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7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 14:12

    L'homme de télévision Jean-Louis MISSIKA (né en 1951), rédacteur en chef de la revue MédiasPouvoirs et enseignant de la sociologie des médias à l'Institut d'Etudes Politique de Paris, traite dans ce petit livre de la fin des chaïnes de télévision, et de la télévision telle que nous l'avons connue jusqu'ici. Le flot d'images et de sons va s'accroitre mais les télévisions n'en seront plus les principaux producteurs, et même pourraient-elles disparaitre tout à fait. Dans une époque (le livre date de 2006) où Internet bouleverse tout le paysage audio-visuel en France, dans une direction déjà prise aux Etats-Unis, le sociologue français décrit d'abord les étapes de l'histoire de la télévision, s'inscrivant dans la même démarche que Umberto ECCO (La Guerre du faux, Grasset, 1985). Pour ensuite se livre à une réflexion assez profonde, reliée à celle sur l'évolution de la société en général, pour indiquer des lignes de force qui préfigurent l'univers sonore et vosuel de demain. Il réfléchit également sur l'évolution concomittente - tant la télévision et la politique paraissent liées - du système politique, via la représentation que se fait l'opinion publique, les citoyens, de la politique telle qu'elle se présente dans les médias. Il sort de cette manière d'un débat qui oppose les analyses de la diffusion des analyses de la réception qui dominent encore la sociologie des médias. Il opère en tout cas, sans trancher, une mise en perspective très intéressante. La perception des conflits véhiculée par la télévision change et celle des "téléspectateurs" aussi, qui eux-mêmes changent de mentalité (vers un individualisme marqué entre autres. Son analyse se situe bien entendu dans le cadre d'une société où les aspirations à des changements radicaux, voire révolutionnaires, sont plus que jamais éloignées, où la véritable chute des idéologies "communistes" et socialistes induit une certaine vacuité politique. Il n'y a plus de débats fondamentaux mobilisateurs et porteurs, pour la très grande majorité des citoyens.

 

  On retient de ce livre à la fois une rare analyse historique de l'histoire de la télévision en général, entre paléo-télévision, néo-télévision et post-télévision qui tient à la fois des éléments de la production des émissions et de leur programmation par les chaînes de télévision et de la réception, changeante, de ces émissions. Le téléspectateur comme le producteur d'émission change d'une époque à l'autre, dans le choix des oeuvres comme dans leur visualisation. La disparition de la télévision, au sens d'émissions de toutes sortes programmées, avec leurs horaires et leur habillage, par des chaînes bien personnalisées pour faire place à des flots d'images, éclatés entre des producteurs et distributeurs toujours plus nombreux et plus spécialisés, et répartis sur quantité de supports, du plus grand au plus petit format. La consommation télévisuelle devient éclatée, défidélisée dans beaucoup de sens du teme, individualisée au sens où sont prévélégiés de plus en plus la proximité psychologique, l'empathie affective, l'immédiateté et l'éphémère, tout cela dans une parcellisation croissante des centres d'intérêts, dans le temps comme dans l'espace. A des périodes où la télévision pouvait être source de savoirs et d'éveil au monde succèdent des périodes sans doute au contraire de rétrécissement des intérêts. l'auteur se livre à une analyse sociale de l'audiovisuel, parallèlement à son évolution économique, dans une présentation assez fine du destin des chaînes d'une époque à l'autre. Internet prend une place centrale dans cette évolution, le nouveau paysage audiovisuel étant économiquement celui des diffuseurs des télécommunications. Les nouveaux assoiffé d'images (plus nombreux et plus "éparpillés" niveau attention qu'avant) se veulent souvent eux-mêmes producteurs, inondant l'espace des images de leur image et de leurs images, dans une convivialité qui vire souvent à la banalité ennuyeuse...

 

   C'est surtout sur le volet politique, de l'évolution de la télévision par rapport aux luttes politiques et de l'évolution des luttes politiques sous l'effet de l'omniprésence de la télévision, et aujourd'hui, de l'omniprésence d'un flot d'images, très redondantes par ailleurs, que ce petit livre nous donne des clés pour comprendre ses évolutions, notamment institutionnelles, entendons ici les scènes électorales et les présentations publiques. C'est d'ailleurs sur l'évolution de nos démocraties que l'auteur termine son ouvrage. 

"Un jour ou l'autre, écrit-il, Internet deviendra le média dominant, celui auquel la télévision sera asservie en termes de ressources politiques, comme la presse a été asservie par la télévision à la fin du XXe siècle. 

Alors, on pourra mesurer les conséquences de la marginalisation de cet outil de synchronisation et de condensation du débat, pour l'espace public et la vie politique. Pour le moment, nons vivons une sorte de période de transition où les initiatives se multiplient sur Internet et ailleurs pour expérimenter les possibilités nouvelles d'organisation du débat politique et de production d'une information d'intérêt général. Des idées intéressantes, originales, sont mises en oeuvre et explorées. Aucune pensée conceptuelle, semblable, à l'invention de la penny press au début du XIXe siècle, ne pointe à l'horizon - mais quel visionnaire aurait pu percevoir, lors de la parution du premier numéro du New York Sun, en 1830, le potentiel révolutionnaire qu'il véhiculait?

On sent bien que ces nouveaux mégamédias mondiaux qui s'appelles MSM, Google ou Yahoo devraient jouer un rôle éminent ; mais lequel? Sommes-nous face à des institutions politiques privées dont la mission sera de fournir l'information politique de base et d'organiser la délibération dans tous les pays? Auront-elles la légitimité pour le faire? Comment seront-elles régulées? Comment s'articuleront le global et le local? Quelle forme prendra le repréofessionnalisation de l'information dans le nouvel espace public? Comment se construiront les réputations? Toutes ces questions sont encore en gestation parce que la deuxième révolution Internet est en cours, et qu'elle n'a pas encore connu son événement fondateur, révélant sa puissance politique, comme le face-à-face Kennedy-Nixon a révélé, en 1960, celle de la télévision. Dans cet océan d'incertitudes, quelques intuitions semblent tenir à titre provisoire : la télévision, telle que nous l'avons connue, s'éteint doucement, l'information d'intérêt général n'est plus rentable, et de jeunes entrepreneurs s'emparent des technologies pour expérimenter de nouveaux services. On doit espérer que les citoyens auront encore assez de ressources et de vertu pour reconstruire l'espace public dont ils auront besoin. Un espace public décloisonné où information, délibération et mobilisation politiques pourront à nouveau nourrir la vie démocratique.

 

Jean-Louis MISSIKA, La fin de la télévision, Seuil, Collection La République des idées, 2006, 110 pages.

 

 

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commentaires

electricien paris 7 01/02/2015 21:16

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

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