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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 14:53

  Avant d'entrer dans la problématique de la sociologie de défense de la légion, quelques éléments sont nécessaires pour la compréhension de ce qu'elle a été pour l'empire romain, en dehors des images véhiculées entre outre par le cinéma. La légion constitue un noyau professionnel majeur autour duquel, surtout à partir de la République, s'ordonne pour la bataille, un certain nombre d'autre unités, elles aussi spécialisées, en proportion très variable, suivant la géographie et le type d'ennemi combattu. Des cavaliers aux servants des différents soldats (souvent des esclaves), des ingénieurs aux pièces d'artillerie (catapultes) aux fantassins-archers, toute une gamme de combattants sont présents. Parfois la légion constitue la pièce maîtresse dans une bataille... parfois non. La légion est véritablement l'instrument de la paix romaine, à la fois instrument de destruction et instrument de construction, vecteur de la romanisation. Elle constitue le noyau de l'armée permanente des I et IIe siècles. En deçà et au-delà, son caractère change (c'est là que guette l'anachronisme cinématographique...)

 

    Pierre COSME écrit que "l'accès aux légions était réservé exclusivement aux citoyens romains. Il pouvait arriver que la citoyenneté romaine fût accordée au moment de l'incorporation. Mais la maîtrise d'un minimum de latin était requise pour comprendre les ordres. 

Une légion représentait un corps de troupes dont les effectifs pouvaient osciller entre 5200 et 6000, répartis en dix cohortes de six centuries chacune. En temps de paix, il pouvait arriver que les légions fussent laissées incomplètes par économie. Une centurie comptait 80 hommes et le regroupement de deux centuries formait une manipule. On s'interroge sur le rôle tactique encore joué par les manipules depuis la création des cohortes. Les légionnaires étaient en majorité des fantassins mais chaque légion comprenait un contingent de 120 cavaliers. Les effectifs des centuries de la première cohorte avaient été doublées, sans doute à la fin du Ier ou au début du IIe siècle de notre ère : elles comptaient donc 160 homes au lieu de 80. (...) Cette particularité remonterait au règne de Vespasien qui aurait reversé dans la première cohorte les vétérans retenus sous les enseignes à l'issue de leur congé. Maintenus sous le nom d'évocat dans l'armée au-delà du temps de service légal, certains d'entre eux avaient vigoureusement protesté contre leur sort pendant les mutineries de 14. Ces "réservistes" formaient jusqu'alors un détachement de 500 hommes (...) rassemblés autour d'un étendard (...° et étaient dispensés de certaines obligations qui incombaient aux autres légionnaires. Leur rôle devait ainsi être seulement défensif. Avant sa disparition, ce détachement aurait peut-être été commandé par un centurion portant le grade de triarius ordo ou par un curateur."

"Depuis l'époque républicaine, l'armée romaine faisait appel à des contingents fournis par les peuples alliés qui consistaient en unités de cavalerie (techniques de combat mal maîtrisées par les Romains) à l'exemple des cavaliers maures, d'infanterie légère ou de combattants spécialisés, comme les archers crétois ou les frondeurs des Baléares". 

 

   La légion constitue l'unité militaire par excellence. Pas seulement une unité militaire, mais aussi un instrument socio-politique. Par sa composition (c'est vraiment Rome au centre des armées), par sa permanence (à partir de la fin de la République), par son poids technique (elle construit ses fortifications de marche, ses voies de communication...)... 

  Alain JOXE articule unités militaires et pouvoir militaire : "dans les luttes politiques de classe et dans les luttes militaires de classe qui en sont un cas particulier, ce ne sont jamais des modes de production qui s'affrontent, ni même des classes, mais toujours des partis ou groupes polyclassistes, représentant la capacité d''une classe de se trouver des alliés, ou des unités militaires, groupes polyclassistes également." Cela est particulièrement vrai dans la légion, dans les relations entre la troupe et le commandement, dans leur origine sociale.

