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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 14:25

        Avec les guerres dynastiques et de conquêtes incessantes du XVIIème siècle et les différentes politiques de préférence économique des Etats en Europe, émerge soit ouvertement (comme en Angleterre) soit de manière plus ou moins clandestine et polémique (en France), le libéralisme économique. D'abord pensée diffuse qui supporte les plaintes et les contestations, aux entraves mis au commerce comme aux conséquences des ravages causés par les guerres elles-mêmes, elle se constitue en corps de pensée, progressivement pour dominer ensuite tout le XVIIIème, dit siècle des Lumières. Libéralisme politique (contre les absolutismes monarchiques) et libéralisme économique (pour le libre-échange) s'alimentent mutuellement : ils sont en commun de réclamer de moins en moins d'interventions de l'Etat dans les affaires des personnes, même si on lui demande toujours d'assurer la sécurité...de la propriété. 

Il se développe une thèse du "doux commerce" qui s'oppose à l'exaltation de la violence guerrière. 

Il s'agit-là ce que les auteurs appellent le libéralisme classique, bien avant l'école autrichienne d'économie (MENGER, HAYEK) qui reprend les idées du libéralisme à partir de 1870. Ce libéralisme classique est directement issu d'une critique du mercantilisme comme entrave au commerce.

 

           Cette qualification du doux commerce apparaîtrait pour la première fois dans un manuel publié en 1675 par Jacques SAVARY (1622-1690), Le parfait négociant, mais c'est MONTESQUIEU (1689-1755), dans l'Esprit des lois de 1748 entre autres, que cette qualification s'assoie comme doctrine.(Armelle LEBRAS-CHOPARD). 

  Dans la quatrième partie de cette dernière oeuvre, Livre vingtième, sur Des lois dans le rapport qu'elles ont avec le commerce considéré dans sa nature et ses distinctions, au Chapitre premier Du commerce, nous pouvons lire : "Les matières qui suivent demanderaient d'être traitées avec plus d'étendue ; mais la nature de cet ouvrage ne le permet pas. (...). Le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c'est presque une règle générale, que partout où il y a des moeurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des moeurs douces. Qu'on ne s'étonne donc point si nos moeurs sont moins féroces qu'elles ne l'étaient autrefois. Le commerce a fait que la connaissance des moeurs de toutes les nations a pénétré partout : on les a comparées entre elles, et il en a résulté de grands biens. On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les moeurs, par la même raison que ces lois perdent les moeurs. Le commerce corrompt les moeurs pures : c'était le sujet des plaintes de Platon ; il polit et adoucit les moeurs barbares, comme nous le voyons tous les jours." 

MONTESQUIEU poursuit dans le second chapitre De l'esprit du commerce : "L'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. Mais, si l'esprit de commerce unit les nations, il n'unit pas de même les particuliers. Nous voyons que dans les pays où l'on est affecté que de l'esprit du commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l'humanité demande, s'y font ou s'y donnent pour de l'argent. L'esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d'un côté au brigandage, et de l'autre à ces vertus morales qui font qu'on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu'on peut les négliger pour ceux des autres. La privation totale du commerce produit au contraire le brigandage qu'Aristote met au nombre des des manières d'acquérir. L'esprit n'en est point opposé à de certaines valeurs morales : par exemple l'hospitalité, très rare dans les pays de commerce, se trouve admirablement parmi les peuples brigands.(...)". Par la suite, c'est surtout sur le seul aspect du commerce facteur de paix que les propagateurs du libéralisme insistent ; ils laissent de côté toute une analyse bien plus nuancée chez MONTESQUIEU.

 

     Même au plus fort du mercantilisme, même parmi ceux qui en sont les propagateurs, comme Jean BODIN (1529-1591), existe parfois (pour ce dernier dans la Réponse à M. de Malestroit - 1578), cette perception du commerce comme ayant un effet pacificateurs, voire civilisateur. Liberté des échanges et fraternité des nations sont placés sur le même plan et sont présentés comme un devoir de la charité chrétienne, même si par ailleurs, (dans les Six Livres de la République par exemple) le ton est à la nécessaire expansion de l'Etat. Les auteurs proches du pouvoir royal ne manquent pas d'esprit d'opportuniste... BOISGUILBERT, parmi d'autres auteurs réclament, devant la misère paysanne et la baisses du revenu dans les campagnes, l'abaissement des barrières douanières. Il prend conscience de l'interdépendance des activités dans un système marchand généralisé (Le Détail de la France - 1695) et réclame la liberté des prix et la liberté du commerce extérieur (Testament politique de M de Vauban - 1712). 

