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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 10:00

             Cet essai de la professeur à l'Université Paris-Diderot, psychanalyste français membre du IVème Groupe qui dirige la revue Topique, déjà auteur de nombreux ouvrages, notamment sur la sublimation, la cruauté et la paranoïa, traite de l'acte criminel. De tout acte criminel, que celui-ci soit légal ou illégal, malgré les différences sociales existantes entre l'un et l'autre. C'est l'occasion de faire le point sur des notions aussi contestées que la pulsion de mort et la pulsion de vie, dans un style non spécialiste, même si l'on ne peut pas faire l'impasse sur le langage psychanalytique.

 

         Comme l'écrit l'auteur dans son Introduction, "Donner la mort est aussi métaphysiquement impensable que donner la vie. Dans les deux cas, l'individu se hausse au niveau d'un processus biologique qui lui échappe et auquel il est lui-même soumis comme le maillon d'une chaîne dont il connaîtra jamais ni l'origine ni la fin. Le don de vie vient de surcroît à l'issue d'une rencontre sexuelle sans en être nécessairement le but, et la mort peut être donnée involontairement, par imprudence ou concours de circonstances malheureux, voire par incompétence. En revanche, l'acte par lequel un être humain supprime intentionnellement la vie de son semblable l'installe dans une toute-puissance qui donne le vertige. Tuer par accident ou accepter d'aider à mourir qui le demande relèvent de tout autres questionnements que ceux soulevés par le fait de prendre délibérément sa vie à un autre." Elle écarte le suicide de son champ de réflexion et n'entend pas revenir non plus sur le phénomène génocidaire. Elle estime, qu'à côté du droit et de la réflexion collective emprunte de perplexité devant l'acte criminel, "la psychanalyse peut apporter des éléments de compréhension sur la paralysie de la pensée que genère le crime en vue de contribuer ainsi à le réintégrer dans l'humain et favoriser l'empathie nécessaire pour juger et, le cas échéant, pour assumer la défense ou pour soigner. Le paradoxe du crime est en effet d'apparaître au sujet policé par la civilisation comme un acte inimaginable et non plus comme le résultat d'une pulsion. Or, si l'on fait l'hypothèse que l'homicide est aussi fondamentalement inscrit dans la nature humaine que la pulsion sexuelle, se dessine du même coup la nécessité d'interpréter ce qui nous sépare ainsi de nous-mêmes au point que nous avons le sentiment d'une incapacité à l'entendre. C'est donc la représentation que l'on peut se donner de l'homicide davantage que l'homicide lui-même qui sera ici interrogé afin de faire advenir du jugement étayé sur de la compréhension conformément au but de la civilisation de dépasser les impasses du refoulement par le jugement et éventuellement la sublimation. 

 

       Sophie de MIJOLLA-MELLOR propose dans son livre trois figures, (au sens de A WARBURG, dans Essais florentins, Klincsieck, 1990), "trois images qui ont un contenu émotionnel permettant d'y rattacher des faits devenant dès lors pensables" : tuer pour un identité ; tuer pour survivre et tuer par ivresse de la toute-puissance (hubris). "envisagés sous l'angle de la criminalité individuelle, ces modèles ne recoupent pas des diagnostics psychopathologiques, ils visent au contraire à dépsychiatriser l'approche que nous pouvons avoir du meurtrier en rappelant le point de vue de la psychanalyse qui en fait d'abord le sujet d'une histoire dont les déterminations psychiques sont dans une certaine mesure possibles à entendre dans leurs différentes dimensions, topique, dynamique et économique. Mon propos n'est donc pas de reprendre les classifications qui sont connues, mais d'essayer de dégager au-delà des traits cliniques récurrents une réalité humaine partageable. le diagnostic est toujours une mise à distance impliquant une coupure entre la maladie et la santé, le pathologique et le normal. Il faut à l'inverse trouver ce qui peut nous permettre de résoudre pour nous-mêmes l'énigme que nous posent ces crimes qu'ils soient individuels ou collectifs. Il est aussi possible d'envisager l'hypothèse que les diverses motivations, lorsqu'elles ne sont pas de nature utilitaire, n'en constituent en fait qu'une seule sous la forme d'une tentative pour s'identifier à la mort elle-même. Devenir la mort, être celui qui la donne peut alors fantasmatiquement protéger le sujet d'en être la victime. En ce sens, il n'y aurait aucune pulsion spécifique poussant au crime, mais une "solution" proche d'un délire pour échapper à l'agresseur en s'identifiant à lui. Par ailleurs, et sans en confondre des registres fondamentalement différents, j'ouvrirais aussi cette dimension de l'homicide au vécu du combattant en temps de guerre, qu'il s'agisse de conflits organisés régulièrement, d'actes terroristes, de massacres à visée idéologique ou de guerres dites "justes". Ainsi que cela a été souvent souligné, c'est l'indifférence à la mort de masse acquise au cours des combats de la Première Guerre et plus encore la technicisation de la guerre qui cessait d'être un combat d'homme à homme qui a contribué à poser en Europe les bases de la barbarie génocidaire ultérieure." 

