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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 14:44

 

                   L'Encyclopédie éditée de 1751 à 1772 sous la direction de Denis DIDEROT (1713-1784) et de Jean-Baptiste Le Rond d'ALEMBERT (1717-1783) constitue la manifestation la plus spectaculaire du nouvel esprit philosophique du XVIIIème siècle ou siècle des Lumières. Il fait partie aussi de la longue série de Dictionnaires ou d'Encyclopédies du même type publiés à travers l'Europe durant cette période. Ce Dictionnaire est l'expression du mouvement des Philosophes qui veulent lier le progrès des connaissances scientifiques au progrès politique et moral, en donnant à ce mot progrès une tonalité franchement irréligieuse et défiante de toute autorité. Oeuvre collective de longue haleine, en butte à de nombreuses oppositions religieuses et politiques, comme à des difficultés financières, elle a failli stopper au moins une fois. Avec le soutien de ses rédacteurs, suivant un chassé croisé constant avec le bureau de la librairie, organe royal de la censure, avec le soutien également de nombreux sympathisants, dans les trois ordres de la société d'Ancien Régime, jusqu'aux entourages du pouvoir royal français et parfois étranger, le projet parvint à son terme, sa diffusion se faisant au fur et à mesure de la rédaction de ses différentes parties. Tous les grands noms de la philosophie y figure. DIDEROT et d'ALEMBERT ont dirigé le travail, mais VOLTAIRE, ROUSSEAU, Paul-Henri Thiry, baron d'HOLBACH (1723-1789), Etienne Bonnot de CONDILLAC (1714-1780) et Georges Jean Louis Leclerc BUFFON (1707-1788) ont participé grandement, sans compter le chevalier Louis de JONCOURT (1704-1779), troisième contributeur d'articles, après les directeurs. 

 

              Composé de 17 volumes, ce Dictionnaire veut rassembler les connaissances dans tous les domaines, sous forme d'articles présentés par ordre alphabétique. Un préambule le précède, qui décrit l'intention et la méthode des encyclopédistes. Le prospectus de présentation, pour l'ouverture de la souscription nécessaire à son impression et à sa diffusion. Des planches (11 volumes) de dessins et croquis appuient, complètent les articles techniques et même parfois sont indispensables pour les comprendre complètement. Enfin des Suppléments et des Tables ajoutent des articles supplémentaires à l'Encyclopédie. Vu son prix, cet ouvrage est destiné et est lu surtout par des membres aux positions parfois importantes, surtout du clergé et de la noblesse, ou des professions directement intéressées par les articles. Ceux-ci peuvent se subdiviser, mais l'arbre des connaissances les lient les uns par rapport aux autres, en articles techniques et scientifiques et en articles des sciences morales et politiques au nombre total de 71 818.  4 250 exemples ont été imprimés au total, ce qui est considérable pour l'époque pour ce type de livre. Le Supplément contient 4 volumes d'articles et 1 volume d'illustrations. Les tables dites de Mouchon, diffusées plus tard, de 1776 à 1780 contiennent en deux volumes de 18 000 pages, 75 000 entrées pour 44 000 articles principaux et 28 000 articles secondaires, avec 2 500 illustrations.

 

             En lui-même, l'Encyclopédie n'est pas réellement un livre subversif, ni en littérature, les rédacteurs suivant une ligne conservatrice, et même par certains de défense de la langue française, ni en politique. La lecture des termes en philosophie et en politique ne révèle pas un esprit révolutionnaire.  C'est en matière de religion qu'ils montrent le plus d'audace. Et encore, les dogmes ne sont jamais attaqués de front, mais on présente de manière détaillée des doctrines hérétiques ou hétérodoxes, ce qui en soi est un défi à la censure. Chaque que c'est possible, la foi est toujours opposée à la raison, notamment lorsqu'est évoquée la scolastique. Comme on ne peut avoir l'air de douter, on se contente de dire qu'il faut toujours accepter les dogmes quoi qu'il en coûte à la raison, jusqu'à l'absurde, ce qui donne un ton ironique et mordant à certains articles. Le christianisme est montré comme générateur de superstitions, de fanatisme et d'intolérance. A l'article Christianisme, DIDEROT ne craint pas d'écrire que la religion chrétienne est par essence intolérante. S'ils ne s'attaquent pas de front aux dogmes, les institutions ecclésiastiques font l'objet d'articles très irrévérencieux. la qualité des articles est très variable, quant au contenu technique. La prudence est ce qui guide les rédacteurs, préférant reportant dans des articles en apparence insignifiant et aux noms abscons, leurs critiques les plus ouvertes. De plus, l'éditeur-libraire se mêle parfois de la rédaction des articles en les réécrivant de manière à éviter les foudres de la censure et l'interdiction de diffusion, provoquant même une crise parmi les encyclopédistes.

