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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 16:00
            Dans la même volonté d'analyser des perspectives d'ensemble que Naissance et déclin des grandes puissances de Paul KENNEDY ou le grand échiquier de Zbigniew BRZEZINSKI, Le choc des civilisation du fondateur de la revue Foreign Policy constitue avant tout un livre de géopolitique. Ce livre, écrit-il "n'a pas été conçu comme un ouvrage de sciences sociales. C'est plutôt une interprétation de l'évolution de la politique globale après la guerre froide.Il entend présenter une grille de lecture, un paradigme de la poltique globale qui puisse être utile aux chercheurs et aux hommes politiques. Pour tester sa signification et son opérativité, on ne doit pas demander s'il rend compte de tout ce qui se produit en politique internationale. Ce n'est certainement pas le cas. On doit plutôt se demander s'il fournit une lentille plus signifiante et plus utile que tout autre paradigme pour considérer les évolutions internationales. J'ajouterai qu'aucun paradigme n'est valide éternellement. L'approche civilisationnelle peut aider à comprendre la politique globale à la fin du XXème siècle et au début du XXIème siècle. Pour autant, cela ne veut pas dire que cette grille est pertinente pour le milieu du XXème ni qu'elle le sera pour les milieu du XXIème siècle."
    A en juger de la polémique née dès sa publication, beaucoup de géopoliticiens se demandent si ce paradigme a une valeur réelle d'explication du monde, même pour cette charnière entre les XX et XXIème siècles. C'est que Samuel HUNTINGTON, professeur à l'Université d'Harvard et dirigeant du Olin Institue for Strategic Studies,  utilise le concept de civilisation dans un sens très large et oppose celles de l'Occident et de l'Orient, en vient à définir des aires civilisationnelles qui recoupent parfois les aires religieuses, et en fait pratiquement des blocs culturels susceptibles justement d'entrer en collision. Pris dans le contexte de stigmatisation d'une partie du monde musulman identifié comme extrémiste, voire terroriste, ce livre participe - on peut l'espérer malgré lui quoique... - à la tentative d'identification par de nombreux milieux politique, qui ne se caractérisent pas vraiment par leurs préoccupations sociales, de nouveaux ennemis.

       "Quel est le thème central de ce livre? Le fait que la culture, les identités culturelles qui, à un niveau grossier, sont des identités de civilisation, déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits dans le monde d'après la guerre froide."
L'auteur présente ainsi les cinq parties de son ouvrage : - Pour la première fois dans l'histoire, la politique globale est à la fois multipolaire et multicivilisationnelle. La modernisation se distingue de l'occidentalisation et ne produit nullement une civilisation universelle, pas plus qu'elle ne donne lieu à l'occidentalisation des sociétés non occidentales ;
                                                                                         - Le rapport de forces entre les civilisations change. L'influence relative de l'Occident décline ; la puissance économique, militaire et politique des civilisations asiatiques s'accroît ; l'islam explose sur le plan démographique, ce qui déstabilise les pays musulmans et leurs voisins ; enfin les civilisations non occidentales réaffirment la valeur de leur propre culture ;
                                                                                         - Un ordre mondial organisé sur la base de civilisations apparaît. Des sociétés qui partagent des affinités culturelles coopèrent les unes avec les autres ; les efforts menés pour attirer une société dans le giron d'une autre civilisation échouent ; les pays se regroupent autour des Etats phares de leur civilisation ;
                                                                                        - Les prétentions de l'Occident à l'universalité le conduisent de plus en plus à entrer en conflit avec d'autres civilisations, en particulier l'Islam et la chine ; au niveau local, des guerres frontalières, surtout entre musulmans et non-musulmans, suscitent des alliances nouvelles et entraînent l'escalade de la violence, ce qui conduit les Etats dominants à tenter d'arrêter ces guerres ;
                                                                                       - La survie de l'Occident dépend de la réaffirmation par les américains de leur identité occidentale ; les Occidentaux doivent admettre que leur civilisation est unique mais pas universelle et s'unir pour lui redonner vigueur contre les défis posés par les sociétés non occidentales. Nous éviterons une guerre généralisée entre civilisations si, dans le monde entier, les chefs politiques admettent que la politique globale est devenue multicivilisationnelle et coopèrent à préserver cet état de fait.
