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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 07:35

                Avec un sous-titre évidemment racoleur L'horrible visage de la 3ème guerre mondiale, ce livre préfacé par Ricardo FRAILE, publié en plein regain de la guerre froide en 1982, permet au lecteur non spécialiste et pas forcément féru d'ouvrages sur les relations internationales de se faire une bonne idée de l'ampleur des courses aux armements chimiques et biologiques. Bien et parce qu'il date un peu, il permet de prendre connaissance de l'histoire des armes chimiques et biologiques sous de nombreux aspects.

 

               Plongeant d'abord le lecteur dans un scénario catastrophe (Paris atteint par une attaque biologique), l'auteur fait prendre vite de la distance par la description de l'abc de la guerre biologique et chimique (BC). Il reprend la définition de l'ONU et la commente en mettant l'accent sur la difficulté à tracer une frontière précise entre les différentes sortes d'agents, létaux, incapacitants et neutralisants. Il prend son temps pour décrire cette "alchimie belliciste" avec pour bon point de départ ce que l'on pouvait lire dans la Gazette médicale de France du 1 juin 1964 : "La guerre chimique présente, du point de vue militaire pur, d'incontestables avantages : - très grande polyvalence et souplesse d'emploi, allant de l'interdiction temporaire ou de très longue durée des terrains, de l'attaque massive visant à détruire les ennemis (avec les toxiques létaux) à la possibilité de les neutraliser temporairement, sans lésions graves des hommes (avec les incapacitants) ; - possibilités de doser les effets dans l'espace, dans le temps, et suivant les conditions d'emploi (terrains découverts, agglomérations, forêts, grottes, etc.) ; - non-destructivité du matériel ; - prix de revient comparable à celui des armements classiques, hors de proportion avec celui des armes atomiques ; - enfin possibilité de fabrication en quantité massive à portée de toute nation possédant un potentiel industriel chimique moyen. En outre, les progrès de la chimie moderne diversifient sans cesse les indications et les possibilités des différents agressifs de guerre. Il faut d'ailleurs noter que la guerre chimique ne vise pas uniquement l'homme, mais offre des moyens d'action stratégiques vastes par l'attaque des végétaux et des cultures. Cette dernière forme d'emploi est déjà entrée dans la pratique militaire effective."

     Daniel RICHE entre ensuite dans l'histoire de l'utilisation de ces armes. Avec l'accroche de l'usage bien connu d'avril 1915 à Ypres par les armées allemandes, il indique de nombreuses références d'utilisation depuis 600 av JC (Solon Le Sage utilisait comme d'une arme les vertus purgatives d'ellébore en en faisant jeter dans les eaux du Pleistos) sans trop s'attarder non plus sur les utilisations sporadiques d'avant la première guerre mondiale (sporadiques mais foudroyantes et amples...). C'est surtout l'histoire d'une partie de l'industrie chimique allemande qui se révèle passionnante dans la mise au point et la commercialisation des premières armes chimiques de manière massive. C'est également pendant la première guerre mondiale qu'aurait eu lieu, selon un rapport de 1946 au secrétaire de la guerre des Etats-Unis, les premières utilisations d'armes biologiques de manière massive également (tentative d'inoculation de bactéries pathogènes à du bétail destiné à l'Angleterre). Le SIPRI fait état (the Rise of CB Weapons, 1962) d'une tentative de répandre la peste à Saint-Petersbourg en 1915. Suivant toujours l'ordre chronologique, l'auteur présente les efforts de la diplomatie internationale qui aboutissent par exemple au Protocole de Genève de 1925, efforts poursuivis et.. pratiquement stoppés par l'utilisation d'armes chimiques par l'Italie en Ethiopie lors de l'invasion de ce pays en 1935. Pratiquement en parallèle au déploiement de la protestation diplomatique  et de l'activité des mouvements pacifistes dans les années 1930, se préparaient en secret (le projet Tomka germano-soviétique de 1928) de nouvelles armes chimiques (recherche, conditionnement, production). "La supériorité de l'Allemagne vers la fin des années 30 ne devait pas tout aux neurotoxiques, d'autant que ceux-ci n'avaient pas encore commencé à être produits industriellement. Dans leur délire belliciste, les nazis jouèrent sur plusieurs tableaux. Ils reprirent les travaux effectués dans un nouveau centre d'essais situé à Lüneburg Heath et les moyens mis à la disposition des chercheurs travaillant dans ce centre n'avaient plus rien de comparable avec ceux dont avaient dû se contenter leurs prédécesseurs.(...). A cette époque (1938), l'armée allemande comptait des bataillons de spécialistes de ces méthodes de combat (de la guerre chimique). Deux ans plus tard, elle en comptait une vingtaine et, lors du déclenchement des hostilités, en 1939, ses arsenaux renfermaient 12 000 tonnes d'agents chimiques de guerre dont 80% d'hyperite. Cependant, seule une faible quantité de ces agents était prête à être utilisée. Le reste attendait sagement dans des récipients d'aller remplir des armes appropriées. Si les Allemands avaient décidé de donner un tel coup d'accélérateur à leur programme chimique militaire, c'est parce qu'ils se croyaient très inférieurs aux autres nations dans ce domaine.(...)". Or, bien que malgré le Protocole de Genève, les Américains, les Anglais et les Français par exemple, n'ont déployés de vraies capacités chimiques, renforçant seulement leurs moyens de protection (combinaisons, masques...). Personne, en fait, durant la seconde guerre mondiale ne prit l'initiative d'une véritable guerre chimique, par peur de représailles autant que par réticences des états-majors à utiliser une arme à laquelle ils n'accordaient que peu d'efficacité. C'est surtout dans la guerre sino-japonaise que furent employés contre les Chinois (10% des pertes chinoises, 30% des bombes déversées par l'aviation) du phosgène et du disphosgène, à titre d'ailleurs plus d'expérimentation que de recherche d'effets véritablement opérationnels. L'histoire des recherches japonaises sur la guerre biologique reste à faire...

