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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 17:35

       Dans sa propre préface à l'édition française de son livre, rédigée en mars 1930, Léon TROTSKY (1879-1940), écrit que "la composition de ce livre, complexe et imparfait en son architecture, est l'image même des circonstances dans lesquelles il est né : l'auteur s'efforçait d'imposer une conception déterminée de la dialectique propre au processus révolutionnaire ; au cours de cette tentative, il complétait son ouvrage. Quiconque ne s'intéresse qu'aux aspects dramatiques d'une révolution fera mieux de laisser ce livre de côté. Mais celui qui, dans la révolution, voit autre chose et plus qu'un spectacle grandiose, celui qui la considère comme une crise sociale objectivement déterminée, régie par ses lois internes, trouvera peut-être à tirer quelque profit à lire les pages que nous lui soumettons. (...)".

      Ce livre, sans doute l'un des plus importants du courant marxiste dénommé trotskisme, constitue une étude fondamentale de la révolution en même temps qu'un élément du combat même des révolutionnaires. Au centre de la pensée de Léon TROTSY, la révolution permanente est l'objet central de trois ouvrages, Bilan et Perspectives, de 1905, notamment en son chapitre La révolution et le prolétariat, La révolution permanente, de 1928-1931 et La Révolution Trahie, de 1936. Le premier se situe dans la lutte pour la prise du pouvoir par les bolcheviks, le deuxième dans la lutte à l'intérieur du Parti communiste de l'URSS, d'où l'auteur sort vaincu et pourchassé, et le troisième dans la dénonciation de l'évolution du pouvoir soviétique.

 

    Après une introduction, le livre est subdivisé en 10 parties, plutôt que chapitres, portant chacune sur une problématique déterminée. Ainsi :

- Le caractère forcé et le but de cet ouvrage ;

- La Révolution permanente n'est pas un "bond" du prolétariat, mais la transformation de la nation sous la direction du prolétariat ;

- Trois éléments de la "dictature démocratique" : les classes, les tâches et le mécanisme politique ;

- Comment la théorie de la révolution permanene s'est-elle présentée en pratique?

- La "dictature démocratique" s'est-elle réalisée chez nous, et comment?

- A propos du saut par-dessus les étapes historiques ;

- Que signifie aujourd'hui pour l'Orient le mot d'ordre de la dictature démocratique?

- Du marxisme au pacifisme ;

- Qu'est-ce que la révolution permanente? (Thèses)

- Épilogue.

 

  Dans l'Introduction l'auteur indique que l'ouvrage ne traite pas la question sous tous ses aspects et reconstitue tout d'abord la théorie de la révolution permanente formulée en 1905. il veut montrer en quoi sa façon de poser la question différait de celle de Lénine et comment et pourquoi, aux moments décisifs, elle coïncida avec la sienne. Il veut répondre aux accusations qui se répètent à travers les "innombrables écrits et discours" de ZINOVIEV, STALINE, BOUKHARINE et d'autres. Il explique dans la première partie, qui intéresse aujourd'hui  plus les historiens que les théoriciens, dans le détail, pourquoi il est amené à écrire cet ouvrage. Il insiste sur l'aspect fondamental de processus progressif , de transformation de la nation sous la direction du parti, de la révolution permanente (deuxième partie).

   Dans la troisième partie, il écrit que "la différence entre ma conception du "permanent" et celle de Lénine consistait dans l'opposition entre le mot d'ordre de la dictature du prolétariat qui s'appuie sur la paysannerie, et celui de la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie". La discussion ne portait pas sur la possibilité de sauter par-dessus le stade bourgeois démocratique ou sur la nécessité de l'union des ouvriers et des paysans, mais sur le mécanisme politique de la collaboration du prolétariat et de la paysannerie dans la révolution démocratique".

    Les parties suivantes s'entendent sur le contenu de cette divergence et dans l'avant-dernière partie, rédigée fin 1929, il expose en 14 points ce qu'est selon lui cette révolution permanente :

- 1. ”La théorie de la révolution permanente exige actuellement la plus grande attention de la part de tout marxiste, car le développement de la lutte idéologique et de la lutte des classes a définitivement fait sortir cette question du domaine des souvenirs des vieilles divergences entre marxistes russes et l'a posée comme la question du caractère, des liens internes et des méthodes de la révolution internationale en général.

