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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 10:28
          Historien et stratège naval américain, Alfred Thayer MAHAN (1840-1914) influença fortement la stratégie maritime des Etats-Unis - il fait partie de ses initiateurs - non seulement par The intest of America in Sea Power (1897) ou par ses nombreux autres écrits, mais également par ses relations directes avec les responsables de la défense de son époque (notamment Théodore ROOSEVELT). Par ses quatre oeuvres, The interest of America in Sea Power, L'influence de la puissance maritime dans l'histoire, 1660-1783 (1890), L'influence de la puissance maritime dans la Révolution Française et l'Empire, 1793-1812 (1892) et La puissance maritime et la guerre de 1812 (1905), qui forment un tout, il contribua à l'élaboration de la géopolitique américaine.
       La doctrine géopolitique des États-Unis est en grande partie issue de ses recommandations :
- s'associer avec la puissance navale britannique dans le contrôle des mers ;
- contenir l'Allemagne dans un rôle continental et s'opposer aux prétentions du Reich sur les mers ;
- mettre en place une défense coordonnée des Européens et des Américains destinée à juguler les ambitions asiatiques.
     Opposée aux vues de la géopolitique terrestre de Harold John  MACKINDER (1861-1947), cette doctrine soutient que les puissances maritimes ont vocation à l'emporter sur les puissances continentales. Cette doctrine inspira ensuite d'autres pays, notamment l'Allemagne.

           Ce qui nous intéresse ici, c'est surtout une partie sur la Stratégie navale de The Interest of America in Sea Power. Alfred MAHAN part d'abord de tous les faits qu'il analyse et qu'il rassemble pour comprendre la puissance de l'Angleterre, pour ensuite théoriser sur les positions stratégiques, la force militaire d'une place, les ressources d'une place maritime, les lignes stratégiques et les expéditions lointaines.
   "Les récits des guerres dont nous avons parlé, les correspondances, les biographies, de nombreux matériaux permettent d'écrire un traité sur l'art de la guerre navale. Mais tout cela est à l'état brut, a besoin d'être collationné avec soin et travaillé. (...) Il est probable que l'incertitude des mouvements de la marine à voiles est une des raisons qui ont contribué à retarder l'éclosion de cet art. (...) A terre, il y avait à la guerre pas mal d'aléas, mais il n'y avait jamais, d'une façon aussi courante, une incertitude pareille. Avec des distances que le vent ou le courant pouvaient faire varier, il était décourageant de combiner des opérations stratégiques ou même tactiques. (...). Et l'on se sentait peu disposé à étudier méthodiquement la stratégie, quand l'on constatait l'indifférence générale que l'on montrait dans la première marine de l'Europe pour la partie militaire de la profession maritime, par rapport à la façon dont y était prisé le talent de manoeuvrier."
   Pour l'auteur, l'avènement de la vapeur change tout, même si toute l'expérience acquise provient de la marine à voile. "L'on peut maintenant élaborer un art de la guerre navale : c'est même indispensable, car la rapidité de la transformation des armes de guerre produit dans les esprits une confusion à laquelle il faut porter remède autant que possible." A cause de la vapeur, les navires peuvent affronter les incertitudes de la mer, mais en même temps l'alimentation en charbon des machines, la quantité qu'il faut emporter pour naviguer... introduisent de nouvelles contraintes.
   Alfred MAHAN, reprenant l'expérience de la stratégie terrestre, pointe une aussi grande différence avec elle : elle est aussi nécessaire en temps de paix qu'en temps de guerre. Il faut s'assurer sur des grandes distances l'appui de points stratégiques, dont la possession assure le contrôle de la circulation maritime et les manoeuvres proprement militaires.