Souvent, leur qualité fait la notoriété de l'Encyclopédie, les auteurs n'hésitant à se mettre au courant des dernières innovations scientifiques. Par ailleurs, dans un monde de l'édition non encore dominé par l'esprit mercantile, il est d'usage d'accepter les recopies d'articles parus ailleurs, notamment dans les dictionnaires en langues étrangères. Ce qui provoque les oppositions, à part évidemment que l'Encyclopédie constitue le fer de lance des idées des Lumières, c'est la concurrence faites, pour ne pas dire plus, aux Académies (Jean de VIGUERIE).

 

            L'ouvrage s'inspire des modèles anglais de Dictionnaire, tels le Lexicum Technicum, or an Universal English Dictionnary of Arts and Science, de John HARRIS (1704-1744), le New general English Dictionnary, de Thomas DYCHE (1735-1756). La Cyclopedia, or General Dictionary of Arts and Sciences d'Ephraim CHAMBERS (1728-1752) est à l'origine même de cette Encyclopédie (Intention de traduction du libraire André François Le BRETON). Sous limpulsion de DIDEROT et d'ALEMBERT, ce projet de traduction devient une oeuvre tout à fait nouvelle pour l'époque, collective et abordant tous les sujets. Il ne propage plus une culture érudite telle qu'elle était conçue au XVIIème siècle, mais témoigne d'une culture plus pratique tournée vers l'activité des hommes et leurs entreprises même si les méthodes de compilation restent d'un usage courant.

La direction de la publication est d'abord confiée par les libraires à l'abbé de MALVÈS, puis à d'ALEMBERT et DIDEROT, qui reste seul éditeur après le retrait de son collaborateur en 1757 (problèmes avec la censure).

               D'ALEMBERT est l'auteur des textes d'introduction de l'Encyclopédie : le Discours préliminaire dans lequel il présente le but et le plan de l'ouvrage, l'Avertissement du tome III, les Eloges successifs. Il donne environ 1 600 articles signés (car certains ne le sont pas, le sont de manière déformée ou cachée), en majeure partie consacrés aux sciences exactes (c'est un mathématicien).

                   DIDEROT joue le rôle primordial dans la fabrication de l'Encyclopédie puisqu'il est à la fois éditeur et auteur. Sa contribution varie d'un volume à l'autre (et c'est le cas de tous les rédacteurs importants, suivant les événements, les polémiques et...leur emploi du temps) selon les sujets qu'il traite. Il donne environ 5 250 articles signés, faisant des ajouts à ceux de ses collaborateurs. Il s'intéresse surtout aux arts et métiers, à l'histoire de la philosophie et aux synonymes. Sa manière de travailler est constante : il choisit une source en général, dictionnaire ou traité spécialisé, dont il recopie parfois des paragraphes entiers ou regroupe en une phrase des informations diluées. Son vocabulaire étendu et varié facilite la compréhension du sujet.

                Le chevalier de JONCOURT collabore à l'Encyclopédie, du tome II au tome XVII avec, au total, 17395 articles portant sur ses intérêts multiples qui montrent l'étendue de sa culture (sciences naturelles, géographie, critique sacrée, morale, histoire ancienne, numismatique). 

                 Le baron d'HOLBACH début sa contribution au tome II et consiste en 425 articles signés surtout sur les sciences de la terre et aussi un grand nombre d'articles signés ou non sur la politique et la religion qui comptent parmi les plus "osés" (Prêtres, Représentants...).

                 Les autres collaborateurs, plus de 135, sont de milieux sociaux et intellectuels différents. On trouve des Parisiens, des provinciaux ou des étrangers (en ce temps, soulignons-nous, les académies étrangères et françaises étaient très ouvertes) qui collaborent selon soit leur activité professionnelle soit leurs talents et leurs travaux personnels. Tous les collaborateurs de l'Encyclopédie ne sont pas recrutés en même temps. On trouve des relations de d'ALEMBERT et de DIDEROT, des ecclésiastiques surtout dans la première phase. Des noms célèbres apparaissent (BUFFON, DAUBENTON, LA CONDAMINE, DUCLOS, QUESNAY, ROUSSEAU, VOLTAIRE et TURGOT). Une forte participation vient des ingénieurs des Ponts et Chaussées (PERRONET, VOGLIE, DELACROIX, VIALLET). Des marchands et manufacturiers sont également présents. (Madeleine PINAULT SORENSEN)