  A partir du concept de mode de production, "on ne peut analyser une formation concrète qu'en laissant sans statut le niveau politique et militaire réel, celui des opérations. Or c'est seulement par l'analyse centrale du niveau opérationnel qu'on peut donner au pouvoir militaire un statut théorique non strictement lié à l'existence de l'Etat ou du moins d'un Etat particulier. Il faut accepter que l'appareil militaire ne soit pas nécessairement la même chose que "l'appareil d'Etat", du moins lors des prises de pouvoir d'Etat (conjonctures révolutionnaires, double pouvoir, conquêtes, rémanence d'un pouvoir des classes hégémonisées ou conquises après révolution ou conquête, pouvoir qui est pouvoir de classe, non d'Etat, et qui peut être un pouvoir militaire (comme les maquis anticastristes de l'Escambray à Cuba)." L'histoire romaine fourmille précisément de ces événements où l'armée joue un rôle central, entre les guerres civiles, les guerres serviles et les guerres entre légions romaines.

"S'il est vrai que la violence est l'accoucheuse de l'Histoire, c'est la plupart du temps le pouvoir militaire organisé et en fonctionnement (c'est-à-dire faisant la guerre ou menaçant de la faire), qui est le principal agent de cet accouchement, qui gère ce passage de l'un à l'autre mode de production. Ce pouvoir militaire n'est pas seulement de l'une ou l'autre mode de production, il n'est pas simplement pouvoir d'une classe dominante dans un mode de production dominant, ni pouvoir d'une classe dominante dans un mode de production dominé, mais il devient, au moment militaire de la lutte des classes, l'agent efficace du basculement, le facteur d'émergence de la nouvelle hégémonie. (...) Pour étudier le rôle des unités militaires dans la lutte de classe, on est conduit en fait à partir uniquement de la totalité "formation concrète", définie comme champ unifié de luttes des classes. Mais là encore, il faut refuser la notion d'un système clos et d'un système totalement unifié, parce que la clôture et l'unification d'un champ de luttes ne peut être déterminé que par les luttes elles-mêmes et qu'on risque de nouveau de voir s'échapper, dans cet objet trop parfait, le facteur militaire qui est toujours, à la fois facteur de clôture et facteur d'ouverture d'un champ de luttes de classes. La totalité pertinente, c'est celle de formation concrète plus ou moins unifiée, plus ou moins fermée."

Cette manière de voir rend bien compte de la complexité du champ de luttes sociales dans l'empire romain, ensemble non clos, toujours en mouvement, aux frontières incertaines et mouvantes, aux constantes relations entre romains, barbares romanisés ou barbares tout court. Constamment les guerres mettent aux prises non seulement des intérêts d'empire romain contre empire parthe par exemple, mais également des éléments à l'intérieur de ces ensembles ouverts, de manière croisées, les alliés classistes pouvant changer d'une période à l'autre. Les classes dirigeantes de l'empire romain n'ont finalement jamais maîtriser l'ensemble romain, sujet à toutes les formes d'alliances. Ce qui s'est passé sous la Royauté ou sous la République, où la phèbe et les praticiens font appel à des alliés contre des romains, se perpétuent par la suite, sous l'Empire, même si là le système impérial a pu un temps maîtriser les réactions de la phèbe (notamment par l'évergétisme). Et encore sous cet Empire, les différentes factions impériales firent-elles alliances très diverses et variées...

  "Sans nul doute, cette clôture dans la lutte et cette ouverture dans le lutte des formations concrètes n'est explicable, en dernière instance, que par une forme ou une autre de considération économique, c'est-à-dire par une vision systématique du mode de production de la formation, qui, concrètement, peut déborder les limites politiques d'une formation concrète, même si c'est dans une formation concrète déterminée qu'il émerge. L'économique reste le niveau explicatif en dernière instance, parce qu'on y peut séparer la production de la circulation et que, par là, tout système économique est un système ouvert, conceptuellement, et donc capable d'expliquer l'ouverture relative d'une formation." (Le rempart social)

