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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 10:14
            Le général Lucien POIRIER, un des théoricien et des fondateurs de la stratégie française de dissuasion, est l'auteur d'ouvrages clé dans ce domaine. Croyant jusqu'au bout à la vertu rationalisante de l'atome, même dans le cas d'une prolifération de ces armements nucléaires qui restent terrifiant, qu'elles que soient leur miniaturisation, il participe tout au long de sa carrière à l'élaboration et à la défense de la doctrine de dissuasion du faible au fort, avec Pierre GALLOIS, AILLERET ou BEAUFRE, pour citer les principaux initiateurs.

         Ses ouvrages, dont la plupart exige une lecture attentive et avertie, touchent à la fois à la stratégie nucléaire proprement dite et à la théorie de la stratégie. Théorie de la stratégie nucléaire d'une puissance moyenne (1966) et Des stratégies nucléaires (1977, réédité en 1988), plusieurs fois remanié par ce perfectionniste rigoureux loin des projecteurs de l'actualité, examinent en effet plus spécifiquement les questions nucléaires, tandis que les Essais de stratégie théorique (1983), Les voies de la stratégie (1985), La Crise des fondements (1994) et Le Chantier stratégique (1997, réédité en 2008) élargissent les horizons jusqu'à tous les aspects de la stratégie. Dans tous ces ouvrages, l'auteur ne cesse d'approfondir le sens et les évolutions de la stratégie, élaborant ce qu'il appelle une boite à outils, "aussi rigoureuse que celle d'une science de la nature" (Gérard CHALIAND). Citons également La Réserve et l'attente : l'avenir des armes nucléaires françaises, écrit avec François GÉRÉ (Economica, 2001).

      Des stratégies nucléaire, qui prolonge son premier ouvrage-clé, Théorie de la stratégie nucléaire d'une puissance moyenne, est un des livres les plus clairs qui aient été publiés dans ce domaine et demeure certainement une référence pour étudier les stratégies nucléaires américaines, soviétiques et françaises. Publié en pleine crise des euromissiles, mal reçu évidemment par le mouvement pacifiste et les mouvements de paix, Des stratégies nucléaires couvre toute la période depuis les origines, juste après les explosions nucléaires d'Hiroshima et de Nagasaki en Japon, jusqu'à cette crise précisément des euromissiles.
Rappelons qu'il s'agissait à l'époque d'une phase de la course aux armements entre États-Unis et Union Soviétique visant à installer sur le territoire européen, dans leurs sphères d'influences respectives, des armements nucléaires dites de moyenne portée, s'adressant à des cibles situées en Europe et dans la partie européenne de l'URSS.
 
Dans le chapitre Genèse, on peut lire : "Au concept de pouvoir égalisateur (de l'atome) trop radical et prêtant à équivoque, je crois préférable celui de pouvoir compensateur ou réducteur : l'arme nucléaire réduit les inégalités de puissance militaire entre États dans la mesure où ils peuvent définir un domaine stratégique, nécessairement borné, dans lequel elle interviendrait effectivement, mais là seulement, comme un facteur compensateur des inégalités des puissances totales : la stratégie de dissuasion nucléaire, dite du faible au fort, repose sur ce principe." Cet axiome, selon lui, justifie à lui seul la prolifération nucléaire.
 Ce livre comporte de nombreuses explications  du jargon employé par les spécialistes, de nombreuses notes et des tableaux qui sont d'ailleurs beaucoup utilisés... par les détracteurs de la stratégie nucléaire en appui technique de leur argumentation.

       Les voix de la stratégie se divise trois parties distinctes, qui permettent à l'auteur de couvrir une grande surface du domaine étudié : exercice selon les termes de l'auteur "de la pensée stratégique sur elle-même"; il aborde successivement la Généalogie de la stratégie nucléaire, la pensée stratégique de Charles Benoit de GUIBERT (1715-1786) et celle d'Antoine Henri JOMINI (1779-1869). Dans cette dernière partie, il dessine les grandes lignes d'un chantier stratégique toujours à poursuivre. C'est toute une méthodologie pour aborder la stratégie que le général propose : "La généalogie de l'historien n'est pas celle de l'acteur condamné à faire, sauf à n'être que spectateur. Le premier est invinciblement induit à chercher les enchaînements, à rétablir des continuités, à combler les vides d'un savoir lacunaire. Le stratège ne peut inventer qu'en pensant la rupture, par la critique et la négation du passé et la projection dans le futur. Si la généalogie n'est plus réductible à la classique histoire militaire, si elle se constitue en matériau d'une critique éveillée au maniement des armes, cela est dû, évidemment, au fait que nous naviguons à l'estime dans une zone de turbulences. Il serait tentant de croire que notre époque ne connaît pas de précédent. Ce n'est pas l'un des moindres mérites de la généalogie que de nous ramener à l'humilité. Elle rappelle que, dans tous les grands moments de ruptures, praticiens et théoriciens ont connu le même désarroi ; que leurs interrogations et leurs essais de solutions n'étaient pas plus simples que les nôtres ; qu'ils durent dire et faire "quelque chose" avec les outils du moment."

