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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 16:10

           Défini comme l'Action de séparation, de division du Moi (clivage du Moi), ou de l'objet (clivage de l'objet) sous l'influence angoissante d'une menace, de façon à faire coexister les deux parties ainsi séparées qui se méconnaissent sans formation de compromis possible (Les mécanismes de défense), le clivage appartient à la tradition psychanalytique depuis le début et  constitue une explication d'une des modalités les plus courantes de la formation de l'appareil psychique. 

    Que ce soit au sein du Moi ou par rapport à l'objet, nous expliquent Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, le mécanisme de clivage répond au besoin de maîtriser l'angoisse par deux réactions simultanées et opposées, l'une cherchant la satisfaction, l'autre tenant compte de la réalité frustrante.

Ce procédé, qui sert d'issue en cas d'ambivalence conflictuelle, est généralement réversible et temporaire et normalement présent dès les débuts de la vie psychique. Il joue un rôle organisateur important mais, poussé à l'extrême, il peut présenter un caractère déstructurant et dangereux. Grâce à la capacité de discrimination et d'attention qu'il établit, le clivage permet l'organisation des émotions, des sensations et des pensées ou encore des objets, condition préalable à tout processus d'intégration et de socialisation. C'est un mécanisme "déconfusionnant" puisqu'il instaure une première séparation et à sa place tout au long de la vie. Plus que d'autres mécanismes de défense, son rôle est éminemment positif dans la structuration de la psyché comme dans l'instauration des modes relationnels. Le clivage, dont les manifestations sont souvent repérées très tôt par les psychanalystes, processus de séparation, inaugure la démarcation d'un appareil psychique différencié et les premières relations objectales marquées par l'ambivalence.

  Si l'on suit par ailleurs LAPLANCHE et PONTALIS, le clivage n'est pas à proprement parler un mécanisme de défense, mais plutôt une manière de faire coexister deux procédés de défense. Selon les circonstances, il est à supposer que c'est la prévalence du rôle structurant ou défensif qui fera de ce clivage "réussit", un moteur de développement ou un obstacle à la croissance psychique.

 

                Les deux auteurs du vocabulaire de la psychanalyse présentent dans deux articles différents le clivage de l'objet et le clivage du Moi, apparus dans la littérature de la psychanalyse dans des moments différents.

  Le clivage du moi est le terme employé par Sigmund FREUD pour désigner un phénomène bien particulier qu'il voit à l'oeuvre surtout dans le fétichisme et les psychoses : la coexistence au sein du Moi, de deux attitudes psychiques à l'endroit de la réalité extérieure en tant que celle-ci vient contrarier une exigence pulsionnelle : l'une tient compte de la réalité, l'autre dénie la réalité en cause et met à sa place une production de désir. Ces deux attitudes persistent côte à côte sans s'influencer réciproquement. Les études de JANET, de FREUD et de BREUER sur l'hystérie les font envisager très tôt  (1894 par FREUD) un "clivage de la conscience". Les opinions qu'ils en ont divergent, FREUD discutant de la notion d'inconscient comme séparé de la conscience, JANET analysant ce qu'il appelle "la faiblesse de la synthèse psychologique" et BREUER décrivant "l'état hypnoïde" et l'"hystérie hypnoïde". Pour Sigmund FREUD, le clivage est le résultat du conflit et cela pose la question : pourquoi, comment le sujet conscient s'est-il séparé d'une partie de ses représentations? Nous trouvons principalement dans les articles Fétichisme de 1927, Le clivage du moi dans le processus de défense de 1938 et dans l'Abrégé de psychanalyse de 1938, l'essentiel de ses conceptions à ce sujet. 

   Le clivage de l'objet est le mécanisme décrit par Mélanie KLEIN et considéré par elle comme la défense la plus primitive contre l'angoisse : l'objet, visé par les pulsions érotiques et destructives est scindé en un "bon" et un "mauvais" objet qui auront alors des destins relativement indépendants dans le jeu des introjections et des projections. Le clivage de l'objet est particulièrement à l'oeuvre dans la position paranoïde-schizoïde où il porte alors sur l'objet total. Le clivage des objets s'accompagne d'un clivage corrélatif du Moi en "bon" Moi et "mauvais" Moi, le Moi étant pour l'école kleinienne essentiellement constitué par l'introjection des objets. Si les conceptions de Mélanie KLEIN se réclament de certaines indications de Sigmund FREUD concernant les origines de la relation sujet-objet (Moi-plaisir, Moi-réalité), elles constituent un apport très original dans la psychanalyse et se déploient dans la description des bons et mauvais objets et des positions paranoïde et dépressive.

