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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 10:52

                   Plusieurs approches des réceptions des oeuvres de cinéma existent en sociologie ou en philosophie, venant d'auteurs aussi différents que Pierre BOURDIEU, Jean-Marc LEVERATTO, Laurent JULLIER, Jean COCTEAU, Norbert ELIAS, Stanley CLAVEL, Edgar MORIN, Gilles DELEUZE... Sans oublier les critiques directement issus de la tradition marxiste (Jean Paul FALGIER entre autres, les rédacteurs de Cinéthique à ses débuts...). Finalement, peu de sociologues font du cinéma un sujet principal et dans la sociologie de l'art, le cinéma est peu représenté. La plupart des réflexions sur l'influence du cinéma, sur sa participation à l'évolution des moeurs, des mentalités, des opinions se situent un peu à la marge et proviennent parfois de réalisateurs de cinéma eux-mêmes, lorsqu'il l'intègrent dans une pratique politique globale (PASOLINI, par exemple) ou qu'ils se situent très précisément par rapport à la société. Souvent, issu en cela plus ou moins directement des différentes théories du cinéma, l'impact du cinéma est vu à partir de ses aspects techniques qui induisent une autre manière de voir le monde, dans la perception du temps et du mouvement par exemple. Beaucoup d'oeuvres insistent sur l'aspect de la forme de l'image et des différentes techniques (couleur ou noir et blanc, ombres et lumières, cadrage, montage, champs...) qui induisent une perception par le spectateur, de manière plus profonde et plus subtile que le sujet abordé.

 

                       Plusieurs axes de réflexion coexistent autour du cinéma, de la part de praticiens ou de théoriciens à propos de l'influence des oeuvres cinématographiques sur l'évolution des sociétés.

L'axe conservatisme/progressisme (au sens de fonctionnement socio-politique) possède une certaine pertinence, surtout dans les débuts de l'histoire du cinéma et à son apogée (avant d'être détrôné par la télévision, puis les jeux-vidéos...), surtout dans des sociétés caractérisées soit par un autoritarisme politique, soit par un autoritarisme religieux, ou traversant des crises. Nous pouvons percevoir cette influence d'abord, a contrario, par les modalités de la censure ou l'orientation donnée par des instances officielles à la tonalité ou la thématique des films.

L'axe conformisme/contestation semble plus fructueux mais il est plus difficile à cerner - il faut le faire pratiquement film par film, genre par genre - car comment faire le partage entre une influence du cinéma sur l'évolution des moeurs (cinéma-avant garde)  et l'influence de l'état des moeurs d'une société sur le cinéma (cinéma-reflet)? Nous pouvons nous poser cette question autant pour tout ce qui tourne autour de la sexualité que sur les questions écologiques... Surtout lorsque le cinéma est déjà installé, institutionnalisé, fait partie d'un paysage économique conforté, il semble participer plus à l'évaluation du conformisme (le spectateur se sent-il dans les normes ou pas?) et à son renforcement qu'à des remises en cause mêmes partielles. Ce dernier mouvement semble plutôt être le fait d'un cinéma de résistance, marginalisé dans les salles et dans les critiques, notamment par rapport à un cinéma de divertissement (qui dit ne pas faire de politique...). La dynamique économique (nécessité de rentabiliser les films, merchandising acharné)  fait du cinéma plus une valeur à placer en bourse qu'autre chose, mais ce faisant, il participe au renforcement d'un certain nombre de normes.

Le cinéma offre toute une palette de représentations, de la vie quotidienne aux grands batailles militaires, des conflits. Que ce soit par écho ou sciemment pour influencer, les films possèdent un certain pouvoir de focaliser l'attention des spectateurs sur des situations et sur leur présentation morale.

 

                    Un point de départ souvent utilisé, pour analyser cette influence du cinéma sur la société, est une réflexion sur le goût, en référence assez présence à la réception des oeuvres d'art. Dans son étude sur "la critique sociale du jugement", La distinction, Pierre BOURDIEU traite de l'idéologie du goût naturel auquel participe le cinéma. L'art et la manière d'acquérir (au sens d'intérioriser) et d'apprécier les biens symboliques que sont les oeuvres d'art font partie de l'ensemble social dans lesquels sont plongés les individus, Ils apprennent le sens du beau pratiquement en même temps qu'ils apprennent le sens du bien, soit par expérience directe avec ces oeuvres (et le cinéma démocratise en quelque sorte cette possibilité), soit par transmission scolaire et universitaire. Le "bon goût naturel" s'acquiert et fait partie même du lien social. Le partage en commun d'une appréciation sur quelque chose d'aussi évanescent qu'est le bon goût entretient les relations sociales au même titre que les bonnes manières de se tenir à table. "L'idéologie du goût naturel tire ses apparences et son efficacité de ce que, comme toutes les stratégies idéologiques qui s'engendrent dans la lutte des classes quotidienne, elle naturalise des différences réelles, convertissant en différences de nature des différences dans les modes d'acquisition de la culture et reconnaissant comme seul légitime le rapport à la culture (ou à la langue) qui porte le moins les traces visibles de sa genèse, qui, n'ayant rien d'appris", d'"apprêté", d''"affecté", d'"étudié", de "scolaire" ou de "livresque", manifeste par l'aisance et le naturel que la vraie culture est nature, nouveau mystère de l'Immaculée Conception. Cela se voit bien dans les propos de tel esthète de l'art culinaire qui ne parle pas autrement que Francastel lorsque, dans un aveu, pour un historien de l'art, auto-destructif, celui-ci récusait le "savoir intellectualisé", capable seulement de "reconnaître", au profit de "l'expérience visuelle", seul moyen d'accès à la vraie "vision" (...)".