    Six des seize encyclopédistes non français et quatre des 124 encyclopédistes français appartiennent à la haute noblesse. Au moins 36 autres encyclopédistes venaient de la petite noblesse. Sur les 130 restants, au moins 31 venaient de famille de bonne bourgeoisie (médecins, pharmaciens, avocats, juges, négociants, ingénieurs...) ou exerçaient des professions apparentées. Quatre appartenaient à la petite bourgeoisie, leurs pères étaient par exemple maîtres d'écoles. Au moins 16 encyclopédistes venaient de familles d'artisans, avec un haut niveau d'études. Mais au-delà de leur appartenance socio-professionnelle ou de classe, c'est leur appartenance, sans qu'il appartienne tous partie, loin s'en faut, d'un parti organisé, à un groupe de philosophes qui se connaissent, se reçoivent beaucoup, partagent les mêmes centres d'intérêt, les mêmes curiosités et les mêmes recherches critiques. Certains dont partie de la franc-maçonnerie, mais la plupart n'y attachent que la même importance que leur fréquentation de cafés ou de sociétés de pensée.

 

      Tant le Préliminaire que le Prospectus indiquent bien l'orientation générale et combattante de l'Encyclopédie. Non en critiquant directement l'ordre établi, qu'il soit intellectuel ou politique, mais tout simplement en faisant une présentation originale de l'arbre des connaissances nécessaires. Alors que cette époque est encore marquée par l'hégémonie de la théologie dans les études, comme d'ailleurs dans la nature des publications diffusées, il en est question comme d'une branche assez mineure des connaissances...

Ainsi, dans le Prospectus, nous pouvons lire :

"C'est de nos facultés que nous avons déduit nos connaissances ; l'Histoire nous est venue de la Mémoire ; la Philosophie de la Raison ; et la Poésie, de l'imagination ; distribution féconde à laquelle la Théologie même se prête : car dans cette Science, les faits sont de l'Histoire et se rapportent à la Mémoire, sans même excepter (c'est gentiment écrit, n'est-ce pas...) les Prophéties qui ne sont qu'une espèce d'histoire où le récit a précédé l'événement : les Mystères, les Dogmes et les Préceptes sont de Philosophie éternelle et de Raison divine; et les Paraboles, sorte de Poésie allégorique, sont d'imagination inspirée. Aussitôt nous avons vus nos connaissances découler les unes des autres ; l'Histoire s'est distribuée en ecclésiastique civile, naturelle, littéraire, etc. La Philosophie, en science de Dieu, de l'Homme, de la Nature, etc. La Poésie, en narrative, dramatique, allégorique, etc. De là, Théologie, Histoire naturelle, Physique, Métaphysique, Mathématique, etc. Météorologie, Hydrologie et Mécanique, Astronomie, Optique, etc. En un mot, une multitude innombrable de rameaux et de branches dont la science des axiomes, ou de propositions évidentes par elles-mêmes, doivent regardées, dans l'ordre synthétique, comme le Troncs commun."

Dans le Préliminaire, nous pouvons lire également :

"Ces trois Facultés forment d'abord les trois divisions générales de notre système et les trois objets généraux des connaissances humaines; l'Histoire, qui se rapporte à la Mémoire; la Philosophie, qui est le fruit de la raison; et les Beaux-Arts, que l'imagination fait naitre. Si nous plaçons la raison avant l'imagination, cet ordre nous parait bien fondé, et conforme au progrès naturel des opérations de l'esprit; l'imagination est une faculté créatrice, et l'esprit, avant de songer à créer, commence pas raisonner sur ce qu'il voit, et ce qu'il connaît. Un autre motif qui doit déterminer à placer la raison avant l'imagination, c'est que dans cette dernière faculté de l'âme, les deux autres se trouvent réunies jusqu'à un certain point, et que la raison s'y joint à la mémoire. L'esprit ne crée et n'imagine des objets qu'en tant qu'ils sont semblables à ceux qu'il a connus par des idées directes et par des sensations: plus il s'éloigne de ces objets, plus les êtres qu'il forme sont bizarres et peu agréables. Ainsi dans l'imitation de la Nature, l'invention même est assujettie à certaines règles; et ce sont ces règles qui forment principalement la partie philosophiques des Beaux-Arts, jusqu'à présent assez imparfaite, parce qu'elle ne peut être l'ouvrage que du génie, et que le génie aime mieux créer que discuter."