      Les positions stratégiques possèdent une valeur qui tiennent à trois "conditions premières" :
- Leur position, leur situation géographique. "Une place peut être très forte, mais être placée par rapport aux lignes stratégiques de telle sorte qu'elle ne vaille pas la peine d'être occupée." ;
 - Leur force militaire, au point de vue défensif et offensif. "Une place peut être bien placée et posséder de grandes ressources, et pourtant avoir peu de valeur stratégique à cause de sa faiblesse. D'un autre côté, si elle n'est pas forte naturellement, on peut artificiellement lui donner les moyens de sa défense." ;
 - Les ressources des places elles-mêmes comme de celles du pays qui les environnent ;
         De ces trois conditions, la première est la plus importante, "car on peut augmenter la force d'une place ou y amener des approvisionnements, mais il n'est pas au pouvoir de l'homme de changer une situation, si celle-ci se trouve hors des limites stratégiques d'une opération." Les positions sur les mers étroites, par ailleurs, sont plus importantes que celles situées sur les océans, "car il est moins possible de les éviter en faisant un détour. "Si ces mers ne sont pas des culs-de-sacs, mais sont traversées par de grandes voies de communications, c'est-à-dire si le commerce qui y passe est destiné à des régions situées au-delà, le nombre de bateaux qui y circulent s'en trouve augmenté, et, par suite, la valeur des positions stratégiques qui commandent ces mers est accrue." 
Alfred MAHAN s'appuie à chaque fois sur des exemples historiques, tirées des manoeuvres navales de nombreux pays, du Japon à l'Angleterre, en passant par la France.

         La force militaire d'une place, deuxième condition de sa valeur, est étudiée d'un point de vue défensif, puis d'un point de vue offensif.
 "La défense des ports de mer peut être étudiée en la subdivisant d'après les deux considérations suivantes :
- Défense contre une attaque venant de la mer, c'est-à-dire défense contre des bâtiments de guerre ;
- Défense contre une attaque conduire par terre, c'est-à-dire menée par des troupes ayant débarqué sur la côte et étant venues prendre la place à revers.
  L'auteur conclue un long développement commencé par l'analyse du siège de Port-Arthur en résumant :
"- Une même somme d'énergie offensive, utilisée sur des batteries flottantes, ou sur des bateaux peu mobiles, réalisera une moins bonne défense contre les attaques par mer que si elle était groupée dans des forts ou batteries à terre.
- En utilisant des corps d'hommes, spécialement instruits comme des marins, à défendre des ports, on emprisonnera une partie de l'énergie offensive dont on dispose pour ne l'utiliser que dans un effort de qualité inférieure, comme le sont les efforts défensifs.
- Il est mauvais, pour la valeur morale et pour l'habileté professionnelle des marins, de les éloigner ainsi de la mer et de les confiner dans un rôle de défensive. Bien des exemples en ont donné la preuve.
- En abandonnant toute action offensive, la marine abandonne le rôle qui lui est dévolu et qui est celui où elle donnerait le plus de résultats."
      La valeur offensive est ce qui donne à une place sa véritable vocation, car l'objectif est bien de mener des opérations militaires de contrôle de la mer. "Un port de mer, considéré indépendamment de sa situation géographique et de ses ressources naturelles ou artificielles, pourra participer à une action offensive lorsqu'il pourra :
- Faciliter le rassemblement d'une grande force militaires, composée de bâtiments de guerre et de transports, et les abriter.
- Faciliter sa sortie et la protéger.
- Lui fournir pendant toute sa campagne un appui continental, étant comprises dans cet appui les facilités de passage au bassin, qui sont une des ressources les plus indispensables que doit fournir un port de mer."   
  Le port-arsenal doit pouvoir fournir les moyens de guerre de manière soutenue et continue : cela veut dire des capacités de réparation, de mise à l'abri, et d'approvisionnement en matières et en vivres.

           Dans Les ressources d'une place maritime, Alfred MAHAN indique l'importance des bassins, qui par leur population commerçante et industrielle, qui s'alimente également des ressources tirées de la guerre elle-même, permettent de supporter les besoins d'une marine de guerre. "Parmi les ressources d'un port, les bassins du radoub sont de toute première importance (...) : Ils doivent se trouver se trouver aussi près que possible du théâtre de la guerre. la force se représente par des nombres ; plus il y a de bassins dans un port et plus la capacité offensive de celui-ci est grande."