  Dans son chapitre sur la recomposition culturelle, nous pouvons lire  :
    "Pourquoi les affinités culturelles devraient-elles faciliter la coopération et la cohésion, tandis que les différences culturelles devraient attiser les clivage et les conflits ?
   Premièrement, chacun a de multiples identités, de cousinages, professionnelles, culturelle, institutionnelles, territoriale, d'éducation, partisane, idéologique, etc, qui peuvent entrer en compétition ou se renforcer les unes les autres.(...) Dans le monde contemporain, l'identification culturelle gagne de plus en plus en importance par comparaison avec les autres dimensions d'identité."
C'est peut-être là, que des préoccupations idéologiques - briser des solidarités de lutte de minorités ou de classes sociales - rejoignent des présupposés socio-politiques. Les références faites par Samuel HUNTINGTON se situe clairement du côté d'Edmond BURKE. Il n'est pas certain que les conflits les plus vifs existent entre cultures radicalement différentes, en fait si l'on rejoint certaines réflexions de Georges SIMMEL. Les guerres les plus atroces se situent souvent à l'intérieur des mêmes aires civilisationnelles (guerres de religions à l'intérieur de la chrétienté, guerre entre l'Iran et l'Irak, peut-être une des plus meurtrières du XXème siècle...).
    Toutefois, l'auteur souligne (dans un deuxièmement...) sans doute avec raison que l'un des résultats de la modernisation socio-économique (facteur de dislocation et d'aliénation) au niveau individuel, soit la recherche de l'identité culturelle.
   "Troisièmement, l'identité à quelque niveau que ce soit - personnel, tribal, racial, civilisationnel - se définit toujours par rapport à l'"autre, une personne, une tribu, une race ou une civilisation différentes. (...) Le "nous" civilisationnel et le "eux" extra-civilisationnel sont des constantes dans l'histoire. Ces différentes de comportement intra- et extra-civilisationnel consistent en : - un sentiment de supériorité (et parfois d'infériorité) vis-à-vis de gens considérés comme très différents ;
                        - une peur ou un manque de confiance vis-à-vis d'eux ;
                        - des difficultés de communication avec eux dues aux différences de langue et de comportement social ;
                        - un manque de familiarité vis-à-vis des principes, des motivations, des structures et des pratiques sociales des autres. Là, nous percevons l'influence de thèses, peut-être interprétées d'ailleurs d'une manière non orthodoxe, de Carl SCHMITT.
   "Quatrièmement, les conflits entre Etats et groupes appartiennent à différentes civilisations tiennent, dans une large mesure, à des raisons classiques : contrôle sur la population, territoire, richesses, ressources, rapports de force, c'est-à-dire aptitude à imposer ses valeurs, sa culture et ses institutions à un autre groupe, qui est moins capable. (...)"
   "Cinquièmement et sixièmement, le conflit est universel.(...)"  En fait le politologue en revient au concept de Thomas HOBBES de guerre de tous contre tous dans l'état naturel, mais pourquoi, disent ses détracteurs, placer les conflits entre différentes civilisations au premier plan de ceux qui peuvent déclencher les guerres?  Bien entendu, l'auteur développe bien des chapitres de son livre abordant les coopérations existantes et possibles entre aires de civilisation différente, mais l'accent des commentateurs est bien ailleurs...
   Pourtant sa conclusion reste bien modérée par rapport aux diverses utilisations qui ont été faites de son ouvrage : "Dans les années cinquante, Lester PEARSON annonçait que l'humanité allait entrer dans "un âge où les différentes civilisations devront apprendre à vivre côte à côte en entretenant des relations pacifiques, en apprenant à se connaître, en étudiant mutuellement leur histoire, leur idéal, leur art et leur culture ; en s'enrichissant réciproquement. Sinon, dans ce petit monde surpeuplé, on tendra vers l'incompréhension, la tension, le choc et la catastrophe." L'avenir, tant de la paix que de la Civilisation, dépend de l'entente et de la coopération des principales civilisations du monde. Dans le choc des civilisations, l'Europe et l'Amérique feront bloc ou se sépareront. Quand surviendra le choc total, le "véritable choc" mondial entre la Civilisation et la barbarie, les civilisations majeures, qui auront leur plein épanouissement dans les domaines de la religion, de la littérature, de la philosophie, de la science,de la technologie, de la moralité et de la compassion, feront également bloc ou divergeront. Dans le temps à venir, les chocs entre civilisations représentent la principale menace pour la paix dans le monde, mais ils sont aussi, au sein d'un ordre international, désormais fondé sur les civilisations, le garde fou le plus sûr contre une guerre mondiale." 
