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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 16:44

           Généralement l'histoire, ici l'histoire de l'Europe, est vue surtout à travers le prisme de la guerre et de la stratégie, la paix n'étant que des parenthèses très provisoires et partielles. Généralement aussi, les diverses avancées de l'idée de paix et souvent parallèle, d'unification européenne, ne sont analysées que sous l'angle de la philosophie politique et confinées à leur contexte. Les plans de paix par exemple proviennent, suivant cette manière d'écrire et de lire l'histoire, d'esprits isolés et parfois illuminés, et n'ont qu'une influence très limitée. Le livre de l'agrégé d'histoire et docteur ès lettres à l'Université de Nantes, spécialiste de l'histoire moderne des relations internationales et de la sociétés militaire, permet au contraire de suivre les liens qui unissent les pensées et les activités de nombreux diplomates, conciliateurs, "faiseurs de paix", tout au long des siècles, la trame de la construction de la paix européenne provenant d'au moins la guerre de Cent Ans. Entre les démarches de conseillers de princes et de rois qui aboutissent à une sorte de Congrès à Arras en 1435 et l'organisation à Berlin, en 1878 par Bismark d'un congrès général des puissances européennes, il existe toute une continuité, confortée âr les écrits de générations de juristes. C'est cette histoire que Jean-Pierre BOIS nous raconte, documents très nombreux à l'appui.

 

     La paix n'est pas la guerre, ce n'est pas la préparation de la guerre, ce n'est pas la conclusion de la guerre, elle est la paix. A partir de cette idée-force, très partagée, depuis Saint Augustin au début du Vème siècle, une véritable histoire de la construction de la paix en Europe peut être conçue. On peut même considérer à la lecture de ces 8 chapitres, que l'idée de paix, le désir de paix, autant chez les hommes d'Etat que chez les peuples, constitue la vraie ligne de force des évènements, par ailleurs chaotiques, si l'on considère l'interminable succession de royaumes qui se succèdent sans perdurer le long des siècles.

"Logiquement, l'historiographie reflète la dissymétrie des concepts. Quels qu'aient été ses avatars, l'histoire de la guerre, ou l'histoire des guerres, est un champ bien identifié, et productif, alors que la paix n'est que le chapitre final de bien des histoires de la guerre, mais il n'y a pas d'histoire de la paix, sauf à considérer comme telle la suite des gros recueils de traités de paix publiés jusqu'à la fin du XIXème siècle, toujours très utiles, complétés et prolongés par d'innombrables inventaires et publication d'actes diplomatiques. Rousseau, dans Emile, adresse déjà aux  historiens le reproche d'avoir toujours privilégié l'histoire des batailles et des princes, celle des guerres et des révolutions, au détriment d'une réflexion sur la paix ou sur l'histoire des peuples. Peut-être a t-il fallu le choc sur les consciences laissé par l'épouvantable temps de guerre que constitue la première moitié du XXème siècle, en même temps que la prise en compte dans sa seconde moitié d'un nouvel état des relations internationales tendant à effacer la guerre des horizons juridiques ou tout simplement des pratiques tolérés des relations entre Etats et nations, pour qu'émerge cette nouvelle approche des relations internationales qui consiste à partir de la paix comme objet d'histoire, et non plus de la guerre ou des arcanes de la diplomatie."

   L'approche politique et diplomatique est la plus évidente pour entrer dans les méandres d'une histoire très compliquée, de même que la réflexion théorique qui semble bien structurer l'émergence d'un véritable droit international. Derrière ce processus d'élaboration très progressif et non continu, il y a une société et une culture : "la société des princes et des diplomates, la joie des peuples qui célèbrent la paix, soit au moment où elle est annoncée après une guerre (...) à moins qu'on ne se penche sur les célébrations de l'abondance, promesse constante de la paix, mais qui échappe au processus pour investir le vécu dans la longue durée. Il y a une iconographie, de la gravure populaire (...) aux grandes compositions allégoriques ou scientifiques qui demandent des années de travail à leurs auteurs, il y a un art de la paix, au premier sens, celui des sculpteurs et des architectes, des compositeurs et des musiciens. Il y a une pensée philosophique sur la paix; dans le champ s'étend de la paix des Etats et ses sociétés à la paix de l'homme et de l'âme, et peut confronter les concepts et les cultures de la paix, tant il est vrai que le vieil héritage gréco-romain ou judéo-chrétien n'est pas arbitrairement superposable à la paix des civilisations non européennes" Et l'auteur, entre toutes ces facettes, privilégie l'activité politique pour raconter l'histoire de la paix, laquelle n'échappe pas au cadre chronologique, où se succèdent guerres et paix. "Elle trouve comme point d'ancrage les grands congrès qui ont été les moments majeurs où guerre et paix sont réunies (...)". Il décrit les calculs politiques des belligérants à la recherche d'une victoire acceptée, les yeux toujours rivés sur l'issue des batailles, qu'elles soient réelles ou symboliques, calculs bousculés, mais non révoqués, par l'avènement des nations, "contenu dans le corset réactionnaire du congrès de Vienne en 1815, enterré à son tour dans les tranchées de Verdun en 1916." Il le fait avec un double arrière-plan : la pensée de théoriciens isolés qui recherchent le cadre d'une paix perpétuelle, "et que la réalité des faits renvoie impitoyablement à la chimère ou l'utopie, avec pour pierre angulaire le Projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre" ; le temps de l'organisation du plus secret du travail de la paix, "et sans doute le plus important, le travail patient des diplomates qui, au rythme de leurs conversations, élaborent et remettent constamment en chantier les nouveaux fondement d'une paix en Europe qui ait quelque espoir d'être durable". 

"Faire la paix, écrit l'auteur pour terminer son Introduction, cela renvoie au rapport direct, de personne à personne, à l'entretien diplomatique, récemment devenu objet d'enquête à part entière, ce temps de la parole qui précède le temps de l'écriture, ce temps du contact individuel où disparaissent les fractures confessionnelles, les différences de culture, le choc des manières, précédant le temps de la conférence, au cours de laquelle sont parfois échangés des textes écrits, et celui de la rédaction du texte finale, le traité de paix." 

 

    Ce livre constitue la première synthèse consacrée à l'histoire de la paix. Une autre histoire de l'Europe. Nous pouvons trouver une abondante bibliographie en fin d'ouvrage, des références multiples, points de départ de nombreuses études...

 

Jean-Pierre BOIS, La paix, Histoire politique et militaire, Perrin, 2012, 645 pages.

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