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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 13:28

   Un malaise, voire une crise de confiance entre milieux militaires et pouvoir politique s'exprime dans le retard inhabituel des commentaires venant des responsables de la défense sur le dernier Livre Blanc (2013). Ainsi la Revue Défense Nationale ne fait part des réflexions venant de ces milieux militaires qu'en novembre, et elle le fait dans la vision d'ensemble de la Planification de défense. En France, comme dans de nombreux autres pays existent d'une part un ensemble de textes qui fixent la doctrine officielle de défense (Livre blanc) et d'autres textes de référence, qui définissent la Programmation Militaire. Normalement ces Lois de Programmation Militaires suivent les orientations, en termes de matériels, d'effectifs et de budgets, définies dans le Livre Blanc. Mais il semble bien que les impératifs financiers prennent le pas sur les orientations stratégiques. Alors quauparavant, on pointait, dans les Rapports d'informations, notamment parlementaires, les insuffisances en matière de moyens pour atteindre les objectifs, il semble bien qu'on dérive actuellement, faute sans doute de menaces réelles sur le plan militaire à strictement parler, vers une adaptation des objectifs aux moyens. Ce que l'on constate - douleureusement - dans beaucoup d'autres domaines (Santé, Education, voire Police...), où les objectifs fixés ne sont plus atteints ou le sont partiellement faute de budgets adéquats, les milieux militaires - qui ont déjà dû accepter la réforme au niveau des effectifs (suppression, suspension du service militaire et suppression de bases militaires) - commencent à trouver un peu douloureuses les restrictions auxquelles les soumettent les autorités politiques, même si par ailleurs, elles continuent de place la barre des ambitions d'objectifs assez haut. Ce qui peut être lancinant, même si on accepte, ou approuve les réductions de dépenses militaires, c'est l'absence de débat réelle sur les objectifs et le recentrage des préoccupations sur les moyens financiers.

 

   Alain GOLDEFY, Président du Comité d'études de défense nationale, directeur de la Revue Défense Nationale, constate le fait de "la séquence accélérée que nous venons de vivre en un peu plus d'un l'an, de l'élection présidentielle, au Livre Blanc et à la Loi de programmation, met en réalité en musique la juxtaposition complece de temps naguère séparés : celui de la démocratie, désormais fixé à cinq ans pour le chef des armées, celui du Livre Blanc, recueil de l'analyse stratégique et des enjeux induits pour la France, celui de la Loi de programmation sur six ans qui doit s'inscrire dans la durée bien plus longue des équipements et des personnes, celui enfin de l'annualité budgétaire. Nos alliés n'échappent pas à cette horloge infernale. Le Quadriennal Defence Review (QDR) américaine se fait au rythme de l'élection présidentielle, la Strategic Defense Review (SDR) britannique dans le tempo politique moins formel de nos voisins anglais. C'est un exercice de plus en plus difficile. Au fil du temps la France a programmé ses équipements, puis ses effectifs, puis l'ensemble de ses moyens humains et matériels. La guerre froide, la chute du mur, la mondialisation, la crise en ont donné successivement le ton."

Il pointe les éléments qui rendent précisément pénibles cet exercice :

- l'économie. "L'itération du souhaitable vers le possible était naguère filtré au tamis de plus en plus serré des finances publiques. En 2013, à cause de la crise financière mondiale de 2008 et de ses conséquences dans tous les domaines, l'économie au sens large entre enfin (mais on soupçonne-là de l'ironie...) dans le Livre Blanc. Seule une économie positive pourra faire sortir du cercle infernal de la dette, de la dépense publique et du déficit d'exploitation alors que l'inflation ne peut plus servir de remède dans un monde ouvert. (...) C'est un grand pas vers la modernité qu'il faut accompagner." Les observateurs militaires, dont certains s'expriment dans le même numéro de la Revue semblent moins tenus par une certaine réserve à ce sujet...

- le risque nouveau de la faiblesse. "Les armées toujours dédiées à l'intervention continueront d'être esposées au jugement des observateurs, c'est leur gloire mais aussi leur talon d'Achille. Trop affaiblies dans leurs capacités militaires, elles donneraient une image de faiblesse, certes relative (toujours cette réserve...), mais aux effets destructeurs à terme quant à notre capacité à intervenir politiquement dans les affaires du monde qui touchent à notre sécurité." Il recommande d'écouter à cet égard les doléances de plus en plus pressantes des echefs militaires...