         Des auteurs comme Marc CREPON (L'imposture du choc des civilisations, Editions Pleins Feux, 2002) s'élèvent contre des aspects d'anticosmopolitisme, de replis sur des valeurs dites occidentales, qu'ils trouvent dans cet ouvrage et contestent la vision de civilisations homogènes comme les huit civilisations majeures que l'auteur présente. Toutefois, ce livre constitue un moment dans l'histoire des idées et il faut en prendre connaissance, ne serait-ce même que pour en contester vigoureusement les développements et les conclusions.
    L'éditeur présente cet ouvrage de la manière succincte suivante : "Menacé par la puissance grandissante de l'islam et de la Chine, l'Occident parviendra-t-il à conjurer son déclin? Saurons-nous apprendre rapidement à coexister ou bien nos différences culturelles nous pousseront-elles vers un nouveau type de conflit, plus violent que ceux que nous avons connus depuis un siècle. Pour Samuel Hungtington, les peuples se regroupent désormais en fonction de leurs affinités culturelles. Au conflit entre les blocs idéologiques de naguère succède le choc des civilisations. Voici le livre qu'il faut lire pour comprendre le monde contemporain et les vraies menaces qui s'annoncent." Cet ouvrage reçoit les soutiens d'Henry KISSINGER et de Zbigniew BRZEZINSKI. 
   Presque bréviaire des administrations républicaines avant Barak OBAMA, cet ouvrage rassemble nombre d'arguments d'une grande partie de la pensée intellectuelle américaine, notamment celle présente au sein de l'establishment, celle qui adhère à la base idéologique de "la guerre contre le terrorisme". Par contre, la majeure partie du monde universitaire et du monde intellectuel américain conteste pratiquement tous les arguments du livre. Les critiques d'ordre géopolitique (axe de lecture réducteur et simplificateur, ignorance des conflits inter-ethniques et même inter-culturelles, ignorance d'autres enjeux majeurs qui "guident" encore la marche du monde, comme le pétrole au Moyen-Orient, manque de pertinence du critère géographique pour le tracé approximatif des aires de civilisation présentées), les critique d'ordre démographique (de Youssef COURBAGE et d'Emmanuel TODD dans Le Rendez-vous des civilisations, qui estiment au contraire que les processus démographiques vont faire aboutir à une convergence), les critiques d'ordre anthropologique (une civilisation ne se définit pas de manière essentialiste, au contraire, mais par sa capacité à s'ouvrir et à échanger) et les critiques d'ordre politique (prophéties auto-réalisatrices parce que les dirigeants - surtout occidentaux -peuvent précipiter les facteurs de conflits) se multiplient depuis la parution de l'ouvrage...
   Samuel HUNTINGTON (1927-2008), professeur américain de science politique, fondateur et un des directeurs de la revue Foreign Policy, est également l'auteur d'ouvrages (dont la plupart non encore traduits) géopolitiques ou stratégiques : Soldier and the State : The Theory and Politics of Civil-Military Relations, 1957 ; Political order in Changing Societies, 1968 ; The Crisis of Democracy : On the Governability of Democracies, 1976 ; The Third Wave : Democratization in the Late Twientieth century, 1991 ; Who are We : The Challenges to America's National identity (2004)
     
 Samuel HUNTINGTON, Le choc des civilisations, Editions Odile Jacob, collection poches, 2000, 547 pages.
Il s'agit de la traduction de The clash of civilizations and the Remaking of World Order, publié aux Etats-Unis par Simon & Schuster en 1996.
Complété le 10 septembre 2012
  

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