     C'est précisément cette démarche qui fait accueillir par Lucien POIRIER la fin de la guerre froide, les bouleversements géopolitiques et stratégiques de la fin de l'URSS, avec lucidité et sérénité. Dans La Crise des fondements, comme dans le livre-entretien avec Gérard CHALIAND qu'est Le Chantier stratégique, le théoricien prend acte du fait que la stratégie des quarante dernières années est devenue caduque. Les turbulences actuelles ne remettent pas en question le statu quo impérial dont les États-Unis sont le garant, le premier bénéficiaire et le gardien, mais obligent à penser une autre stratégie adaptée à de nouvelles menaces. Reprenant ses réflexions théoriques, l'auteur livre dans notamment Le Chantier stratégique des réflexions à la portée du grand public.

      Lucien POIRIER, notamment à travers ses activités de directeur d'étude de la Fondation pour les Études de Défense Nationale (jusqu'en 1992, jusqu'à la mise à pied du personnel), à l'Ecole Nationale d'Administration, influence encore de nombreux auteurs de stratégie, tel que Hervé COUTEAU-BEGARIE et François GERE. Créateur selon Gérard CHALIAND de "langage politico-stratégique", le général continue d'inspirer à travers ces ouvrages, souvent à vocation non-immédiate car volontairement insistant sur le terrain de l'épistémologie, obligeant à ne pas se contenter comme certains à adapter tout simplement leurs théories au nouvel environnement international (Les théories de Samuel HUNTINGTON sont ici directement visées).


     Selon le Dictionnaire de stratégie, "un des principaux mérites de l'oeuvre est d'avoir établi la notion de structure politico-stratégique qui décline les niveaux de la conception et de l'action : politique, stratégique, opératique et tactique. Cette structure est parcourue par des effets récurrents permanents, agissant en boucle et rétroaction les uns sur les autres. La stratégie générale intègre les composantes de la stratégie militaire, permettant de distinguer un sous-ensemble nommé "voies et moyens" intégrant deux composantes : la stratégie des moyens et la stratégie opérationnelle." C'est la stratégie napoléonienne, à travers l'étude d'auteurs tels de JOMINI, GUIBERT, CLAUSEWITZ ainsi que d'autres moins connus comme les généraux Jean COLIN et Hubert CAMON, qui inspire beaucoup Lucien POIRIER.
 
   Dans un entretien de 2003, intégré par la suite dans l'ouvrage rédigé par VERLUISE (diplo-web) et GÉRÉ (Une nouvelle Europe : comprendre une révolution géopolitique, Karthala, 2006), Lucien POIRIER, interrogé par le directeur de diplo.web (la revue géopolitique on line), fait part de ses opinions sur la crise irakienne (2002-2003) et sur l'attitude de l'Europe. Il estime que cette crise, qui n'a pas fini de modifier les règles du jeu au Moyen Orient, "nous apprend que le projet d'une Europe unie - très théorique bien qu'il ait été sanctionné par le traité d'Amsterdam et les projets d'élargissement - n'est pas pour autant en accord avec les réalités mondiales qu'il pouvait paraitre initialement." Il estime que l'OTAN possède depuis la fin de l'URSS "un statut exorbitant" qui sert avant tout les intérêts des États-Unis, qui par cet outil maintiennent leur hégémonie sur le Vieux Continent. Cet appareil militaire constitue en fait une pièce maitresse des USA pour empêcher l'Europe de la défense de réellement se faire. 
 
 
Lucien POIRIER, Eléments pour la théorie d'une stratégie de dissuasion concevable pour la France, Centre de Prospectives et d'Evaluation (CPE), 1966 ; Théorie de la stratégie nucléaire d'une puissance moyenne, 1967, texte dans Stratégie théorique, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale (FEDN)/Economica, 1997 ; Des stratégies nucléaires, Paris Hachette, 1977 ; Essais de stratégie théorique, Institut de stratégie comparée (ISC), 1982 ;  Les voix de la stratégie, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1985 ; Des stratégies nucléaires, Complexe, 1988 ; La Crise des fondements, ISC/Economica, 1994.
Lucien POIRIER et Gérard CHALIAND, Le Chantier stratégique, Hachette, 1997 ; Editions André Versailles (en ligne sur Internet), 2008.
Gérard CHALIAND, préface de Le Chantier stratégique, "Un stratège dans le siècle" , 2008 ; François GERE, Dictionnaire de la stratégie, article Lucien POIRIER, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000.
 
Révisé et complété le 27 mars 2015
Relu le 2 Août 2019



      

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