- les capacités de la défense (sur tous les plans : dissuasion, renseignement, cyberguerre, espace, forces spéciales...) suivent de plus en plus difficilement les objectifs fixés, notamment pour l'Armée de Terre. "Comme le contrat capacitaire de l'intervention de l'intervention extérieure est celui qui fixe les bornes physiques des moyens conventionnels, c'est ce contrat qui est réduit par l'économie, et à l'intérieur, ce sont les forces peu versatiles ou à usage unique qui sont réduites et les effectifs associés qui sont supprimés."

- le nucléaire constitue le point sans doute le plus sensible :"Toutes les opérations militaires se sont déroulées depuis (l'opération de Suez de 1956) sous cette ombrelle, et nos adversaires le savent et le respectent. Croire en outre que la réduction - mais laquelle? - du format permettrait de transférer vers d'autres systèmes de force les crédits dégagés est irréaliste pour ne pas dire irresponsable." 

- les hommes et les femmes de la défense "constituent la vraie richesse de notre armée". Il souligne leur adaptabilité, leur esprit de combat, leur soumission aux réformes, mais il met en garde contre des "toilettages" "indispensables", mais... Il n'en dit vraiment pas beauocup à ce sujet, semblant réserver aux autres auteurs une teneur des propos très critiques à cet égard. 

 

   Jacques TOURNIER, Conseiller maître à la Cour des comptes, Rapporteur général de la Commission du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013, indique, que, contrairement aux processus d'élaboration du Livre blanc des éditions précédentes (1972, 1994, 2008) qui faisaient suite à des évolutions majeures (constitution de force de frappe, chute du mur de berlin, attentats du 11 septembre 2001), celui pour 2013, s'inscrit dans une perspective d'adaptation à la situation financière, "le modèle d'armée projeté par le précédent Livre Blanc n'étant plus atteignable". Le monde bouge tellement vite qu'un document comme le Livre Blanc, document qui "définit" une doctrine, remplit difficilement son office. Et son articulation avec la Loi de Programmation Militaire, du coup doit changer. Jacques TOURNIER semble souhaiter l'élaboration d'un outil qui lie d'un seul tenant "une vision stratégique, un modèle d'armée et la déclinaison des conditions physico-financiers à sa réalisation".

 

   Jacques LAUXADE, Amiral (cadre de réserve) et Ancien chef d'état-major des armées de 1991 à 1995 constate que, dans un irdre international et économique perturbé, "l'impératif budgétaire (...) commande désormais le processus qui détermine le rythme (des Livres Blancs). Il espère, entre les lignes, que cela ne  va pas aggraver (pardon, fragiliser)  la situation de l'appareil de défense et compte sur la future Loi de Programmation Militaire pour ne pas modifier plus encore la proportion du personnel civil dans les activités de soutien, ce qui risque "de mettre gravement en en cause la disponibilité opérationnelle des forces". Il redoute "qu'aujourd'hui que tant les contraintes budgétaires que les changements inappropriés d'organisation qui sont envisagés et qui amplifient dangereusement la marginalisation des armées ne viennent gravement remettre en cause l'efficace à terme de nos force et faire disparaitre l'atout essentiel que celles-ci représentent pour notre pays."

 

    C'est précisément sur les disposition encore en débat de la Loi de Programmation Militaire 2014-2019 que Robert CARMONA, Général, et Vincent DESPORTES, Général (cadre de réserve) expriment leurs inquiétudes.

Devant être votée fin décembre 2013, cette Loi est régie, pour l'instant, de quatre principes :

- La préservation de l'autonomie stratégique en matière nucléaire : livraison du missile M51.2, mise en service du laser Mégajoule, lancement des travaux d'élaboration du futur sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) de 3e génération, développement pour le renseignement du satellite Ceres (lancement en 2019)... Outre le renforcement des capacités actuelles, il s'agit de consolider la capacité de la France à intervenir au sein d'une coalition, en développant des moyens de frappes précises dans la profondeur, avec la livraison de 250 missiles de croisière ou la révision du missile Scalp à mi-parcours ;

- Le maintien de la cohérence du modèle par rapport aux situations dans lesquelles la France est susceptible de s'engager. Avec la livraison de matériels conventionnels : frégates, sous-marins d'attaque... et la prolongation des Mirage 2000. A noter des investissements dans le domaine nucléaire, biologique et chimique, pour renforcer des capacités de protection du pays ;

- La distinction des forces et de leur entrainement en fonction des missions : dissuasion, protection, gestion de crise, coercition ;

- L'affectation d'un noyau de capacités polyvalentes et rares à plusieurs missions, mutualisation inter-armées et dans le cadre de l'Europe de la défense.

