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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 10:33

    Voici un livre, rédigé à la première personne et loin des manuels parfois un peu indigestes (et pas très bien écrits en plus...), sur la géopolitique de la Chine. Car il s'agit bien, malgré que l'auteur, docteur en médecine et sinologue, ne mette pas en avant des titres ronflants, de géopolitique et même de géosociologie qu'il s'agit dans ces pages érudites. Dans cette histoire et étude de l'évolution d'un symbole, l'auteur bouscule un certain nombre d'idées reçues sur la grande muraille, et partant sur la Chine et les Chinois. Son intention, partant des réalités géographiques et climatiques incontournables, est de découvrir comment la mentalité chinoise perçoit cette grande muraille et comment la grande muraille influence la perception des Chinois d'eux-mêmes et de leur pays. 

    "La Grande Muraille est universellement connue comme étant un ouvrage monumental de plusieurs milliers de kilomètre (visible de l'espace... ce qui est faux, comme l'établit l'auteur en cours de route) d'un seul tenant, en briques et pierres, construit il y a des millénaires, pour arrêter les invasions barbares, et dont les Chinois sont très fiers. Cependant les recherches actuelles en brossent un tableau très différent : un ouvrage discontinu, fait de terre battue, et détesté des Chinois, entre autres faits plutôt surprenants. Ces simples assertions opposées aux idées reçues justifieraient à elles seules une étude approfondie de la Grande Muraille. Mais il y a plus : la Grande Muraille n'est pas là par hasard, elle correspond à une disposition profonde de la pensée chinoise, qui se traduit par d'autres comportements encore visibles de nos jours.

Cet ouvrage va donc s'attacher à :

- Etudier de façon détaillée l'histoire de la Grande Muraille, pour bien mettre en évidence ses racines réelles.

- Etudier l'image de la Grande Muraille : les origines et les évolutions de ce symbole, de cette représentation, en Chine et en Occident.

- Etendre le concept "Grande Muraille" pour le voir comme un des éléments de base de la mentalité chinoise, ou plutôt des mentalités chinoises. 

L'hypothèse étant que c'est cette représentation, si profondément ancrée dans la pensée chinoise, qui a induit des comportements du même genre, donc certains sont encore observables de nos jours."

 

     Prenant soin de revisiter des notions répandues (l'existence d'un peuple chinois, d'une culture chinoise...), l'auteur commence donc par détailler l'histoire des Longues Fortifications, comme il préfère appeler la Grande Muraille, l'histoire de sa construction, éparse sur une grande étendue du territoire chinois, qui s'étale sur deux millénaires. De -684 à 1644, ces murs s'édifient, souvent à des fins de circulation dans des zones montagneuses (édification dans les Longues Foritifications de routes pour les troupes, notamment les cavaliers), pour des objectifs défensifs ou offensifs. Ancrée dans la perception des peuples périphérique (nomades parfois pas très nomades), cette construction  s'effectue selon des visées différentes selon les dynasties, confrontées à des problèmes différents mais toujours focalisés sur une problématique de défense extérieure/défense intérieure, qui mêlent considérations de défense contre des envahisseurs, et contrôle des populations. Le tout sous l'influence des caprices d'un Fleuve Jaune aui oblige à élaborer, pour vivre ou pour survivre, des techniques particulières (irrigation ou contenance des flots). Très loin des impressions de gigantisme, l'auteur parvient à nous faire toucher du doigt l'étroitesse des conditions d'existence (le berceau de la civilisation chinoise est en fait une zone très petite), l'instabilité des éléments du relief, qui jour un rôle direct dans la mentalité chinoise. Il reprend là les études de Marcel GRANET : "le conflit a été constant dans l'histoire de Chine entre les partisans de la digue et les partisans des canaux. Il affecte la forme d'un conflit entre deux morales : endiguer et réprimer ou laisser la Nature suivre son génie" (La religion des Chinois, Albin Michel, 1999). "Ce qui est ici capital pour mon propos, c'est l'opposition entre deux méthodes (...), celle du blocage qui s'arc-boute sur des murs pour s'opposer à la poussée des eaux (ou des humains), violant ainsi les lois de la nature, et celle de la canalisation des eaux, qui les laisse suivre leur pente naturelle, et se contente de les diriger vers l'endroit adapté. Il est passionnant de voir les Chinois, dans les mythes qu'ils se sont choisis, ont mis en scène très tôt cette dialectique entre la digue et le canal, entre le mur et la porte, entre les Longues Fortifications et le contrôle par d'autres moyens. (...) Au total, on voit que la civilisation chinoise, très tôt, a disposé des moyens techniques (terre battue) et humains (population nombreuse), de l'expérience nécessaire (travaux hydrauliques) et des dispositions psychosociales afférentes (la problématique entre soit arrêter un flot physique ou humain, soit "surfer" sur la vague), pour construire, quand le moment viendra, de Longues Fortifications."

   Les Chinois se servaient de ces murs à des fins multiples et différentes : murs d'attaque, soutenant des offensives, murs de défense, pour empêcher les raids et les razzias, souvent à titre d'alibi, murs pour raisons économiques, pour maintenir des privilèges, murs pour éviter le mélange des populations (pour séparer les "civilisés" des "non-civilisés"), murs "pour les murs, par tradition, murs pour servir de bagne, permettant d'éloigner, d'occuper les indésirables et souvent de les éliminer (famines et labeurs intensifs), murs pour empêcher les populations de sortir, de s'enfuir, selon la notion bien mise en évidence par la suite, de "forteresse assiégée", un lieu où ceux qui sont à l'extérieur rêvent de pénétrer, tandis que ceux de l'intérieur rêvent d'en sortir... Une fonction en fin de compte plus sociale qui stratégique, ou mieux socialement stratégique... 

 

  Le livre regorge de renseignements sur la Grande Muraille de Chine, tant dans ses aspects techniques, politiques que sociaux. Il bénéficie des toutes récentes études archéologiques et historiques. C'est aussi un bon ouvrage de vraie géopolitique, qui tranche avec la mode géopolitique, qui montre bien les influences réciproques entre peuples d'une part, et entre peuple et nature d'autre part, et les différents conflits qui traversent presque toute l'histoire de cette vaste partie du monde. L'auteur, en plus, n'économise pas la réflexion sur la notion de mur dans d'autres parties du monde et chez d'autres peuples, indiquant par là ce qui est spécifique de la Chine et ce qui ne l'est pas.

 

Guy BOIRON, La Grande Muraille de la Chine, Histoire et évolution d'un symbole, L'Harmattan, Collection Recherches asiatique, 2011, 242 pages.

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