    Cette manière de présenter cette idéologie du goût met l'accent sur le fait que "l'expression du goût naturel va de pair avec le soin minutieux que l'on prend à masquer tout critère d'évaluation des oeuvres". C'est le moyen, écrit Laurent JULLIER "de maintenir une culture de classe qui permet souvent de passer d'une domination symbolique à une oppression économique", de manière peut-être un peu rapide.

     Mais cet auteur parle, comme Pierre BOURDIEU des oeuvres d'art en général, car nous pouvons constater, avec Emmanuel ETHIS, que pour le cinéma, très tôt d'ailleurs dans son histoire, "on constate que les films qui sont consacrés tant par "l'institution" que par le public reposent sur une expertise esthétique caractéristiques de critères partagés et partageables.". Même si par expertise esthétique, nous pouvons trouver tout autant les grandes théories du cinéma que les conversations d'après séance des spectateurs. 

Jean-Marc LEVERRATO souligne ce rôle d'une telle "expertise" : "La contrainte que représente la nécessité de satisfaire un nombre important de consommateurs très différents les uns des autres n'entraîne pas nécessairement la production de films sans aucune intérêt artistique. C'est ce que permet de vérifier le fait que des films produits dans une visée de divertissement commercial sont aujourd'hui reconnus et traités comme des chefs d'oeuvre de l'art cinématographique. De fait, le simplement consommateur joue dans l'activité cinématographique le même rôle que le commanditaire ou le collectionneur dans les arts plastiques. Il est un argument économique de la réalisation d'un projet, par la justification qu'il apporte aux dépenses qu'elle implique. c'est en effet la décision du spectateur de sacrifier le temps et l'argent qu'exige sa participation au spectacle cinématographique, qui conditionne la réussite d'un spectacle déterminé, et le degré de généralisation dans le public de cette décision permet d'éprouver immédiatement la justesse du jugement des exploitant et des critiques." Le spectateur participe, ou a l'impression de participe, à l'élaboration du goût commun, et partant de la morale commune, même si au bout du compte, cette participation comme l'effet de cette participation peut être illusoire...En reprenant certaines réflexions de fond sur les analogies entre le rêve et le cinéma, les spectateurs participent à l'élaboration du "bon goût" comme s'ils rêvaient en même temps à la même chose : aux mêmes aventures, aux mêmes histoires, aux mêmes aspirations... La position des spectateurs dans la salle de cinéma, silencieux et sages, mais tous orientés vers le même écran et (subissant) (attendant) percevant les mêmes sensations ressemble à celle de dormeurs, séparément même cette fois collectivement, tentant de guider leur propre rêve...

       Laurent JULLIER (Qu'est qu'un bon film?, La Dispute, 2002) présente 6 critères qui permettent d'évaluer un bon film, donc sa possible influence sur les esprits :

- son succès (bouche à bouche, bonne campagne publicitaire, conseils de la caissière du cinéma (nous n'en sommes par sûr nous-mêmes, mais bon), curiosité tenace) ;

- sa qualité technique (prouesses techniques, bonnes conditions de tournage, justesse de la réalisation ) ;

- son originalité (mois un film qui invente des formes audiovisuelles que celui qui réussit à recycler des thèmes bien connus) ;

- sa cohérence (sa lisibilité dans le temps et dans l'espace, même s'il y a beaucoup de retours en arrière et de scènes "imaginaires" dans l'historie "réelle" racontée, la capacité à lier ses caractéristiques formelles aux exigences de l'histoire) ;

- son édification (une leçon, que ce soit de morale, ou de bienséance, ou de mesure du bien...)

- son émotion (le plaisir qu'il procure, les sensations dans tout le corps du spectateur)

 Ces six critères rassemblés sont souvent indissociables pour comprendre le destin d'un film. Mais un film peut être unanimement perçu comme bon, "rassembleur" de toutes les générations et de toutes les classes sociales, comme il peut être plus ou moins bien perçu par une multitude de publics possédant des cultures cinématographiques différentes, et cela dans le temps comme dans l'espace. Il y a tout un monde entre le spectateur occasionnel soucieux simplement de se distraire et le cinéphile, parfois très spécialisé dans un genre, ce dernier concevant souvent ses appêtits, ses attentes, ses sensations cinématographiques comme une véritable manière d'être. Cette diversité des "goûts", qui peut s'amplifier avec la télévision et la video, existe sur un fond commun du "bon goût" partagé qui fait partie sans doute du sentiment d'appartenance à une même communauté ou à une même société. L'influence que peut avoir un film ou une série de films entre par le moule de ces "goûts diversifiés" et de ce "goût partagé". 

