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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 15:04
            Le livre du spécialiste de l'Europe de l'Est (au Figaro et au Quotidien de Paris entre autres), aujourd'hui rédacteur en chef d'un quotidien polonais, dresse un état de lieu terrifiant (ce n'est pas une exagération) de l'industrie nucléaire civile et militaire russe.
Héritiers de l'Union Soviétique, quatre républiques, la Russie, l'Ukraine, la Béliorussie et le Kazakhstan, ont aussi hérité "d'une quantité suffisante d'armes de destruction massive pour faire sauter plusieurs fois la planète". Mais immédiatement, c'est plutôt des territoires et des sites entiers livrés à une radioactivité intense que ces États doivent gérer, s'ils en ont la volonté politique, élément que soulève également l'auteur. Écrit en 1995, cet état des lieux est donc réalisé juste après l'effondrement du bloc de l'Est.
     
     Christophe URBANOWICZ commence son livre par "le mystère du mercure rouge", un de ces mystères autour de nombreuses matières à moitié fictives. Commencée dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une véritable course aux matériaux aux propriétés plus ou moins dithyrambiques a mis aux prises secrets secrets (CIA, KGB et bien d'autres...), trafiquants d'uranium ou de plutonium, vrais ou faux, sociétés de l'Est et de l'Ouest en chasse d'opportunités, pays "proliférateurs", parfois principaux perdants de vastes entreprises d'escroquerie, politiciens et militaires plus ou moins intéressés par des profits personnels. L'auteur n'hésite pas à dire que les principaux gagnants d'ailleurs de ces mystères sont le KGB et la nomenklatura soviétique qui ont amassé grâce à cela des profits considérables, et... les pays occidentaux qui ont pu ainsi, grâce à l'attention mobilisée à travers le monde pour écouler ces produits-là, mieux connaître les filières clandestines entre l'Est et l'Ouest.
     Faux et vrais produits radioactifs ont donc circulé, et la liste est assez longue des saisies effectuées par les polices et les douanes. Les trafiquants de l'atome ont profité jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au transfert de 20 000 armes nucléaires de l'ex-URSS à la Russie, mais ce n'est pas la possibilité de détourner ou de fabriquer une bombe nucléaire qui retient principalement l'attention de l'auteur, qui explique les difficultés techniques d'y parvenir, c'est plutôt la dissémination de nombreux produits radioactifs, dont certains circulent encore on ne sait où, non seulement à partir d'installations militaires ou lors des transports sur parfois de longues distances, mais surtout à partir des centrales nucléaires, des usines ou des instituts dont le système de sécurité ressemble parfois "à une passoire".  D'ailleurs toute cette circulation de produits nucléaires se double de polémiques politiques en Allemagne ou ailleurs, où certaines forces politiques profitent de la peur suscitée par cette circulation, quitte à mettre en épingle certaines affaires où il s'avère qu'il s'agit en fait de "faux" produits, pour accroître leur emprise idéologique sur certaines parties de la population.
   
      Le mérite de ce livre est aussi de mettre en relief la quasi destruction de l'industrie nucléaire russe, après le coup d'arrêt des dépenses militaires soviétiques et le démantèlement de tout le réseau de planification. Fuite de matériaux bien entendu, mais aussi chute du nombre d'emplois, de spécialistes de haut niveau, déshérence des 24 villes secrètes du ministère de la défense, de conception et de fabrication des armes nucléaires, fuite de cerveaux par départ de travailleurs du secteur nucléaire ou carrément hors de Russie. Christophe URBANOWICZ compare la véritable chasse aux savants soviétiques à celle des savants nazis après la chute du Reich, détaillant les politiques différentes suivies par les Américains d'une part et les Européens d'autre part (chasse non limitée au secteur nucléaire d'ailleurs). Il s'agit non seulement de l'installation d'une partie de l'élite scientifique, malgré les limitations effectuées dans cette fuite des cerveaux en ce qui concerne les spécialistes aux connaissances les plus pointues, mais également de la communication à l'extérieur de multiples secrets de fabrication ou de conception d'armes nucléaires, entre autre par le canal d'Internet.
  
       A l'heure où il écrivait les lignes de son livre, l'auteur estime que "la perestroïka écologique n'est pas encore à l'ordre du jour en Russie" ; pourtant "près de 15% du territoire de l'ex-territoire de l'URSS sont déclarés (Rapport de la sécurité de la commission écologique russe de 1994) "zones de désastre écologique" et quelques quatre millions de personnes vivent dans des zones à risque écologique", comme Tchernobyl (Ukraine), Semipalatinsk (Kazakhstan) ou, en Russie, à Tomsk et à Kranoiarsk, dans le bassin houiller du Kouzbas, dans la région du fleuve Amour, au nord de la Chine ou dans la presqu'île de Kola." Tous les anciens sites nucléaires, que ce soient les centres d'essai des armes nucléaire, ou les usines, ou les centre de recherche, sont autant "de bombes à retardement" écologique, vus les niveaux de radioactivité qu'on y trouve.
   Le lecteur pourra trouver en fin d'ouvrage de multiples notes et des indications bibliographiques précieuses.

   Comme ce livre fut écrit depuis un moment déjà, la situation a évolué dans le sens apparemment de l'amélioration, vu les outils, dont l'auteur en détaille certains, mis en place dès 1994-1995. Que ce soit dans le domaine de la collaboration dans l'industrie nucléaire entre la Russie et l'Occident, surtout l'Union Européenne d'ailleurs, ou dans le domaine du démantèlement de l'arsenal soviétique d'armes nucléaires prévu dans les traités de désarmement, où parfois seule l'aide financière et technique occidentale permet de le mener, des progrès notables sont enregistrés, et mis à la connaissance du public par différents canaux d'information. On pourra se référer notamment à la Revue Nucléaire de Russie (RNR), mensuel édité par le Service Nucléaire de l'Ambassade de France en Russie (ambafrance-ru.org). Sur son site figure de nombreuses informations utiles (une liste de liens entre autres). Autre source recommandée, celle de l'organisation non gouvernementale norvégienne, la fondation Bellona (bellona.org), disponible en anglais.
 
   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "L'atome était une religion pour l'URSS. C'est un cauchemar pour la Russie et les autres républiques ex-soviétiques. Une hantise pour les Occidentaux. Une aubaine pour les trafiquants du nucléaire. Depuis l'effondrement de l'Union Soviétique, les trafics de matières nucléaires se multiplient dangereusement. La mafia du nucléaire existe-elle? Qu'est-ce que le mercure rouge? Une arme révolutionnaire ou une gigantesque escroquerie organisée par le KGB? Comment les services de renseignements français ont-ils tendu un piège à des diplomates iraniens en poste à Paris? Pourquoi les services secrets allemands ont-ils monté l'opération "le dard de Munich", l'une des plus grosses saisies de plutonium militaire La pollution radioactive, voilà l'héritage le plus durable du régime communiste. En sacrifiant des milliers de vie humaines, le régime communiste a commis, en silence, un véritable crime nucléaire. Si Tchernobyl reste le symbole de la catastrophe, il n'est pas le seul cimetière de l'atome dans l'ex-URSS. Une centaine d'autres bombes à retardement sommeillent aux quatre coins de l'empire nucléaire éclaté. Une enquête rigoureuse qui révèle et démonte les mécanismes du trafic le plus effrayant de cette fin de siècle."

Christophe URBANOWICZ, L'empire nucléaire éclaté, document, Editions Michalon, 1995, 258 pages.
 
Complété le 9 octobre 2012
Relu le 17 Août 2019

    
 

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