   Au bout de son étude longue, à partir de considérations sur les parricides, les matricides et les infanticides, et dans l'analyse des positions des criminels, des victimes et des témoins des crimes, qu'ils soient individuels ou collectifs, qui remet à jour également la question de la finalité de la guerre et le problème du Mal de manière générale, l'auteur pose la question de l'utilité d'une notion telle que la "pulsion de mort" pour penser le meurtre. En fait, la psychanalyse "ne dispose donc pas d'une notion simple qui expliquerait le pourquoi de la destruction, qui nous permettrait de dire pourquoi les crimes se commettent et les combats, voire les massacres se mènent. En revanche, les deux figures de la pulsion de vie et de la pulsion de mort sont présentes simultanément dans toute ce qui a été évoqué à propose de la mort donnée comme le double visage de Janus : à la destruction organisée, méthodique et efficace ou à la violence sous des formes plus primaires de l'attaquant vont répondre chez la victime la désorganisation, la déliaison, le champ de ruines, la débandade et ce, jusqu'au moment où la position aura changé et où l'attaquant devra à son tour se soumettre à un plus fort. La pulsion de destruction, comme lutte active et obstinée pour venir à bout de la vie, et sa forme originaire inverse comme pulsion de mort autodestructrice ne peuvent qu'aller indéfiniment de pair. Toutefois, la pulsion de mort devenir pulsion de destruction ressemble alors à s'y méprendre à l'affirmation dionysiaque de la vie. La vie dans son affirmation narcissique se construit  ainsi aux dépens de la soumission de l'autre et, dans les cas que nous avons évoqués, de sa mort."

Une fois réaffirmé ce postulat, dont nous avons déjà dit qu'il ne nous semblait pas forcément le plus opératoire pour comprendre ce qui se passe dans la personne humaine, de l'existence de ces deux pulsions, on peut s'interroger, comme le fait l'auteur que l'existence d'autres voies "pour l'expression de ces mêmes pulsions qui passeraient par la sublimation du narcissisme identitaire". Elle met en avant le cosmopolite qui "multiplie et annule simultanément les cités d'appartenance, et en s'appuyant sur l'aptitude de la pensée à se mettre à l'écart de ce qui est proche en réalité ou en nostalgie, il ouvre à une dimension qui s'attache au-delà des instances particulières des objets de l'expérience, à la recherche d'universaux qui sont par définition, hors de toute localisation concrète." Se situant dans une tradition à laquelle se rattache aussi bien ARISTOTE (la vie du penseur est une vie d'étranger) que Hannah ARENDT, auxquelles les problématiques évoquées au dernier chapitre sont bien familières, l'auteur estime que "le seul moyen pour passer de la puissance originelle à la force collective est la préservation  du multiple dans l'unique, soit une coexistence des contraires qui ne se fait pas sans conflits mais ne nécessite pas ce recours à la force qui risque fatalement de se transformer en violence. L'équivalent d'un chois sublimatoire individuel pour un état devrait se penser dans les termes où il est renoncé à la réalisation immédiate d'un but pour y parvenir par une voie mieux mesurée quant à ses conséquences. Sur le plan politique, toute la question de la dynamique de sortie de crises est ici concernée. Le développement économique en remède à la violence sociale, le respect des différences au lieu des crispations communautaires en serait des exemples. Qu'il s'agisse de l'individu ou du collectif, le mouvement sublimatoire est toujours celui qui, au lieu d'aller vers une satisfaction immédiate aux conséquences auto- et hétérodestructrice, se porte vers l'invention d'autres espaces de réalisation des mêmes buts".

 

     Ce livre, encore une fois écrit dans un langage très accessible qui n'en fait pas un ouvrage réservé au cercle même élargi des connaisseurs en psychanalyse, permet de réfléchir - et cela est toujours nécessaire dans un monde qui privilégie précisément trop l'immédiat, l'apparence et la vitesse - à ces forces individuelles et collectives qui poussent à la destruction de la vie d'autrui. Son abord passe bien entendu par la compréhension de nombreux récits de "cas", qu'il soit psychanalysés ou non, comme il est coutume dans la pratique de cette discipline. 

 

Sophie de MIJOLLA-MELLOR, La mort donnée, Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF, collection Quadrige Essais/Débats, 2011, 330 pages.

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