  Dans l'empire romain, par exemple, les conditions économiques de la production agricole et minière sont déterminantes. A la fois par les acteurs qui produisent et ceux qui en profitent, lesquels sont distincts de par leur statut (colons citoyens romains, esclaves, peuples soumis) et distingués fortement par le biais notamment des impôts, afin de faire fonctionner le système impérial. C'est véritablement durant les plus grandes difficultés économiques que les guerres se font les plus féroces, et les guerres les plus féroces engendrent les déclins économiques. Quel que soit leur amorces, les différents conflits se précipitent souvent suivant les conjonctures économiques, soit qu'elles soient à l'origine mauvaises, provoquant des "étranglements fiscaux", soit qu'elles soient finalement mauvaises car la rapacité de la fiscalité éponge les ressorts de la production...

    L'écheveau des luttes sociales qui prennent une allure militaire tout au long de l'histoire de Rome est bien restitué dans le récit qu'en fait Maurice MEULEAU : la lutte constante entre les différentes classes sociales, notamment entre les phébéiens et les patriciens et leurs différentes factions ne cesse de rebondir au fur et à mesure de la croissance de l'Empire. Dans une société qui hisse les préjugés raciaux, sociaux, ethniques et sexistes au rang de valeurs, les luttes prennent souvent un caractère violent que la constitution d'un droit, pourtant dantesque, ne parvient pas toujours à contenir.

 

   Pour Alain JOXE, "l'histoire traditionnelle de Rome est frappante, parce que c'est celle de la transcroissance d'une formation impériale qui s'est effectuée sans perte d'identité, malgré les changements d'échelle et les changements de systèmes de production induits par ce changement d'échelle, avec une capacité d'homogénéisation culturelle dont on observe encore les traces, dans la société contemporaine".  Empire esclavagiste, l'empire romain développe un instrument , la légion, outil d'un mode de destruction capable de répandre cet esclavagisme à une échelle inconnue jusqu'alors. "Comment expliquer la supériorité de la légion sur des adversaires aussi différents que les peuplades barabares d'Occident, la phalange macédonienne et l'armée mercenaire professionnelle des Carthaginois, sans compter leur flotte? Quelles résistances obscures ou éclatantes ont été brisées chez les peuples, et comment? Toutes ces interrogations sont des lieux communs de l'Antiquité. On y répond toujours en évoquant l'efficacité du soldat légionnaire et aussi la "correction" des Romains dans l'application des traités (...) Il faut également comprendre aussi le contenu des traités, comment Rome traitait les vaincus et comment ce traitement se rattache à la double déchirure fondatrice de la Cité, dans la forme particulière qu'elle avait prise à Rome." Le sociologue de la défense revient sur la tactique de la légion pour constater que "le combat d'infanterie proprement dit est une invention romaine". En fait, "il y a tellement de politique dans la supériorité militaire romaine qu'on ne peut se contenter d'un niveau d'analyse technico-militaire."

 C'est ce qui l'amène à détailler "l'articulation aléatoire d'un système stratégique" qu'est la légion. Elle a intégré "progressivement dans le code du système stratégique légionnaire les acquis de plusieurs types d'Etats présents dans l'environnement iralien. Contrairement à ce qu'on a vu à l'oeuvre en Grèce, il n'y a pas dédoublement conflictuel du processus de création de la phalange (dans la sparte anti-esclavagiste) et de reproduction de la phalange (dans les cités esclavagistes) : mode de production, structure sociale et organisation de la phalange (la légion) forment à Rome un système unifié et cohérent qui s'autorégule autour du critère politique comme suspension de la lutte des classes, sans que triomphe jamais complètement ni la démocratie, ni l'oligarchie, ni l'hydraulique étrusque, ni la petite propriété quirinaire, ni la citoyenneté censitaire, ni l'égalité hoplitique."

Alain JOXE décrit alors ce qu'il appelle les trois fondations de Rome pendant lesquelles "la réinvention de la cité grecque dans le Latium aboutit à une "combinaison-conservatoire originale. La distribution des terres conquises se fait "dans l'ordre, c'est-à-dire par reproduction de l'ordre initial. En effet, le terroir de Véies fut structuré selon le modèle général, "colonisation patricienne-colonisation phébéienne" ; la priorité des empiètements des patriciens sur l'"ager publicus" était préservé et les patriciens parvenaient à reproduire activement à leur profit l'effet hégémonique propre au critère religieux, dont ils conservaient une sorte de monopole".