 

             Sophie de MIJOLLA-MELLOR s'attache aux différents emplois de la notion de clivage en psychanalyse et en psychiatrie. Le dictionnaire international de la psychanalyse distingue nettement, comme LAPLANCHE et PONTALIS, le clivage du Moi et le clivage de l'objet, le premier étant tout simplement introduit dans l'étude du Moi de manière globale. De plus, il aborde les notions de clivage vertical et horizontal.

  Sophie de MIJOLLA-MELLOR montre bien la genèse de la notion de clivage chez Sigmund FREUD. Dans un texte de 1894, Les psychonévroses de défense, celui-ci écrit : "Les patients que j'ai analysés, en effet, se trouvaient en état de bonne santé psychique, jusqu'au moment où se produisit dans le vie représentative un cas d'inconciliabilité, c'est-à-dire jusqu'au moment où un événement, une représentation, une sensation se présenta à leur Moi, éveillant un affect si pénible que la personne décida d'oublier la chose, ne se sentant pas la force de résoudre par le travail de pensée la contradiction entre cette représentation inconciliable et son Moi".  Dans le texte Le clivage du Moi dans les processus de défense de 1938, il qualifie de ruse la réaction de l'enfant face à un danger, pour arriver à satisfaire la pulsion et respecter la réalité en même temps. Ce dernier texte ouvre la voie à une conception du clivage qui concerne non seulement le fétichisme, les psychoses et les névroses, mais l'ensemble de la vie psychique, ce qui est achevé dans L'Abrégé de psychanalyse de 1938.

Jacques LACAN développe par la suite l'espèce de clivage énergétique qui caractérise la psychose, traduite par forclusion. Mais c'est surtout Mélanie KLEIN qui donne une connotation dramatique au clivage (clivage de l'objet), dans une phase schizo-paranoïde qui se déroule selon elle chez tous les très jeunes enfants. Bon et mauvais objets s'établissent. L'appui du Moi sur le bon objet et la démarche de réparation de l'objet détruit permettent ultérieurement de dépasser en partie ce clivage. Cependant, le clivage de l'objet est indissociable d'un clivage du Moi en un bon et un mauvais Moi, selon l'introjection des objets clivés correspondants. Le clivage peut se montrer difficile à dépasser lorsqu'il s'établit entre un très mauvais objet et un objet idéalisé. Toute la pathologie de l'idéalisation s'ouvre ici avec ses multiples facettes cliniques. Les successeurs de Mélanie KLEIN, Wilfred BION et Donald WINNICOTT, complètent et approfondissent cette notion du clivage.

   D'autres psychanalystes mettent en doute la validité d'une telle conception dès les tout premiers stades du développement antérieurs à l'acquisition du langage (Sigmund FREUD et Edward GLOVER entre autres). Mais Mélanie KLEIN estime ne pas faire autre chose que ce que font les autres psychanalystes en extrapolant à la petite enfance des découvertes faites à partir de l'analyse d'enfants plus âgés. (Robert HINSHELWOOD)