          Les lignes stratégiques constitue le chapitre sans doute le plus important de l'ouvrage.
   L'auteur s'étend longuement sur la définition de ces lignes stratégiques, prenant appui sur l'expérience terrestre, par leur fonction : ligne d'opération, ligne de retraite, ligne de communications...
"Les nombreuses lignes que l'on peut tracer sur une carte pour rejoindre deux ports de mer peuvent se répartir en lignes de haute mer et lignes côtières." "Pour passer par la pleine mer, ce qui est le plus court, il faut avoir la maîtrise de la mer ; quand on ne l'a pas, on doit suivre la côte, de nuit de préférence, en se servant de ses ports de refuge ou des autres points d'appui qu'elle offre."
Il en revient toujours en fait à la fonction de la flotte : "Le problème qui consiste à grouper une flotte dont les éléments sont séparés ou à amener un bâtiment isolé à rejoindre son corps de bataille" constitue celui que le stratège naval doit résoudre, en tenant compte des particularités de mouvement et de relief de la mer et des côtes. Toutes les considérations qu'il soulève "aboutissent à faire ressortir que pour conserver ses possessions lointaines d'un façon certaine, il faut posséder une flotte qui soit supérieure à celle de n'importe quel agresseur (...)".  "Comme conclusion, la solidité de tout système de stations de défense maritime dépend en dernier ressort de la supériorité que l'on possède sur mer, c'est-à-dire de la marine. La chute de quelque position très forte, complètement isolée, peut être longtemps retardée, mais elle est fatale. Le principal objectif d'une marine doit donc être la marine de son adversaire. Comme celle-ci est le seul lien qui réunisse toutes les positions stratégiques ennemies dispersées, l'atteindre c'est atteindre toutes ces positions."

        Expéditions lointaines et expéditions maritimes débute sur une problématique des positions stratégiques : "Malgré les difficultés qu'il y a à conserver des colonies lointaines et d'accès difficile, une puissance, désireuse de garder quelque influence dans une région susceptible de prendre une certaine importance maritime, est obligée d'avoir des points d'appui dans quelques positions stratégiques des environs. Ces points, choisis avec soin d'après leurs positions relatives, constituent une base ; celle-ci, secondaire en ce qui concerne la défense immédiate de la métropole, prend une importance primordiale dans le lieu où elle se trouve." "(...) il ne faut pas perdre de vue que la sécurité des communications entraîne sur mer la nécessité de la maîtrise de la mer, surtout si la distance entre la métropole et les bases lointaines est grande. Reprenant l'histoire des places fortes utilisées par les Anglais ou les Russes, Alfred MAHAN discute des conditions du choix de ces points d'appui, suivant plusieurs variantes de situation, en position de conquête ou de réponse à une invasion, suivant la supériorité ou l'infériorité tactique relative de la flotte, et des conditions à remplir pour que celle-ci l'emporte dans une bataille navale inévitable.

        Selon Margaret Tuttle SPROUT, des études historiques qu'il fait, Alfred MAHAN fait ressortir les facteurs conditionnant la puissance maritime de la Grande Bretagne : "...non seulement une puissance matérielle supérieure et de meilleures doctrines stratégiques navales, mais aussi (la) maîtrise des "mers étroites"." "Ces mers, qui jouent un rôle si important dans l'histoire navale moderne, sont en gros ces masses d'eau - tels la Manche, le détroit de Gibraltar, celui de Sicile, les Dardanelles et le Bosphore - que l'on peut contrôler avec une relative facilité à partir de toutes les côtes."
 "Si le premier objectif de Mahan fut de déterminer l'influence de la puissance maritime dans la destinée des nations, le second consista à tirer de l'étude de la guerre navale certains principes fondamentaux et immuables de la stratégie navale, comparables aux principes de la guerre terrestre qu'avait formulés Jomini."
  "Après les Etats-Unis, c'est en Allemagne que les écrits de Mahan eurent le plus d'influence sur la pratique politique. Comme en Angleterre et en Amérique, L'influence de la puissance maritime dans l'histoire parut à un moment crucial. L'empereur Guillaume II venait de congédier le vieux Bismark, notamment pour la raison que celui-ci s'obstinait à vouloir que l'Allemagne restât une puissance continentale et, sous le jeune kaiser, la nation se lança dans une politique d'expansion impérialiste outre-mer."  Selon l'auteur de cette contribution sur Alfred Mahan dans Les maîtres de la stratégie, "si Mahan eut une influence indéniable sur la pensée navale allemande avant 1914, il est de toute évidence qu'il fut souvent mal compris des Allemands. Dans ses écrits, il avait en divers endroits analysé les désavantages que causait à la nation allemande sa position géographique par rapport à la puissance maritime britannique. Si les Allemands avaient saisi l'essence véritable de la puissance maritime, ils se seraient inévitablement rendu compte que seule une force navale assez importante pour battre la flotte britannique pouvait transformer leur pays en une puissance maritime, dans le sens que Mahan donnait à ce terme. (L'amiral allemand Alfred Von) TIRPITZ (1849-1930) semble ne pas avoir saisi les limites géographiques fondamentales de la situation allemande face au contrôle des mers. De plus, il négligea l'avertissement de Mahan, lequel déclarait qu'une nation ne peut espérer être à la fois une grande puissance terrestre et une grande puissance maritime."

