et utilitaristes de Jeremy BENTHAM ont nourri la tradition libérale des juristes anglo-américains (sa théorie de la justice sociale est pratiquement dominante jusqu'aux travaux de John RAWLS) et alimenté des théoriciens du continent européen comme Pellegriono ROSSI, JEHRING, Karl BINDING ou Hans KELSEN. C'est dans la seconde moitié du XXème siècle que vient un intérêt nouveau pour sa pensée, de la part d'Alf ROSS, de HART et de l'Ecole de Francfort. Michel FOUCAULT érige le panoptique (dans Surveiller et punir notamment) en modèle de contrôle social. Les économistes dits "Law and Economics" sont séduits par son approche en terme de calcul des coûts et des bénéfices. Sur l'utilisation de critères utilitaristes, notamment dans la distinction entre droit et morale, comme sur l'analyse de la forme législative et de l'interprétation judiciaire, la pensée critique de Jeremy BENTHAM conserve un fort potentiel d'attractivité. (Jean-Louis HALPERIN).  Max WEBER élabore sa théorie de la domination en partie grâce à une interprétation de ses travaux. 

  Du côté des auteurs marxistes, Georges LABICA indique que Karl MARX ne méprise pas la catégorie d'utilité, même si "elle doit disparaître sous celles d'intérêts, de valeur, de valeur d'usage et d'exploitation."  Il considère qu'il existe un déguisement du langage. "Les Français, dit Marx, portent (...) la théorisation économique anglaise à l'universalisme philosophique. Mais c'est à MILL qu'il appartiendra de fusionner la théorie de l'utilité et l'économie politique, dans l'utilitarisme. "L'utilitarisme avait d'emblée le caractère de la théorie du bien commun, mais ce caractère ne prit toutefois un contenu concret que lorsque les éléments économiques lui furent intégrés, en particulier, la division du travail et les échanges. Dans le cadre de la division du travail, l'activité privée des individus devient l'intérêt général ; l'intérêt général de Bentham se réduit à l'intérêt général tel qu'on l'évoque dans la concurrence (...) Le contenu économique transforma peu à peu l'utilitarisme en simple apologie de l'ordre existant (ce qui est un comble, pensons-nous, alors que Bentham passe son temps à vouloir le réformer de manière radicale), tendant à démontrer que, dans les conditions actuelles, les rapports des hommes entre eux, sous leur forme présente, sont les plus avantageux et les plus utiles à tous".

 

      L'attention en France sur l'oeuvre de jeremy BENTHAM s'est concentrée longtemps sur une de ses contributions, Le Panoptique. Anne BRUNON-ERNST attire l'attention sur une vision peut-être déformée introduite par une lecture trop rapide de Surveiller et punir de Michel FOUCAULT (comme de la mauvaise connaissance d'un second texte où il présente Le Panoptique : Naissance de la biopolitique). Michel FOUCAULT présente le panoptique comme le modèle de la société disciplinaire - ce qu'il est d'une certaine manière. Mais cette vision brouille la perception de l'oeuvre dans son ensemble et surtout introduit une perplexité : comment Jeremy BENTHAM peut-il promouvoir un dispositif de surveillance très profitable à tout gouvernement désireux d'effectuer un contrôle social précis et en même temps prôner l'utilitarisme, censé au service de la recherche du bonheur? 