"En résumé, alors qu'en Grèce on n'avait connu qu'ne série de tentatives incomplètes, de combinaisons boiteuses associant des criètes militaires sociaux et économiques hétérogènes, la légion combine d'emblée trois types de relations sociales militarisées : c'est une démocratie militaire barabare, c'est une phèbe "asiatique" capable de "corvées d'Etat", c'est une phalange hoplitique "hellénique" de propriétaires libres." Lisons donc que :

1 - la légion conserve certains traits de la démocratie militaire qui règne chez les barbares montagnards, ses voisins, ancêtres et ennemis immédiats, le droit d'élire directement des chefs de guerre (les deux consuls et les tribuns militaires) ;

2 - la légion conserve certaines qualités de la classe paysanne d'une formation "asiatique" héritée de l'époque étrusque. L'origine de la phèbe, sa capacité de grands travaux collectifs (...) tout ce savoir populaire, guidé par des magistratures civiles patriciennes, est transcrit intégralement dans ce qui apparaît comme une partie de la discipline militaire romaine ;

3 - la légion a toutes les caractéristiques classiques de la phalange hoplitique esclavagiste. Les légionnaires sont bien des citoyens propriétaires ou propriétaires virtuels du sol, qui combattent dans des guerres de plus en plus prolongées, pour défendre ou pour acquérir des terres et/ou des esclaves.

  "Parce qu'elle regroupe ces trois caractéristiques, le légion n'est pas seulement un outil des citoyens romains, mais une usine à citoyens romains, et ce caractère qui s'est confirmé par des adaptations successives et des transformations radicales à la mesure du changement d'échelle des conquêtes, trouve son origine, sans doute, dès l'apparition du système au Ve siècle (av JC). Cette capacité originale par rapport à l'ouverture du système athénien des clérouquies et à la fermeture du système spartiate, parait liée à deux traits particuliers de la société politique romaine. L'un concerne la relation entre consentement et coercition dans le pouvoir du patriciat après la création du tribunat de la phèbe. L'aristocratie romaine reconnaît à la phèbe, avec le "loi sacrée", un droit de lynchage tumultuaire en cas d'atteinte à son tribum, en échange du maintien de son droit de commandement militaire ; l'autre concerne la capacité de l'aristocratie romaine de reconnaître des sénateurs romains dans les aristocraties des cités alliées. Ces deux relations de classes, verticale intérieure et horizontale extérieure, confèrent à la légion le caractère d'un système ouvert à croissance indéfinie." C'est dans le cadre de cet équilibre dynamique que Rome invente une nouvelle vision de la guerre, qui n'admet pas la défaite : chaque grande campagne doit se traduire, sous peine de mettre en danger tout l'équilibre, par la soumission du peuple combattu. "La conquête romaine n'a pas pour objectif la destruction des élites et la vente en esclavage du peuple de la société conquise, règle de fer du comportement athénien lorsqu'il est poussé aux extrêmes. Rome pratique une cooptation terme à terme dans la cité romaine, système de "destruction-conservation" bien particulier : elle accepte très tôt d'intégrer dans le Sénat romain les aristocraties voisines et, en même temps, d'intégrer les phèbes voisines dans les troupes auxiliaires des armées légionnaires. Les auxiliaires sammites et campaniens ont joué très tôt ce rôle aux côtés des légions consulaires. la légion n'est donc pas seulement la religion de Rome (l'auteur prend le mot religion au sens plein, rassembler, réunir, pas seulement au sens "religieux" du terme...) mais c'est aussi la religion des peuple conquis."

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991 ; Le rempart social, Galilée, 1979 ; Maurice MEULEAU, le monde antique, dans le monde et son histoire, tome 1, Robert Laffont, Bouquins, 1990 ; Pierre COSME, L'armée romaine, Armand colin, collection U, 2012.

 

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