 

     Dans la guerre ouverte entre les idées des Lumières et celles de l'Ancien Régime basées sur l'autorité religieuse, l'Encyclopédie est la marque la plus éclatante - qui ne devrait pas occulter la masse des autres écrits, notamment matérialistes - du triomphe des philosophes. Tous les contemporains, partisans et adversaires en conviennent. Daniel MORNET résume cette guerre ouverte de la manière suivante : "Pour un Français du siècle précédent, la raison humaine ou l'intelligence tout entière n'étaient rien. Elles ne pouvaient avoir qu'une utilité pratique pour la vie de cette terre ; mais qu'était la vie de cette terre sinon un "passage" où il fallait ne songer qu'à la vie éternelle. Peu importait par conséquent qu'il y eût, d'une génération à l'autre, plus ou moins d'intelligence : le seul point qui comptait était qu'il y eût plus de foi et de morale chrétiennes; et l'on convenait même très volontiers qu'il y avait eu chez les anciens plus d'intelligence qu'il n'y avait donc pas de progrès à travers les siècles. La Querelle des anciens et des modernes marque un premier retour au point de vue humain, la croyance à l'importance et à la réalité du progrès. Le dessein de l'Encyclopédie proclame très haut que le destin de l'humanité est non pas de se tourner vers le ciel, mais de progresser, sur cette terre, et pour cette terre, grâce à l'intelligence et à la raison. A un idéal mystique, elle oppose un idéal réaliste. Elle fait plus : elle démontre la réalité et l'efficacité de cet idéal. Elle est le bilan des progrès accomplis et, par lui, la promesse des progrès futurs. Bien entendu ni Diderot, ni d'Alembert n'ont pu dire les choses aussi clairement ; ils ne pouvaient faire directement le procès de la foi et du renoncement terrestre. Mais ils ont fait avec une ironie presque insolente des procès qui supposaient celui-clà. Ils ont repris, d'ailleurs après vingt autres, la critique de la philosophie scolastique, de ses arguties puériles, de ses verbiages prétentieux, de ses raisonnements qui détruisent toute raison et font douter du bon sens humain. Ils se sont élevés, en vingt occasions, contre l'esprit qui prétend imposer la vérité par des arguments d'autorité. (...)"

Une certaine timidité, liée aux aléas de cette guerre (censure, embastillements, lutte entre favoris du Roi, polémiques internes au Clergé et à la Noblesse), mais également à l'esprit dominant qui reste celui de la croyance à la possibilité d'une bonne monarchie et d'un bon gouvernement autoritaire mais contrôlé et à la faiblesse du système de pensée même des philosophes, qui restent parfois en-deçà de celle de leurs prédécesseurs du XVIIème siècle, persiste lorsque l'on veut passer des principes aux applications pratiques. "L'Encyclopédie, poursuit, Daniel MORNET, n'attaque pas les privilèges ; il serait seulement "fort à souhaiter que les besoins de l'Etat, la nécessité des affaires ou des vues particulières n'eussent pas, autant qu'il est arrivé, multiplié les privilèges"; il faudrait récompenser les nobles par des honneurs, non par des privilèges. L'article Population et l'article Impôt s'élèvent avec un certaine force contre l'iniquité de certains impôts, surtout de ceux qui frappent le nécessaire; mais nulle part il n'y a de protestation nette contre la gabelle, par exemple, ou contre les exemptions d'impôts. Critique très vive contre les jurandes et maîtrises, qui avaient de nombreux adversaires; mais on juge seulement que les corvées sont dures, que la milice a des inconvénients, qu'il ne faudrait pas abuser du droit de chasse. En réalité, la philosophie encyclopédiste de Diderot et d'Alembert a des conclusions très nettes sur les droits généraux de la raison et sur les problèmes religieux; elle suspend son jugement dans les problèmes politiques pratiques; et les collaborateurs suivent un peu au hasard ou leurs préférences personnelles, ou le vent d'opinion qui souffle au moment où l'article est écrit."

 

 

Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Disponible sur le site Internet d'Analyse et traitement informatique de la langue française (ATLIF) et sur le site http://diderot.alembert.free.fr. Egalement disponible en DVD-Rom, éditions Redon.

Daniel MORNET, Les origines intellectuelles de la Révolution française, 1715-1787, Librairie Armand Colin, 2010 (réédition de l'oeuvre de 1933) ; Jean de VIGUERIE, Histoire et dictionnaire du Temps des Lumières, 1715-1789, Robert Laffont, 2007 ; Madeleine PINAULT SORENSEN, article Encyclopédie, dans le Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010.

 

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Published by GIL - dans OEUVRES
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