- 2. Pour les pays à développement bourgeois retardataire et, en particulier pour les pays coloniaux et semi-coloniaux, (cette) théorie signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes.

- 3. Non seulement la question agraire mais aussi la question nationale assignent à la paysannerie (...) un rôle primordial dans la révolution démocratique. (...).

- 4. Quelles que soient les premières étapes épisodiques de la révolution dans les différents pays, l'alliance révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie n'est concevable que sous la direction politique de l'avant-garde prolétarienne organisée en parti communiste.(...).

- 5. Envisagé du point de vue historique, l'ancien mot d'ordre bolchevique, la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie", exprimait exactement les rapports (...) entre le prolétariat, la paysannerie et la bourgeoisie libérale. Cela fut démontré par l'expérience d'Octobre. Mais l'ancienne formule de Lénine ne préjugeait pas quels seraient les rapports politiques réciproques du prolétariat et de la paysannerie à l'intérieur du bloc révolutionnaire. En d'autres termes, la formule admettait consciemment un certain nombre d'inconnues algébriques qui, au cours de l'expérience historique, devaient céder la place à des éléments arithmétiques précis. Cette expérience a prouvé, dans des circonstances qui éliminent toute autre interprétation, que le rôle de la paysannerie, quel que soit son importance révolutionnaire, ne peut pas être un rôle indépendant et encore moins un rôle dirigeant. Le paysan suit ou l'ouvrier ou le bourgeois. Cela signifie que la "dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie" n'est concevable que comme dictature du prolétariat entraînant derrière lui les masses paysannes.

- 6. Une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, en tant que régime se distinguant, par son contenu de classe, de la dictature du prolétariat, ne serait réalisable que dans le cas où pourrait être mis sur pied un parti révolutionnaire indépendant, qui exprimerait les intérêts de la démocratie paysanne et petite-bourgeoise en général, un parti capable, avec l'aide du prolétariat, de conquérir le pouvoir et d'en déterminer le programme révolutionnaire. L'histoire moderne, notamment l'histoire de la Russie au cours de vingt-cinq dernières années, nous montre que l'obstacle infranchissable qui s'oppose à la formation d'un parti paysan est le manque d'indépendance économique et politique de la petite bourgeoisie (paysannerie) et sa profonde différenciation interne qui permet à ses couches supérieures de s'allier à la grande bourgeoisie lors d'événements décisifs, surtout lors de guerre et de révolution,tandis que ses couches inférieures s'allient au prolétariat, ce qui oblige ces couches paysanne à choisir entre ces deux forces. (...).

- 7. La tentative faite par l'Internationale communiste pour imposer aujourdh'ui aux pays d'Orient le mot d'ordre de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie, depuis longtemps dépassé par l'histoire, ne peut avoir qu'un sens réactionnaire. Dans la mesure où l'on oppose ce mot d'ordre à celui de la dictature du prolétariat, il contribue politiquement à la dissolution et à de la décomposition du prolétariat dans les masses petites-bourgeoises et crée ainsi des conditions favorables à l'hégémonie de la bourgeoisie nationale, donc à la faillite et à l'effondrement de la révolution démocratique. (...).

- 8. La dictature du prolétariat qui a pris le pouvoir comme force dirigeante de la révolution démocratique est inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire des incursions profondes dans le droit de propriété bourgeois. La révolution démocratique, au cours de son développement, se transforme directement en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente.

- 9. La conquête du pouvoir par le prolétariat ne met pas un terme à la révolution, elle ne fait que l'inaugurer. La construction socialiste n'est concevable que sur la base de la lutte de classe à l'échelle nationale et internationale. Cette lutte, étant donné la domination décisive des rapports capitalistes sur l'arène mondiale, amènera inévitablement des éruptions violentes, c'est-à-dire à l'intérieur des guerres civiles et à l'extérieur des guerres révolutionnaires. C'est en cela que consiste le caractère permanent de la révolution socialiste elle-même (...).

- 10. La révolution socialiste ne peut être  achevée dans les limites nationales. Une des causes essentielles de la crise de la société bourgeoise vient de ce que les forces productives qu'elle a créées tendent à sortir du cadre de l'Etat national. D'où les guerres impérialistes d'une part, et l'utopie des Etats-Unis bourgeois d'Europe d'autre part. La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe  sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme : elle ne s'achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète.