Jusqu'à quel point les dépenses de défense sont-elles réellement sanctuarisées? Sans compter les habituels retards constatés les décennies précédentes sur un matériel ou un autre, les reports déjà effectués (pour le Rafale par exemple) risquent de devenir la règle. Les mesures de restructuration, toujours dans le sens de la réduction des effectifs et des bases militaires, font craindre par les observateurs en fait une réduction claire des capacités d'intervention.

Pour Robert CARMONA, "la dégradation de l'outil de défense est constante depuis une bonne dizaine d'années. Si elle était attendie, l'annonce des nouvelles restructurations faite par le ministre de la défense fait ressurgir le spectre du "déclassement" de l'institution militaire. En dix ans, une fois qu'auront été appliquées jusqu'au bout les deux dernières réformes, celle-ci aura vu diminuer de moitié ses forces conventionnelles. Proportionnellement, le ministère de la Défense, dont le budget a été officiellement sanctuarisé par François Hollande, aura davantage contribué que les autres à l'effort budgétaire. C'est ainsi que la Défense va assumer 60% des suppressions de postes prévus au budget 2014, alors qu'elle représente 10% des emplois publics de l'Etat!"  Selon Camille GRAND, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, "parmi les puuissances européennes, la France est (...) l'un des rares qui tentent de maintenir un effort de défense cohérents avec un environnement stratégique incertain et un certain niveau d'ambition militaire." Mais en dépit d'une ambition affichée d'être toujours une puissance de premier rang (en favorisant, dans une formule décidément passe-partout, la qualité à la quantité), "sur le plan géostratégique, selon Robert CARMONA, "ce nouveau modèle d'armée est centré sur la périphérie de l'Europe et peut fonctionner à peu près pour des opérations ponctuelles dans le bassin méditerranéen et en Afrique de l'Ouest. Il risque, en revanche, de rencontrer ses limites pour des opérations plus lointaines, surtout si elles sont ambitieuses en volume et en durée. De même, le risque de ne plus être demain en mesure de mener simultanément plusieurs opérations exigeantes." Pointe donc le risque de déclassement stratégique, non par rapport à d'autres pays européens, dont les armées subissent parfois des réductions plus drastiques encore, mais par rapport aux Etats-Unis, à la Chine, à la Russie...

Pour Vincent DESPORTES, au ton encore plus critique, "malgré les discours rassurants, la défense n'a pas été préservée". Pour lui, la LPM "va aggraver les trois défauts majeurs de notre défense militaire : son "manque d'épaisseur stratégique", ses "discontinuités capacitaires" et son "définicit d'autonomie stratégique"."

 

        A l'antienne de ces voix, Jacques PERGET, Contrôleur général des armées, et Guillaume FONOUNI-FARDE, Membre de la chaire "Economie des Partenariats Public-privé et enseignant à l'Université Paris I et à Csciences Po Paris, plaident pour le retour de l'"Etat stratège" dans le domaine de l'industrie de défense. Gilles LELONG, Chef du bureau du droit européen au ministère de la défense, de son côté, montre des progrès, qui apparaissent finalement très lents, du côté de la mutualisation des doctrines et des moyens de défense en Europe, dans le cadre de l'Union Européenne.

Eric de LA MAISONNEUVE présente, quant-à-lui, un portrait plutôt pessimiste et met l'accent sur un désintérêt des Européens (entendre des Etats de l'UE) pour la défense. On peut lire sous sa plume : "Les choix politiques qui ont été faits depuis vingt ans ont eu constamment pour objet de faire des formes armées un corps professionnel de haute qualité, équipé et entrainé pour des actions opérationnelles, en clair, "pour faire la guerre", au détriment de toutes les activités connexes qu'elles exerçaient auparavant en raison d'effectifs pléthoriques dus à la conscription. Ayant hérité des structures et des installations - vieilles comme la République - d'une armée nationale nombreuse répartie sur la quasi-totalité du territoire pour un coût d'occupation des garnisans devenus aberrant, l'armée professionnelle actuelle éprouve de grandes difficultés à changer de posture, pour des raisons qui lui sont propres et aussi à cause de considérations politiques qui lui échappent et que gênent considérablement sa refondation". 

 

Revue Défense Nationale, Novembre 2013, Dossier Planification de défense.

 

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