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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 09:47

         Le directeur du Centre d'Etudes et de Recherches sur les Stratégies et les Conflits (CERSC) de l'Université de Paris-Sorbonne veut traiter sur le fond les relations de la troisième religion monothéiste (chronologiquement) et de la guerre, au-delà de l'événement, même si "la guerre arabe est notre plus proche actualité". Même s'il se centre sur le monde arabe - à aucun moment toutefois, l'auteur ne réduit l'Islam à l'Arabie - dans les années 1980, cette tentative de synthèse permet de mesurer les principes et les implications du jihâd. Non seulement en faisant un retour sur les différentes phases stratégiques de l'Islam, mais aussi en se situant dans le monde moderne. "En réalité, écrit-il dans un Liminaire, les sociétés arabes ont dû opérer conjointement une triple mutation : dans leur système de guerre, dans leur stratification sociale et dans leurs modes de production. Par tradition, sociétés guerrière sans fonction militaire spécialisés, elles ont, par les dominations ottomanes, puis coloniales, et encore plus depuis leurs indépendances par la constitution des nouveaux Etats, connu la spécialisation du soldat régulier, enrégimenté. Mais parallèlement s'exaltait la figure du combattant révolutionnaire, au sens marxiste du terme,tandis que les vieux mobiles religieux d'extension et de défense de la communauté et de la terre musulmane, le jihâd (imparfaitement traduit par "guerre sainte"), se transposent sans l'effacer, dans l'absolu des nationalismes contemporains, dans l'affirmation de l'espoir d'un révolutionnarisme interne et tricontinental. Solidarité islamique et nationalisme arabe sont canoniquement étrangers mais, par leurs harmoniques affectives et politiques, ils demeurent sociologiquement imbriqués. Postulant une marche vers une unification (universelle pour la première), à l'échelle d'un "continent" (des façades atlantique et méditerranéenne, au Golfe) pour le second, ils postulent une pondération de la violence et une vision optimiste (à terme) du monde et de soi-même. Comme toute entreprise humaine, ils ont subi variations et ruptures en fonction des mutations politiques, économiques et culturelles, en fonction des dominances alternées de l'échange international. Ils réagissent sur l'histoire mondiale et l'équilibre planétaire. Confrontés aux nouveaux Etats-nations, ils déterminent des fragmentations et des ruptures : des frontières à vif. Ces frontières à vif sont pour la cité musulmane et la nation arabe un scandale. Pour le croyant, en effet, ou plus exactement pour l'homme d'origine musulmane, le dilemme n'est pas seulement existentiel - sa place dans la société - ; il s'applique également à l'essence de cette société : la nature de ses modes régulateurs et de ses systèmes métaphysiques et éthiques. Pour l'homme arabe, la perte de sa souveraineté, le cantonnement de sa culture avait créé des traumatismes qui n'ont été refoulés que dans l'accession aux indépendances par la violence et par la volonté de parvenir au moins à une égalité avec les anciens maîtres. Mais la dureté des obstacles à surmonter, la divergence des voies et des objectifs à atteindre, ont suscité des rééquilibrages profonds et des conflits incandescents à l'intérieur des esprits et des peuples. Aussi les doctrines de guerre sainte et de révolution ont-elles suscité des actions et des effervescences affectives et intellectuelles au-delà des conditions canoniques ou des présupposés philosophiques et politiques de leur application. Toute inscription d'une religion ou d'une philosophie dans un espace sur la planète peut être envisagée selon trois points de vue : les raisons profondes qui oeuvrèrent à leurs inscriptions, les principes et les modes d'action stratégiques par lesquels celle-là s'est réalisée ; les arguments idéologiques qui la légitiment. En pratique, ces trois points de vue sont souvent mêlés. L'organisation politique d'un espace répond à certaines visions éthiques de l'existence ; l'éthique s'imposant aux comportements - au stratégies - doit purifier les intérêts des clans et des régimes mais également les luttes de classes qui sont le moteur des expansions ou des rassemblements et sont appelés par les réalités économiques et anthropologiques : par la realpolitik." 

 

         Son livre se partage en trois grands chapitre, le jihâd sur le monde (Expansions conceptuelle, Inscription géographique), Révolution et guerres dans le continent arabe (Aux frontières internes, Aux frontières externes) et Le combattant musulman entre la puissance et la vertu (Le guerrier entre l'enthousiasme et la constance, Le militaire entre le pouvoir et la révolution). Une Séquence Coranique (soit une lecture du jihâd, à travers les versets, dans le Coran) mettant en évidence plusieurs thèmes (La vie par la foi et l'action avant la mort, Responsabilité et prédestination, Logocratie, Foi et oeuvres, Perfectionnements individuels et variations géopolitiques, Raison, expérience de la nature, Différenciation socio-économiques et justice distributive) clôt très utilement l'ouvrage. Références bibliographiques très abondantes à l'appui, Jean-Paul CHARNAY nous fait comprendre les différentes et parfois antagonistes acceptions du Jihâd. La dernière partie est particulièrement critique envers la capacité des Etats à entreprise des guerres efficacement ; une place relativement faible, à la mesure de son importance réelle dans l'Islam est consacrée à ce que les journalistes occidentaux appellent généralement le terrorisme islamique (le révolté et le terroriste). 