    Les différentes menaces de guerre chimique et bactériologique au début de la guerre froide semblent plutôt une des plus grandes falsifications collectives de ce temps, même si des indices troublants existent. Les armes dont tout le monde a peur alors sont plutôt les armes atomiques, même si juste après la seconde guerre mondiale Américains et Soviétiques mirent chacun la main sur les secrets et les procédés allemands de fabrication (tabun, sarin, neurotoxiques...). "L'arrivée des gaz supertoxiques modifia considérablement les données de la guerre chimique. Les états-majors ne pouvaient désormais plus faire la fine bouche devant une arme aussi puissante. Ses effets permettaient, au contraire, de s'intégrer parfaitement aux nouvelles doctrines stratégiques nées de l'apparition de la bombe atomique. Si bien que l'on assista à un complet revirement d'attitude qui toucha à la fois la communauté scientifique et la communauté politico-militaire." L'auteur se réfère aux travaux de Robin CLARKE  (La guerre biologique est-elle pour demain?, Fayard, 1972) : "Au XIXème siècle, écrit ce dernier, c'étaient les scientifiques qui (...) conseillaient (la guerre chimique) et les généraux qui la rejetaient sous prétexte d'inefficacité. (...) Et après la guerre, ce furent (...) les politiciens qui manigancèrent la Convention de Genève de 1925, tandis que les scientifique n'y jouèrent qu'un rôle effacé. (...). Or, dans le courant des années 1950, les rôles furent inversés. La communauté scientifique, peut-être parce qu'elle souffrait d'un sentiment de culpabilité collective d'avoir été le promoteur de l'ère atomique, commença à protester pour de bon." La stratégie américaine de la destruction mutuelle assurée intégrait parfaitement l'utilisation de neurotoxiques dont la production fut décidée par l'administration Eisenhower. L'abandon de cette stratégie dans les années 1960, et son remplacement par la stratégie de réponse flexible donnait un autre rôle, tout aussi actif, aux armes B et C (Biologiques et Chimiques). 

    Avant la guerre du VietNam, dans plusieurs guerres civiles ou luttes de libération fut dénoncée l'utilisation d'agents toxiques, dans une certaine indifférence. Daniel RICHE nous apprend que dès l'ouverture des hostilités, le Département d'Etat américaine reprend le concept présenté en 1926 par le secrétaire de l'American Chemical Society (lors de son opposition à la ratification du Protocole de Genève), de la "guerre humaine". Cette "guerre humaine" étant l'emploi de gaz "inoffensifs". La production de tels gaz, lancés depuis 1964 selon la Fédération des savants américains, sur des zones du FNL, n'arrête pas de s'accélérer de mois en mois. En mars 1965, "la situation connut une brusque évolution. outre les lacrymogènes, des gaz vomitifs et aveuglants (...) furent lancés à partir d'hélicoptères et d'avions". L'escalade continue pratiquement jusqu'en 1971, où elle est stoppée sous l'effet des protestations du monde scientifique et de l'opinion publique. Les bombardements - notamment de défoliants - reviennent de fait à un véritable "écocide", puisque l'objectif était bien de priver les forces nord-vietnamiennes de ravitaillement. D'après le SIPRI, dans Ecological consequences of the second indochina war de 1976, 72 354 mètres cube de défoliants ont été déversés entre 1961 et 1971 en Asie du Sud-Est et à partir de 164, les Américains ont utilisé 9 052 tonnes de gaz lacrymogènes."  2 200 000 hectares de terrain ont été "désherbés"...Ce n'est qu'en 1970 que le gouvernement américain décide l'arrêt de fabrication des gaz toxiques... 