 

                       Dans ses réflexions sur le contenu des films, Stanley CAVELL, pensant surtout au cinéma américain mais pas seulement, met en relief une trame morale que nous retrouvons de film en film. Posant simplement la question, en philosophe, de savoir si "le cinéma nous rend meilleur" et ce ce que le "cinéma sait du bien", il prend toute une série de films, qu'il appelle des films de remariage, où les personnages qui se connaissent de très longue date, passe par des relations de connivence et de rupture, avec des vicissitudes diverses, de manière comique ou de manière tragique, avant finalement de se retrouver et de renouer entre eux. Singulièrement s'il s'agit d'histoires montrant des couples d'hommes et de femmes (il pose même la question de savoir si la même chose peut arriver dans les couples homosexuels). Le philosophe américain, posant d'ailleurs surtout des questions comme tout bon philosophe, ne fait pas oeuvre de sociologue. Il interprète les films de même générale à travers une manière de voir la philosophie d'EMERSON et de THOREAU, comme la représentation de situations conflictuelles qui finissent par se transformer, grâce à la reconnaissance par les personnages de la réalité de leur propre nature, en situations de concorde. C'est l'idée que beaucoup de films, comédies hollywoodiennes, mais aussi western, drames et même films d'horreur ou de science fiction, montrent des idées de "perfectionnisme émersonien". "Dans le laboratoire du cinéma, l'élitisme du perfectionnisme est testé. N'importe quelle tendance perfectionniste en morale parlera de quelque chose comme la culture de soi. Mais d'après ma conception du perfectionnisme émersonien, réaliser et prouver ces idées sous la forme d'un objectif de culture des arts ou du développement d'un viatique de talents ou de goûts intellectuels ou spirituels (...), ce serait dégrader cette idée, tout autant que n'importe laquelle des philosophies populaires actuelles qui propose de libérer votre potentiel pour faire un malheur dans l'immobilier ou de vous donner les moyens d'être tout ce que vous voulez être. Le progrès émersonien ne va pas de la grossièreté à la sophistication, ou du commun à l'éminence, mais de la perte à la récupération ou, comme Thoreau le dit à peu près, du désespoir à l'intérêt, ou comme Kierkegaard, Heidegger, Wittgenstein et Lacan le montrent plus ou moins, du bavardage à la parole." Il ne s'agit pas seulement de films qui se terminent systématiquement bien, la mode étant actuellement plutôt inverse, de garder en suspens le destin des personnages principaux, mais au fond, même en passant dans un univers féerique ou complètement imaginaire, de films qui montrent que vivre ensemble représente, malgré toutes les injustices et les malheurs, encore quelque chose de positif. Plus le film aborde une thématique globale, plus ce sentiment de vivre ensemble est renforcé...et souvent cela ne va pas sans conformisme, mais un conformisme qui n'exclut pas la critique sociale, ni la dénonciation morale. D'ailleurs, parfois, une des conditions pour que ce vivre ensemble demeure, réside dans la prise en compte de cette critique sociale ou de cette dénonciation morale. Nous pouvons vérifier à contrario cette perception du cinéma par Stanley CAVELL par le très petit nombre de films considérés comme bons qui se terminent très mal. Même dans les films catastrophes où la quasi totalité de l'humanité disparaît, il reste toujours un petit groupe pour prouver la valeur positive de la vie...

      Et il n'y a pas très loin de la valeur de vie à la valeur de la société telle qu'elle est... Et quand nous prenons ces mots très généraux du vivre ensemble, nous pensons bien entendu aux valeurs et aux normes qui le sous-tend. D'une manière un peu paradoxale, un film qui rencontre un accueil mitigé de par son thème central de critique sociale, mais dont la critique discute toujours des qualités et des défauts, longtemps après sa sortie en salle, possède sans doute plus de capacité à changer les choses qui existent qu'un film trouvé unanimement bon par tout le monde... Un film qui met tous les rieurs de son côté ou tous les raisonneurs de son côté ne fait sans doute que refléter les moeurs du moment tandis qu'un film "dérangeant" sur le fond et sur la forme tente sans doute d'influencer le cours des choses, et par les débats conflictuels qu'il suscite (parfois les violences qu'il provoque) influe sur les rapports sociaux...

 

               Stanley CAVELL, Le cinéma nous rend-il meilleurs? Editions Bayard, 2010 ; Pierre BOURDIEU, La distinction, critique sociale du jugement, Les éditions de minuit, 1979 ; Laurent JULLIER, Qu'est-ce qu'un bon film? La Dispute, 2002 ; Jean-Marc LEVERRATO, La mesure de l'art, Sociologie de la qualité artistique, La Dispute, 2000 ; Emmanuel ETHIS, Sociologie du cinéma et de ses publics, Armand Colin, 2007.

 

                                                                                               FILMUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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