- 11. Le schéma du développement de la révolution mondiale (...) élimine la question des pays "mûrs" ou "non mûrs" pour le socialisme, selon cette classification pédante et figée que le programme actuels de l'Internationale communiste a établie. Dans la mesure où le capitalisme a créé le marché mondiale, la division mondiale du travail et les forces productives mondiales, il a préparé l'ensemble de l'économie mondiale à la reconstruction socialiste. Les différents pays y arriveront avec des rythmes différents. (...).

- 12. La théorie du socialisme dans un seul pays, qui a germé sur le fumier de la réaction contre Octobre, est la seule théorie qui s'oppose de manière profonde et conséquente à la théorie de la révolution permanente. (...).

- 13. La théorie de Staline-Boukahrine oppose non seulement d'une façon mécanique la révolution démocratique à la révolution socialiste, en dépit des expériences des révolutions russes, mais elle détache aussi la révolution nationale de la révolution intrnationale. Elle place les révolutions des pays arriérés devant la tâche d'instaurer le régime irréalisable de la dictature démocratique, qu'elle oppose à la dictature du prolétariat. Ainsi, elle introduit en politique des illusions et des fictions, elle paralyse la lutte du prolétariat pour le pouvoir en Orient et elle freine la victoires des révolutions coloniales. (...).

- 14. Le programme de l'internationale communiste, oeuvre de Boukharine, est éclectique d'un bout à l'autre. C'est une tentative désespérée pour unir la théorie du socialisme dans un seul pays à l'internationalisme marxiste, qui est cependant inséparable du caractère permanent de la révolution mondiale. (...).

 

    Dans une étude sur le troisième livre de TROTSKI sur la révolution permanente, Thierry MACLET pense que lire les oeuvres du leader marxiste possède encore un sens de nos jours, non seulement sur le projet lui-même, sur la critique du système totalitaire soviétique mais aussi sur le devenir même de la pensée marxiste sur la révolution. "Lire Trotski donc, tant pour la réflexion sur l'URSS que plus largement sur le léninisme et le destin du mouvement ouvrier socialiste. La Révolution trahie (De la révolution, Editions de Minuit, 1967) s'impose comme la somme la plus ample des analyses de l'auteur sur l'ensemble de ces problèmes. Publié en un temps (1936) de tournants et de radicalisation des affrontements, l'ouvrage reflète les modifications qui en résultent dans la théorie de Trotski qui revêt alors sa forme à peu près définitive.".

     L'analyse de la situation mondiale et de la politique du Komintern conduit TROTSKI depuis quelques années (en 1935) à une évolution dans son interprétation de la nature du stalinisme et dans son attitude pratique envers le mouvement communiste, dont La Révolution trahie et les autres écrits de le période vont formuler les acquis. C'est surtout l'analyse de la bureaucratie qui connaît une inflexion, car sur la situation internationale, il pointe depuis un certain temps les contradictions dans la démarche soviétique. "En 1929, résume Thierry MACLET, Trotski la caractérise comme un appareil "centriste" oscillant entre bourgeoisie et prolétariat ; mais il précise que la Russie est toujours un Etat ouvrier et que "Thermidor" n'a pas eu lieu : il n'y a pas eu restauration du capitalisme. Après 1933, la bureaucratie va apparaître comme une couche porteuse d'intérêts spécifiques. Sa politique internationale semble avoir constitué pour Trotski un symptôme décisif à ce sujet : elle va être interprétée désormais comme une démarche positivement contre-révolutionnaire, évidemment nécessaire à la bureaucratie pour se maintenir puisque son existence et son pouvoir sont un effet du retard de la révolution en Europe. Si elle acquiert ainsi une sorte de de spécificité, de "consistance" sociologique, la bureaucratie n'en conserve pas moins une nature fondamentalement transitoire et contradictoire, puisque, tout en défendant son pouvoir politique contre le prolétariat, elle doit défendre contre l'impérialisme les acquis sociaux de 1917 (l'économie étatisée et planifiée)." L'auteur de l'étude pointe la difficulté pour TROTSKI de critiquer l'ensemble de l'évolution soviétique, alors même que le virage stalinien (de 1928-1929) est la reprise de son propre programme : la collectivisation de l'agriculture et la priorité à l'industrialisation. Mais ce qu'il critique avant tout, c'est la manière dont est conduit ce virage. Improvisé et trop rapide, ce virage s'opère dans un déchaînement de violence faisant des millions de victimes et a des conséquences économiques désastreuses. Par sa critique, très près des données économiques, le leader marxiste vise deux objectifs : battre en brèche l'apologétique stalinienne et introduire le lecteur au problème central de la nature de l'URSS. L'ampleur du développement (permise par la nationalisation et la planification n'empêche pas d'être loin du niveau de productivité et de consommation des pays capitalistes ; et ce développement est conflictuel et contradictoire. Peut-on considéré alors que le socialisme, comme STALINE le déclare, est réalisé en URSS? En fait, on ne peut considérer, en reprenant les critères de MARX lui-même, l'URSS que comme en transition entre capitalisme et socialisme. L'Etat en URSS revêt une double nature : socialiste en tant qu'il défend la propriété collective, bourgeois en tant qu'il maintient des normes capitalistes de répartition (accroissement des inégalités sociales). Cette dualité inévitable de tout Etat ouvrier s'exerce d'autant plus durement qu'il s'agit d'une société pauvre. De là que l'Etat ne dépérit nullement, que la bureaucratie accroit son pouvoir. 