   Arnold GOLDBERG part du fait que la psyché est souvent illustrée de façon imagée et le clivage est l'une des façons de la représenter. "Si le clivage est horizontal, on s'en sert pour mettre en évidence une division entre le haut et le bas. S'il est vertical, il doit montrer une séparation côte à côte. Le premier clivage, horizontal, représente de refoulement. Le second, vertical, peut être considéré comme une représentation du déni. Un clivage horizontal, la barrière du refoulement, sépare les matériaux inconscients des contenus préconscients, tandis que le clivage vertical divise pour l'essentiel un matériau plus ou moins accessible à la conscience". L'auteur reprend donc la première topique de Sigmund FREUD et explique que si les idées freudiennes sur le refoulement et les forces qui l'entretiennent sont familières, l'idée d'un clivage vertical est un peu moins connue. Selon Heinz KOHUT (1913-1981) (1971, Le Soi  : la psychanalyse des transferts narcissiques), l'introducteur en psychothérapie du terme empathie,  ce dernier clivage se caractérise par l'existence côte à côte d'attitudes disparates en profondeur. Généralement, un versant de cette existence parallèle est jugé plus en accord avec la réalité, tandis que l'autre peut être jugé infantile ou tourné vers une gratification immédiate. "L'une des façons de considérer ces attitudes parallèles de la personnalité consiste à dire que la réaliste est mieux structurée et/ou est plus neutralisée tandis que l'autre est relativement peu structurée et/ou non neutralisée. Ce secteur moins structuré est parfois impliqué dans un fantasme, mais avec encore moins de structure il peut déboucher sur une action manifeste (L'auteur pense t-il à quelque chose qui ressemble aux conditions du passage à l'acte?). Tel est le cas dans des troubles de comportement comme les addictions (dépendances - à la drogue par exemple ou encore au jeu), la délinquance et les perversions. Avec un clivage horizontal, le matériau infantile et non structuré est tenu en respect. Avec un clivage vertical, il parvient à s'exprimer. Le comportement pathologique est la manifestation de ce secteur clivé."

 

      Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON rappelle que si le terme Clivage a été introduit par Sigmund FREUD en 1927 pour désigner un phénomène propre au fétichisme, à la psychose puis à la perversion en général, les notions de Spaltung (clivage), de dissociation et de discordance furent d'abord développés à la fin du XIXe siècle par toutes les doctrines qui étudiaient l'automatisme mental, l'hypnose et les personnalités multiples. "De Pierre Janet à Josef Breuer, tous les cliniciens de la double conscience (y compris le jeune Freud) voyaient dans ce phénomène de coexistence de deux domaines ou de deux personnalités s'ignorant mutuellement une rupture de l'unité psychique qi entrainait un trouble de la pensée et de l'activité associative et conduisait le sujet à l'aliénéation mentale et donc à la psychose. C'est dans ce cadre qu'Eugen Bleuler fit de la Spaltung le trouble majeur et primaire de la schizophrénie (du grec skhizein : fendre), c'est-à-dire de cette forme de folie caractérisée par une rupture de tout contact entre le malade et le monde extérieur. Un an plus tard, le psychiatre français Philippe Chaslin (1857-1923) appela "discordance" un phénomène identique auquel il donna le nom de folie discordante."

 C'est en partant de cette terminologie que FREUD est conduit à introduire la dissociation dans le Moi. Dans le cadre de sa deuxième topique et d'une réflexion sur le déni et le fétichisme, il forge donc le terme de clivage du Moi (Ichspaltung). Par là, il ramène la discordance au coeur du Moi, alors que la psychiatrie dynamique la situait entre les deux instances et la caractérisait comme un état d'incohérence plutôt que comme un phénomène structural. Plus tard, Mélanie KLEIN reprend la notion freudienne pour déplacer le clivage vers l'objet et élaborer ainsi sa théorie des bons et mauvais objets, tandis que Jacques LACAN, marqué par la tradition psychiatrique française, emploie d'abord en 1923 le terme de discordance pour définir une différence (de la folie) par rapport à une norme. 20 ans plus tard, il forge une collection de mots pour désigner les différentes modalités d'un clivage non seulement du Moi mais du sujet. Dans le cadre de sa théorie du signifiant, il montre que le sujet humain est divisé deux fois - une première instance séparant le Moi imaginaire du sujet de l'inconscient, et une deuxième s'inscrivant à l'intérieur même du sujet de l'inconscient pour représenter sa division originelle. Cette deuxième division, il l'appelle "refente" d'après l'anglais fading (to fade : perdre sa luminosité), afin de rendre l'idée d'évanouissement (du sujet et de son désir), proche de ce qu'Ernest JONES appelle aphanisis. Comme Mélanie KLEIN, LACAN étend la notion de clivage à la structure même de l'individu dans sa relation à autrui, alors que FREUD, tout en ouvrant la voie à ce type de généralisation, l'a essentiellement utilisée dans la clinique de la psychose et de la perversion.