      Bruno COLSON indique l'influence d'Antoine de JOMINI (1779-1869) sur les idées d'Alfred MAHAN, qui rapproche souvent la stratégie terrestre et la stratégie navale.
Pour le théoricien américain, les opérations de l'archiduc Charles et de Napoléon Bonaparte démontrent:   
- l'importance de la concentration ;
- l'utilité pour y arriver de posséder une situation stratégique centrale comme la ligne du Danube;
- la nécessité d'occuper des lignes intérieures, par rapport à cette situation ;
 - l'influence sur la conduite des opérations, et en vue du succès, de la sécurité des communications.
          Alfred MAHAN est en désaccord par contre avec Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831) sur l'importance de la défensive et de l'offensive.
   "Les idées de Mahan furent acceptées par des générations d'officiers de marine américains. Elles leur fournissaient un support argumenté et scientifique cautionné par l'histoire. L'US Navy était également satisfaite de se voir confier la "première ligne de défense", ce qui lui permettrait de réclamer tout l'équipement nécessaire. L'expression "maîtrise de la mer" (command of the sea) flattait l'oreille. De plus, la stratégie de Mahan semblait avoir établi des vérités définitives : il ne serait plus nécessaire de faire de nouveaux efforts intellectuels. Les officiers pouvaient désormais consacrer leurs énergies aux détails pratiques de la conception des bateaux, à l'entraînement et à la planification tactique : ils avaient l'assurance de travailler dans le cadre d'une stratégie infaillible.
Cette stratégie donnait aussi satisfaction au Congrès pour trois raisons. Elle promettait en effet de rencontrer et de défaire l'ennemi loin du continent américain, de le faire rapidement et de façon décisive, et enfin d'utiliser avant tout des machines et une technologie présumée supérieure plutôt que des troupes terrestres.
A la fin du XIXème siècle, les Etats-Unis entraient dans une phase de plus grande activité en politique étrangère. L'idéologie dominante était celle de la "grandeur nationale" et de l'extension de l'influence américaine. Les théories de Mahan venaient à leur heure."
     Toujours d'après Bruno COLSON, "la stratégie globale des Etats-Unis reste profondément imprégnée des conceptions d'Alfred Mahan.
Retenons seulement deux aspects, que Mahan attribue à l'influence de Jomini. Il y a d'abord une vision géostratégique des intérêts américains à l'échelle mondiale. (...)"  Ensuite, les liens entre stratégie et politique. Sans doute la définition étroite de la stratégie, "souvent attribuée à la culture stratégique américaine serait davantage le fait de l'armée que de la marine, ce qui expliquerait en partie le rôle prédominant de celle-ci dans des années récentes et la qualification des Etats-Unis comme "puissance maritime".


Alfred Thayer MAHAN, Stratégie navale, in Mahan et la maîtrise des mers, textes choisis et présentés par Pierre NAVILLE, Editions Berger-Levrault, 1981 dans Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.
Bruno COLSON, Jomini, Mahan et les origines de la stratégie maritime américaine, Institut de Stratégie Comparée, www.stratisc.com, 2005. Margaret Tuttle Sprout, Mahan : l'apôtre de la puissance maritime, dans Les maîtres de la stratégie, tome 2, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982. Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Ellipses, 2003.
 
Relu le 15 septembre 2019
          
   

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