Au terme de son analyse, se maintient un certain nombre de contradictions :

- ce régime est issu d'une véritable révolution sociale, il porte en lui les bases du socialisme/mais il n'est pas le socialisme et ne pouvait pas l'être ;

- le prolétariat est la classe dominante/bien qu'elle soit exploitée ;

- la bureaucratie est le fruit de causes qui la rendaient inévitable/ elle n'est pas pour autant justifiée et doit être combattue ;

- elle n'est pas une classe dominante et elle défend contre l'impérialisme les acquis d'Octobre/mais elle est porteuse à terme d'une restauration capitaliste ;

- il faut donc défendre l'URSS/mais oeuvrer au renversement du régime stalinien.

     Sur chacun des termes de ces contradictions, de nombreux auteurs marxistes et non marxistes, et trotskistes ou pas, vont se combattre et défendre des positions antagonistes. L'histoire de la IVe Internationale est ainsi traversée de débats qui font évoluer les positions très vers la droite (le socialisme n'avait aucune chance...ou tout simplement il ne fallait pas faire la révolution...) ou très vers la gauche (le socialisme avait des potentialités gâchées par le développement de la bureaucratie, voire du stalinisme, voire du léninisme, voire de l'action de LÉNINE lui-même...), encore que les terme gauche/droite peuvent évoluereux aussi.

Citons simplement ici les analyses de Jean-Jacques MARIE (Le trotskysme, Flammarion, 1972), Michel PABLO (1951), Jean-Paul SARTRE (Les communistes et la paix, dans Les temps modernes, juillet 1952, repris dans Situations VI), Claude LEFORT, MERLEAU-PONTY (Les aventures de la dialectique, Gallimard, 1955), CASTORIADIS (Socialisme ou barbarie), Ernest MANDEL (La longue marche de la Révolution, Galilée, 1976)...

Le développement de ces débats débouchent jusque dans les années 1980, sur des critiques sur la bureaucratie ou la démocratie elle-même dans leurs rapports avec la révolution. Thierry MACLET cite les analyses de CASTORIADIS (La société bureaucratique, 10/18, 1973) et de Claude LEFORT (L'invention démocratique, Fayard, 1981).

 

 

 

 

Léon TROTSKI, La révolution permanente, Gallimard, nrf, 1963, 377 pages. Le texte de La révolution permanente est suivi dans cette édition, d'appendices, d'autres textes de TROTSKI : La révolution étranglée (février 1931), De la révolution étranglée et de ses étrangleurs, Réponse à M André Malraux (juin 1931), La révolution espagnole et les tâches communistes (janvier 1931), La révolution espagnole et les dangers qui la menacent (mai 1931), Les problèmes de la révolution espagnole au jour le jour (1930-1931).

Thierry MACLET, Trotski, La révolution trahie dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

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Published by GIL - dans OEUVRES
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