Le Panoptique est une idée d'architecture, d'ailleurs produite par son frère Samuel au service du prince russe POTEMKIN pour améliorer la surveillance du travail des ouvriers, bâtiment d'abord de forme circulaire qui permet à un inspecteur central de surveiller les pensionnaires dans leurs cellules situées sur le pourtour. Jeremy BENTHAM compose Panopticon en Russie en 1786-1787 et ne publie son premier ouvrage sur cette idée qu'en 1791. En fait, il y a en tout 4 Panopticons, le panoptique des prisons (1791), le panoptique des pauvres (1798) pour la gestion des indigents, le panoptique d'internat (Chrestomathia, 1817) pour gérer les étudiants et le panoptique constitutionnel (1830), dispositif pour assurer la surveillance des ministres par leurs électeurs. Ces panoptiques, expériences de philosophie pratique, veulent , dans une époque caractérisée par la dureté des conditions imposées aux prisonniers, aux pauvres et aux pensionnaires des internats, assouplir les conditions d'enfermement en les rendant en même temps plus efficaces. L'interprétation de Michel FOUCAULT sur l'instauration d'une société de surveillance (notation, enregistrement, transmission et accessibilité des informations sur les catégories de populations menaçant l'ordre établi), celle de deux universitaires américains G HIMMELFARB et C BAHMUELLER qui ne reprennent pas le concept de discipline sociale mais analysent plutôt les restrictions de liberté et les atteintes aux droits de l'homme permises par ces dispositifs sont l'objet de vives critiques de la part des chercheurs du Bentham Project de l'University College de Londres comme de ceux du Centre Bentham de l'Université Paris 10. Pour eux, il y a de la part de Jeremy BENTHAM la volonté de rendre possible un double contrôle interne et externe, pour l'application généralisée du principe d'utilité, de tous les acteurs sociaux, du contribuable au criminel, sans oublier les gouvernants eux-mêmes... Pour G TUSSEAU par exemple, qui relève la similitude entre les dispositifs carcéraux et constitutionnels, "la théorie politique de Bentham met donc en présence un gouvernement qui sait tout de la société, et une société qui sait tout de l'activité des gouvernants (par la présence d'une information transparente)". Un certain glissement se fait dans les milieux universitaires et éditoriaux d'une vision "quasi-totalitaire" du Panoptique vers une vision de contribution à la gouvernementabilité, qui ne manque pas, sans doute, selon nous, d'alimenter certaines visions de la gouvernance. Ces visions-là font l'impasse sur la disproportion en terme de doctrine et de moyens matériels entre l'usage des différents "panoptiques" par les différents pouvoirs politiques et économiques (dans les entreprises) et cet usage pour contrôler l'activité gouvernementale. Michel FOUCAULT écrit bien qu'au fond Jérémy BENTHAM a été le "grand théoricien du pouvoir bourgeois". Les Panoptiques sont bien, selon Anne BRUNON-ERNST, le lieu des métamorphoses (sociales).



 

       Jeremy BENTHAM, Catéchisme de la réforme électorale, traduction d'Elias Régnault, 1839 ; Traités de législation civile et pénale, Editions Dumont, 1802 ; Traités des peines et des récompenses, Dumont, 1811 ; Tactique des Assemblées parlementaires, Dumont, 1816 ; Traité des preuves judiciaires, Dumont, 1823 ; Déontologie, traduction de B Laroche, 1834 ; Le panoptique, Editions Belfond, 1977 ; Fragment sur le gouvernement, suivi du Manuel des sophismes politiques, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1996 ; De l'ontologie, à partir des manuscrits de Bentham, Le Seuil-Points, 1997 ; Garanties contre l'abus de pouvoir et autres écrits sur la liberté politique, Editions Rue d'Ulm, 2001.

         Georges LABICA, article Utilitarisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999 ; Jean-pierre CLEO et Christian LAVAL, article Bentham dans Le Vocabulaire des philosophes, Philosophie classique et moderne (XVII-XVIIIe siècle), Ellipses, 2002 ; Jean-Louis HALPERIN, article Bentham Jeremy dans Dictionnaire des grandes oeuvres juridiques, Dalloz, 2008 ; Alain RENAUT, article Bentham dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986 ; Timothy FULLER, article Jeremy Bentham et James MIL, dans Histoire de la philosophie politique, PUF, Quadrige, 1994 ; Emile BREHIER, Histoire de la philosophie, tome III, PUF, Quadrige, 2000 ; Cahiers critiques de philosophie n°4, Jeremy BENTHAM, Hermann/Paris VIII, Philosophie, 2007.

 

 

 

 

 

 

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