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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 10:45
              Ce livre de géopolitique, qui aborde les aspects stratégiques et économiques d'évolution de la zone arctique à cause du réchauffement climatique, constitue un exposé très clair, avec peut-être une pointe de dramatisation, de nouveaux enjeux qui concernent toute la planète.
Le rédacteur en chef de la revue Défense de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et le professeur géopolitologue au Collège interarmée de défense (CID) nous proposent là, avec de nombreuses cartes à l'appui, une vision d'ensemble, sur le moyen et le long terme, de cette bataille du Grand Nord qui met aux prises d'abord Russie, États-Unis, Canada, Danemark et Norvège.
       "Le rétrécissement des banquises du Grand Nord fait (...) apparaître de nouveaux fonds, de nouvelles îles et des passages maritime immédiats, autant d'accès à des ressources inenvisageables jusqu'ici parce qu'inatteignables. Espace longtemps délaissé, le sommet du monde devient brusquement un espace très convoité dont les richesses constituent une véritable caverne d'Ali Baba de la mondialisation. Cette évolution brutale suscite autant de convoitises que de difficultés sur les plans démographique, économique, social, environnemental, culturel, sécuritaire et stratégique." La zone arctique n'est plus une zone d'exception, à l'écart des conflits mondiaux, même si déjà depuis le début de l'industrialisation et dans les premières années 1900, il a déjà une histoire militaire, géographique au sens stratégique et économique. Pour le Grand Nord, de nouvelles doctrines de défense s'élaborent, car les cartes sont chamboulées. La donne militaro-stratégique, "dans les trois dimensions du théâtre, sous-marine, aérienne et de surface" change. "Principale zone d'expérimentation et d'affirmation de la dissuasion nucléaire mondiale, l'Arctique est aussi devenu l'un des principaux points d'appui du système anti-missile américain et de défense aérospatiale, facteur déclenchant d'une nouvelle course aux armements. A Washington, Moscou, Ottawa, Oslo et Copenhague, l'Arctique est désormais, une préoccupation stratégique majeure." (Introduction)

      Les auteurs examinent successivement l'exploration, la militarisation, l'évolution des zones de pêches, l'existence d'une très grand base américaine, les alertes en surface des sous-marins, l'avenir des peuples circumpolaires et bien entendu le rôle que pourrait jouer bientôt l'Union Européenne. D'abondantes notes et une bibliographie très utile complète cet ouvrage à recommander pour qui surveille l'évolution du monde.
 
    L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Août 2007, deux sous-marins déposent le drapeau russe par 4 200 mètres de fond. Le monde découvre que la bataille du Grand Nord a commencé. Ses enjeux sont à la fois économiques, environnementaux et stratégiques. En libérant de nouveaux passages maritimes, la fonte des glaces polaires donne accès à des réserves gigantesques de pétrole, gaz, or, diamants et minerais rares. La course de vitesse pour leur contrôle et leur exploitation est d'autant plus âpre que le découpage des frontières entre États-Unis, Canada, Russie, Danemark et Norvège est loin d'être abouti, tandis que Chinois, Japonais et autres Européens sont en embuscade. Cette ruée vers le toit du monde s'effectue dans des zones hautement stratégiques depuis la guerre froide, aujourd'hui devenues point d'appui principal du bouclier antimissile américain. Devant des peuples circumpolaires à l'avenir improbable, se déroule la première bataille planétaire de la mondialisation."
  La maritimation de l'océan Arctique, la perspective de mise en valeur d'énormes ressources, la modification du statut géopolitique de l'Arctique et son insertion dans l'histoire mondiale dues à sa militarisation croissante qui date de la première guerre mondiale, constituent trois facteurs importants de la nouvelle donne. Les deux auteurs montrent bien qu'il n'y a pas deux mais cinq pays directement engagés dans l'Arctique et que l'espace polaire ressemble à un "millefeuille stratégique", où les ambitions des uns et les positions des autres sont susceptibles de beaucoup évoluer.
Ils envisagent trois scénarios probables pour l'Arctique :
- Une nouvelle guerre froide : A la suite des pertes territoriales enregistrées depuis la fin des années 1980 par la Russie, elle nourrit une réelle obsession d'encerclement stratégique et cherche à investir militairement ses frontières et prioritairement sa façade sibérienne. Dans cette même logique de retour de puissance, la Russie entend valoriser de manière optimale la gestion des ses matières premières ;
- Un espace communautaire intégré. Ce scénario optimiste verrait les États redécouper leurs frontières en réglant leurs contentieux de manière pacifique et harmonieuse par le biais du droit international et du droit de la mer, sous l'égide des Nations Unies. Selon nous, il est probable que la persistance de difficultés d'exploitation des ressources, de fortes inconnues dans le comportements des courants marins et le... manque de moyens d'assurer véritablement (y compris financièrement) chacun de leur côté la militarisation de cette nouvelle frontière, joue en faveur de ce scénario ;
- Un océan américain. C'est le scénario le plus vraisemblable selon les auteurs, d'autant plus que l'approche américaine privilégie le cheval de Troie groenlandais. La diplomatie américaine peut jouer sur trois facteur essentiel : le facteur démographique (la population arctique rassemble 600 000 personnes dispersées sur des territoires immenses, la population groenlandaise de 57 000 personnes représente la densité humaine la plus forte), le facteur stratégique (pérennité d'une présence militaire américaine) et le facteur politique (puisque le Groenland, depuis les années 1950 tend à conquérir son autonomie vis-à-vie du Danemark, tout en faisant partie du royaume).
 