 

        Ce livre est une tentative, basée sur de vastes connaissances historiques et sur d'amples informations concernant l'histoire récente - connaissances qui continuent d'augmenter au fur et à mesure des multiples études sur des textes parfois peu utilisés ou occultés jusque là - en vue de comprendre de l'intérieur l'imbroglio géopolitique du monde arabo-islamique, à partir du dit ou du non-dit, des textes et de l'imaginaire collectif. Reste sans doute à écrire, en dépit de l'orthodoxie musulmane, un livre sur L'Islam et la paix. L'ouvrage de Jean-Paul CHARNAY peut sembler être austère, car exigeant une lecture attentive : il n'en est pas moins indispensable à l'analyse, pour dépasser les lieux communs d'une certaine grande presse. C'est en cela que cet ouvrage est utile à l'honnête citoyen comme à l'étudiant soucieux de puiser aux sources une connaissance du Jihâd.

 

Nous ne pouvons que recommander, pour reprendre un point ou un autre des thèmes soulevés dans ce livre, de se référer à l'ouvrage du même auteur, Principes de stratégie arabe (L'Herne, 2003).

 

     L'éditeur présente ce livre de la manière suivante :

"Guerre du Liban et contre Israël, guerre entre l'Iran et l'Irak, entre l'Ethiopie et l'Erythrée, soulèvements en Egypte et en Tunisie, affrontement américano-lybien : tout laisse croire que le monde musulman est en guerre, civile, extérieure, internationale. Est-ce le retour à l'esprit du jihâd, la "guerre juste" énoncée par le Coran?

Il importe aujourd'hui de dénouer la trame complexe des rapports entre l'Islam, la nation et la guerre. Le monde arabe et musulman, après son expansion première, a connu la domination - ottoman dès le XVe siècle, européenne depuis le XIXe siècle -, puis les guerres de libération, souvent tragiques. Au terme de siècles de contrainte, d'années de violence, les indépendances n'ont pas mis fin - quand elles ne les ont pas avivés - aux bouleversements sociaux et démographiques, aux conflits permanents entre intérêts et classes, pays nantis et pays pauvres, entre valeurs éthiques et comportements économiques. Aussi le jihâd pour la défense de la foi et l'espoir d'une religion ayant vocation à régler et sauver l'humanité a-t-il subi de multiples variations.

De la guerre juste du Coran à la révolution sainte aujourd'hui prônée par les tenants d'un retour à la pureté des origines, les diverses interprétations du jihâd expriment toutes les facettes de la personnalité musulmane, de la guerre et de la politique : l'élévation spirituelle, la protection de l'Islam, la propagande religieuse, la maîtrise du développement industriel, la guerre classique du soldat régulier et enrégimenté, la guérilla du combattant révolutionnaire, comme le régicide ou le terrorisme international.

Reconstituant l'image brisée du jihâd, Jean-Paul Charnay s'est attaché en réalité à une meilleure intelligence de la crise d'identité des sociétés arabo-musulmanes."

 

   Jean-Paul CHARNAY, Directeur également du Comité international pour la Réédition et le Traitement informatique des Classiques de la Stratégie (CIRTICS), Président du Centre de philosophie et de stratégie, est l'auteur d'autres ouvrages sur la stratégie et/ou le monde musulman : La vie musulmane en Algérie d'après la jurisprudence de la première moitié du XXe siècle (PUF, deuxième édition 1991), Sociologie religieuse de l'Islam (Hachette-Pluriel, 1978, 1994), Critique de la stratégie (L'Herne, 1990), Traumastismes musulmans, entre charia et géopolitique (I Afkar, 1993), Technique et géosociologie - La guerre du Rif ; le nucléaire en Orient (Anthropos, 1984), Essai général de stratégie (Lebovivi, 1973), Charia et Occident (L'Herne, 2001), Société militaire et suffrage politique en France depuis 1789 (EHESS, 1964), Principes de stratégie arabe (L'Herne, 2003), Esprit du monde musulman (Dalloz, 2008), Les Contre-orients ou Comment penser l'autre selon soi (Sindbad-Actes Sud, 1980)... A signaler un livre paru chez L'Herne en 2003 : Jean-Paul Charnay, Regards sur l'islam, Freud, marx, Ibn Khaldun.

 

Jean-Paul CHARNAY, L'Islam et la guerre, de la guerre juste à la révolution sainte, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1986, 356 pages.

 

Complété le 2 Février 2013

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