 

      François QUESNAY (1694-1774) dans sa République commerciale universelle comme dans de nombreux autres écrits, plaide pour la liberté de commerce entière. Il veut démontrer que la puissance réelle de l'Etat ne croît pas en fonction directe des effets des dépenses de l'armée mais du volume des transactions. Ses Maximes générale du gouvernement économique d'un royaume agricole mettent l'accent, après avoir réaffirmer la nécessité d'un Etat qui garantisse la sûreté de la propriété, fondement essentiel de l'ordre économique de la société, sur la modération de l'impôt et sur la liberté de riches travailleurs de cultiver leur champ et de vendre librement le produit de ses récoltes. "Qu'on maintienne l'entière liberté du commerce, car la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à l'Etat, consiste dans la pleine liberté de la concurrence" (maxime 25). Le chef de l'école économiste, de ceux qui se nomment eux-mêmes "économistes", le fondateur de l'école physiocrate soutient que les principes de paix se déduisent de l'ordre naturel et immuable de l'univers, d'où la non nécessité de les organiser. De nombreux auteurs, propagandistes intéressés, comme Pierre Samuel Dupont de NEMOURS (1739-1817) et Pierre-Paul Le Mercier de la RIVIERE (1720-1793) (dans L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques - 1767) relaient cette perception des choses. Ils le font souvent dans les loges maçonniques qui fleurissent en Europe et ils appartiennent aux "Lumières" qui préparent politiquement la remise en cause de l'absolutisme royal.

Ils ne font pas l'impasse, intellectuellement, sur l'existence des guerres : François QUESNAY distingue bien le commerce aux effets pacificateurs des agissements des commerçants stériles (entendre voulant monopoliser, garder le "privilège" d' une activité). 

 

       Adam SMITH (1723-1770), considéré comme le fondateur de l'économie politique, en tient compte également, comme dans son livre-phare, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Il y montre l'harmonie possible entre l'intérêt général et les intérêts particuliers, dans le cadre de l'Etat avec ses nécessaires dépenses de défense. Disciple de HUME, il développe l'idée d'un ordre social fondé sur la recherche des intérêts individuels ; il souligne et approfondit la notion de sympathie ; il justifie la jouissance de la grandeur et des richesses dont bénéficient quelques-uns, et met en avant - nouvel avatar de Dieu, garant de l'harmonie universelle - la "main invisible".

Ce qu'il introduit surtout, c'est un changement de perspective en économie, en terme d'objectifs : il ne s'agit plus de faire une politique économique pour faire entrer l'argent nécessaire aux guerres dans les caisses de l'Etat, mais une économie politique, de faire une économie à l'intérieur d'une nation afin d'augmenter sa richesse. Il attaque le mercantilisme en tant que système qui se focalise sur la circulation monétaire et dénonce les entraves aux importations. Seule la liberté de commerce permet d'établir une balance commerciale saine. Le libéralisme d'Adam SMITH ne résout pas la difficulté de faire entrer la liberté de commerce dans un monde où les guerres sont encore monnaie courante. Il s'agit toujours d'établir une harmonie, une équilibre délicat entre de nécessaires dépenses militaires, qui s'accroissent énormément avec les progrès techniques et le libre exercice du commerce.

 

 

         Jeremy BENTHAN (1748-1832), notamment dans Principes de législation d'économie politique (réédition de 1888 par les éditions Guillaumin), tient compte également de cet équilibre, de cette adéquation entre les intérêts des nations à la paix, mais à l'inverse des physiocrates, il prévoit une organisation internationale et des institutions qui permettent de favoriser cette adéquation qui est loin pour lui d'être naturelle. 

 

             Face à ces difficultés de parvenir à établir la liberté du commerce dans un environnement encore guerrier, la thèse du doux commerce est pratiquement abandonnée dès la fin du XVIIIème siècle. Les pensées économiques s'orientent plutôt vers une réflexion sur les similitudes entre stratégies économiques et stratégies militaires. Toutefois, même en pleine tension internationale, comme pendant les pires moments de la guerre froide, des auteurs comme Samuel PISAR (Les armes de la paix -1970) mettent en avant les vertus pacifiques du commerce.

 

            Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000 ; Armelle LE BRAS-CHOPARD, La guerre, Théories et idéologies, Montchrestien, 1994 ; Adam SMITH, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Gallimard, 1976 ; François QUESNAY, Physiocratie, GF-Flammarion, 1991 ; MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, Gallimard, 1970.

 

                                                                                                                                ECONOMIUS

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Published by GIL - dans ECONOMIE
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