           Des études ont été effectuées sur le nombre d'accidents liés à des armes toxiques et sur les incidents au fond des mers comme sur les sites d'enfouissage, des cas étranges de maladies soudaines ont été relevés dans le monde entier, des rapports ont fait état d'opérations de "vulnérabilité" des populations civiles aux toxines... ce qui n'est peut-être que la face émergée d'un iceberg particulièrement menaçant. Selon l'auteur, si l'on connaît bien des cas en Occident, c'est la "faute" de la tendance à la franchise des Américains, même si cette franchise est un peu forcée par des enquêtes de journalistes d'investigation. Ainsi des projets aux noms aussi poétiques que WHITECOAT, CHATTER ou MKULTRA sont détaillés dans le livre, nous montrant que les recherches sur les armes BC n'ont jamais cessé et sans doute continuent-elles encore, dans le sillage du regain officiel de la production suite à la résurgence dans les années 1980 de la guerre froide. L'armée soviétique se livre à une utilisation de telles armes en Afghanistan. Pour l'auteur, aucun doute : il se prépare les armes de l'apocalypse d'une troisième guerre mondiale.

 

           Dans sa conclusion, Daniel RICHE écrit qu'"Au cours de l'entre-deux-guerres, les nations ont déployé beaucoup d'efforts et moderniser leur capacité de guerre chimique tant sur le plan offensif que défensif. Mais cette course aux armements toxiques s'est soldée par un non-lieu car la crainte de représailles a fini par l'emporter sur toute autre considération. Il est tentant, aujourd'hui, d'établir un parallèle entre la situation que nous connaissons actuellement et celle que le monde a traversée jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale. Et de se dire que, "demain comme hier", "ils" n'oseront pas."

Il laisse ouverte la question de savoir si "ils" le feront. Mais il insiste sur le fait que les armes chimiques et biologiques ne relèvent pas de la science-fiction, et notamment sur le fait qu'il n'existe pas de système d'alerte d'une attaque par ces armes. Il fait sienne l'opinion, qui n'est pas loin de la nôtre, de Gaston BOUTHOUL, fondateur de la polémologie : "Jusqu'à aujourd'hui, l'expérience a toujours démenti cette prédiction (que la guerre tuera la guerre selon l'expression de PASTEUR). Aussitôt l'effet de surprise passé, les hommes se sont toujours familiarisés avec les armes nouvelles et ils ont toujours inventé des parades qui, si elles ne les protègent pas entièrement, les rassurent suffisamment."... Effectivement depuis la publication de cet ouvrage, des nombreux théâtres d'opérations militaires ont vu l'usage de ces armes, la plus massive étant celle de la guerre entre l'Iran et l'Irak.

 

         Une grande réactualisation de ce livre est publiée en 2011, par Daniel RICHE et Patrice BINDER, sous un titre beaucoup moins racoleur, avec un développement important sur les "microbes de guerre" et le bioterrorisme, en tant qu'armes biologiques du futur. Cette actualisation tient compte de nombreux rapports des organisations chargées de la lutte contre la prolifération de ces armes de destruction massive, réalisés depuis 1982. Très complet, ce livre indique notamment les différentes doctrines actuelles en vigueur dans les armées des principaux pays, dont la France (pour autant qu'elle puisse être encore qualifiée de principale...). En annexe figure l'article de Daniel RICHE sur "L'état de la réflexion et des négociations sur la Convention pour l'interdiction des armes chimiques et la vérification de la Convention biologique de 1972 aux début des années 1980". 

 

    Daniel RICHE (1949-2005), journaliste et écrivain, surtout connu comme spécialiste de la science-fiction et du fantastique (Tout l'Univers, Fiction, Orbites, Science et Fiction, Fleuve noir...) et scénariste de nombreuses séries télévisées, est aussi l'auteur de Les Armes biologiques (avec Olivier LEPICK, PUF, Que sais-je?, 2001), Vers la guerre chimique et bactériologique (avec Patrice BINDER, Archipel, 2011).

 

 

 

     Daniel RICHE, La guerre chimique et biologique, L'horrible visage de la 3ème guerre mondiale, Préface de Ricardo FRAILÉ, Pierre Belfond, 1982.

     Daniel RICHE et Patrice BINDER, Les armes chimiques et biologiques, Guerre, terrorisme et défense, Préfaces de Henri KORN et de Ricardo FRAILÉ, L'Archipel, 2011.

 

 

Complété le 18 Octobre 2012

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commentaires

younous kane 09/06/2011 02:11


votre article est pertinent.je voudrai etre mis au courant si possible de nouvelles publicationv


GIL 10/06/2011 15:29



Nous ne manquerons pas de la faire, soit dans la rubrique ARMEMENT , soit dans la rubrique RAPPORTS, notamment à l'occasion de publications d'études internationales.



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