  Les auteurs cite en conclusion un paragraphe du livre de Jean MALAURIE (Les derniers rois de Thulé, 1955) : "Je ne saurais assez me répéter : une double indépendance politique et économique est nécessaire pour qu'une minorité soit en mesure de se défendre. Faut-il le redire, une fois encore? Un pays autonome, dépendant économiquement, voit son développement lié à des intérêts qui lui sont extérieurs. Inutile de rappeler ce qui est arrivé en Amérique Latine ou en Afrique. Dans l'Arctique, c'est déjà la concentration excessive en quelques villes (Nuuk, 13 000 habitants comptent pour plus du quart de la population, la population  active étant pour l'essentiel sans travail), le fonctionnarisme et la bureaucratie, une mono-économie néocoloniale peu pourvoyeuse d'emplois au Groenland (la pêche à la morue et à la crevette rose), cependant que le reste du pays réel stagne et dépérit. Le néocolonialisme est la face aimable de l'assimilation de ce qui soit devenir, à court terme, une clientèle et un marché. Qui ne connait le processus? Le moindre manuel d'économie politique vous le décrit. L'on se demande parfois à quoi servent les sciences sociales, les mêmes erreurs étant répétées à différentes latitudes. Condition des conditions : l'éducation. Mais quelle éducation? Il n'y a pas de relèvement économique sans conscience historique."
Les deux auteurs plaident en fin de compte en conclusion pour un avenir européen de l'Arctique. "Très simplement parce que la raison du plus fort ne saurait fonder durablement une politique internationale. En aucun cas, elle ne peut jeter sur la banquise sa chape de plomb et imposer au reste de l'humanité ses prochaines guerres comme un horizon indépassable. Certes le Grand Nord n'est pas le Proche-Orient. Mais comme on ne peut prévoir toutes les conséquences du réchauffement climatique, on ne peut pas anticiper non plus toutes les ruses de l'histoire qui continue. Le pari polaire - celui d'une espace de coopération - se devrait d'être un pari européen parce que, contrairement à l'hyperpuissance américaine et à d'autres organisations régionales, le Vieux Continent ne postule pas un principe de puissance. C'est sans conteste, son principal apport à la mondialisation."
 


     On consultera également avec profit le point de vue de la diplomatie française, exprimé par Serge SEGURA, sous-directeur du Droit de la mer, du Droit fluvial et des Pôles au Ministère des Affaires étrangères et européennes, dans la nouvelle revue Mondes.
 
     Richard LABÉVIÈRE (né en 1958), journaliste français (RFI jusqu'en 2008), rédacteur en chef de Défense (institut des Hautes Études de Défense Nationale - IHEDN), est l'auteur de plusieurs publications, dont Éloge du dogmatisme : contre la société de communication (avec Christophe DEVOUASSOUX, Éditions de l'Aire, 1989), Les dollars de la terreur : les Etats-Unis et les islamistes (Grasset, 1999), Le grand retournement : Bagdad-Beyrouth (Seuil, 2006), Quand la Syrie s'éveillera (avec Talal El ATRACHE, Perrin, 2011)...
     François THUAL, géopolitologue, professeur au Collège interarmées de défense (CID) et à l'École Pratique des Hautes Études, conseiller pour les affaires internationales au Sénat, est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique de la franc-maçonnerie (Dunod, 1994) ; Méthodes de la géopolitique. Apprendre à déchiffrer l'actualité (Ellipses, 1996); Les conflits identitaires (Ellipses, 1998) ; Le Fait juif dans le monde. Il a écrit aussi de nombreux ouvrages portant sur la géopolitique en général, de certaines zones dans le monde, de religions (chiisme, bouddhisme...). 

Richard LABÉVIÈRE et François THUAL, La bataille du Grand Nord a commencé..., Éditions Perrin, 2008. Mondes, Les cahiers du Quai d'Orsay, n°1 d'automne 2009 (dossier sur le climat).
 
Complété le 14 septembre 2012
Relu le 15 juillet 2019

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