 

      Alain FINE, de son côté, lie le clivage du Moi au déni. Rappelant que le clivage est un terme employé par FREUD pour désigner un phénomène bien particulier qu'il voit à l'oeuvre surtout dans le fétichisme et les psychoses : la coexistence au sein du Moi de deux attitudes psychiques à l'endroit de la réalité extérieure en tant que celle-ci vient contrarier une exigence pulsionnelle ; l'une tient compte de la réalité, l'autre dénie la réalité en cause et met à sa place une production du désir. Ces deux attitudes persistent côte à côte sans s'influencer réciproquement.

Si le terme de spaltung était déjà employé en psychiatrie dans le sens large de "division" (de conscience, de la personnalité, par exemple), il devient pour FREUD, le résultat d'un conflit, d'un conflit intrapsychique. En introduisant ce terme de clivage, il s'est d'ailleurs demandé (1938) si ce qu'il apportait là était "depuis longtemps connu et allait de soi ou bien tout à fait nouveau et surprenant".

Lorsqu'il analyse dans la clinique les psychoses et le fétichisme, FREUD dégage l'existence d'un mécanisme spécifique, le déni (Verleugnung), dont le prototype est le déni de castration. Il s'agit bien d'un déni de réalité, mais pas de toute la réalité, même dans les psychoses graves, il existe donc aussi un clivage. Existent deux attitudes psychiques : "... l'une qui tient compte de la réalité, l'attitude normale, l'autre qui, sous l'influence des pulsions, détache le Moi de la réalité". C'est cette seconde attitude qui se traduit dans les productions néo-délirantes. Les fétichistes, eux, d'une part dénient le fait de leur perception qui leur a montré le défaut de pénis dans l'organe génital féminin et se défendent de cette "angoisse de castration" par la création d'un fétiche, substitut du pénis de la femme, mais surtout de la mère ; mais d'autre part, ils reconnaissent le manque de pénis chez la femme dont ils tirent les conséquences correctes.

"Après FREUD, écrit encore Alain FINE, il a fallu encore du temps pour détacher le déni de la négation, du temps pour mieux comprendre le mécanisme de la projection (qui devait faire partie d'un chapitre spécial de la Métapsychologie), du temps aussi pour complexifier l'approche freudienne de la Verleugnung, à l'éclairage des données contemporaines du déni, du désaveu ou de la forclusion et selon des hypothèses entrant dans des cadres théoriques différents (par exemple la forclusion lacanienne).

Notre auteur signale que dans son livre Le travail du négatif, A. GREEN (1993) rassemble sous la dénomination de "défenses primaires" (différentes de celle de mécanismes primaires) ces procédés qui, à la différence des autres, "auraient tous un objet commun : le traitement par oui ou par non de l'activité psychique tombant sous sa juridiction (du Moi) (...), au coeur du travail du négatif mais aussi travaillant au-delà de la sphère du Moi. Peut-être sont-ils au service de la défense, vue sous un angle très large, mais il se mettent aussi au service de la désorganisation".

Nulle part, signale enfin Alain FINE, FREUD n'associe, par exemple, le déni avec la notion de défense, bien qu'il soit un processus actif de méconnaissance visant à préserver un certain agencement du psychisme alors qu'il pose ce concept comme premier temps de la psychose. Il rappelle aussi que FREUD généralise la portée de sa Spaltung qui, partie du clivage limité dans le fétichisme, est étendue jusqu'aux formes poussées qu'il prend dans les psychoses. Dans le long chapitre du livre cité de 1993, A. GREEN traite du clivage allant du désaveu au désengagement.

 

Arnold GOLDBERG, article Clivage vertical et horizontal ; Robert D HINSHELWOOD, article Clivage de l'objet et Sophie de MIJOLA-MELLOR, article Clivage, dans Dictionnaires international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976. Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003. Alain FINE, Expression et aménagement du pulsionnel, dans Psychanalyse, Sous la direction de Alain de MIJOLLA et de Sophie de MIJOLLA MELLOR, PUF fondamental, 1996. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de psychanalyse, Le livre de poche, Fayard, 2011.

 

  PYCHUS

 

Relu et complété le 27 avril 2020

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commentaires

Lilly 28/03/2012 09:58

merci le début de ton article m'a un peu aidé pour définir le clivage dans mon devoir (les concepts dans le cas du Président Screber de Freud)
bonne journée

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