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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 14:42

        Les massacres - définis à l'heure actuelle par beaucoup comme destruction brutale et délibérée de civils sans défense en grand nombre, ce qui laisse de côté les destruction d'homme de guerre sur les champs de bataille comme les erreurs ou les dommages collatéraux résultant d'actes de guerre - constituent un objet relativement nouveau de la recherche historique et sociologique. 

Le terme de massacre forgé en français vers 1100, ne devient courant qu'au XVIe siècle en Occident. Il remonte à l'ancien picard machecler qui désigne la massue ou masse, un mot dérivé du latin populaire matteuca. Lié à la technique d'un instrument grossier, il signifie une opération maladroite, caractérisée par sa nature dévastatrice.

Le sens de ce mot connaît deux évolutions : d'une part, il désigne un "abattoir" (et la boucherie) et, au XIVe siècle, il entre dans le vocabulaire de la vénerie pour définir par métonymie la tête du cerf que l'on conserve comme trophée ; d'autre part dès le XIIe siècle (dans le Roman de Thèbes, marçacre signifie la mise à mort de nombreux individus), il prend le sens de "mise à mort d'un grand nombre d'individus". La banalisation du terme au XVIe isècle, liée aux guerres de religions entre protestants et catholiques, infléchit le sens vers l'acception moderne. En 1556, il apparaît dans le pamphlet Histoire mémorable de la persécution et saccagement du peuple de Mérindol et Cabrières et autres circonvoisins appelez Vaudois, qui relate les tueries en 1545, des vaudois de Provence, chrétiens issus d'une hérésie médiévale et ralliés à la réforme calvaniste. Il signifie alors le meurtre en grand nombre de personnes sans défense. Il implique une dissymétrie entre des bourreaux et des victimes. Durant la Saint-Barthélémy, en août 1572, les pamphlets hugunots contre la reine Catherine de Médicis, dénoncée comme une nouvelle Jézabel, responsable de l'assassinat de ses sujets, popularisent le terme : les néologismes massacreur et massacrement apparaissent dans son sillage. Son succès s'explique donc par l'émergence du combat religieux. Cette acception empirique est retenue aujourd'hui : en effet, si les techniques de destruction à distance ne cessent d'être de plus en plus sophistiquées, les massacres en "face à face" restent des pratiques courantes dans les guerres actuelles, interétatiques ou civiles (David EL KENZ, Claudine VIDAL). 

 

    Avant même la formulation de ce terme, et le jugement porté qui rend son expression courante, le massacre, comme le rappelle Pierre VIDAL-NAQUET, est tristement banal. De l'époque du mésolithique à l'Antiquité, en passant par des passages célèbres de la Bible hébraïque ou des textes fondateurs hindous, le massacre peut être décliné en types, comme le fait Jacques SÉMELIN (Du massacre au processus génocidaire, dans Revue internationale des sciences sociales, n°174, 2002) :

- massacre de proximité (corps à corps) ;

- massacre à distance (armes de jet, armes à feu, bombes...) ;

- massacre bilatéral (guerre civile) ;

- massacre unilatéral (un Etat contre son peuple) ;

- massacre de masse, contraire au massacre réduit ;

- génocide qui vise à l'éradication totale d'une collectivité selon des critères définis par le persécuteur ;

On peut compléter cette typologie en distinguant massacre exhibé et massacre occulté. A partir du XIXe siècle, les progrès technologiques de la guerre transforment les soldats en masse à détruire, par la recherche des points de concentration des troupes (des guerres de Napoléon à la guerre de Sécession, puis aux deux guerres mondiales). Il y a bien alors massacre de soldats pris dans des bombardements contre lesquelles ils n'ont aucune possibilité de se défendre. Ces progrès ramènent d'une certaine façon aux pratiques avant et pendant l'Antiquité, où des villes entières se déplacent (notamment dans l'empire perse) avec les combattants, et constituent les "cibles" de chaque armée : dans ces cas-là, il n'y a pas de distinctions entre les guerriers et leurs soutiens : tout ce qui ne peut pas être utilisé à court terme par l'armée en marche est détruit, même après la victoire.

 

     C'est surtout depuis la fin du XIXe siècle que le massacre acquiert une dimension juridique, avant d'être, en 1944, intégré par l'avocat polonais Raphael LEMKIN dans une définition du génocide, entérinée par la suite par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et adoptée par l'ONU en 1948. 

 

     Le regard diachronique sur une série de massacres n'induit pas, insiste David EL KENZ, un sens de l'histoire, du moindre massacre à l'époque des Grecs, au XXe siècle génocidaire. Avec de nombreux auteurs, il veut distinguer chaque massacre en mettant en oeuvre trois problématiques communes :

- "Le massacre est un évènement qui suscite différentes méthodes historiques et surperposent diverses traditions historiographiques et mémorielles. L'occultation des violences extrêmes dans le camp des bourreaux et la demande de reconnaissance dans celi des victimes renforcent la complexité de son appréhension. Le régionalisme sicilien, la guerre de Trente Anas dans le prisme de l'historiographie nationaliste allemande, la conquête de l'Algérie ou la controverse historiographique sur la conquête de l'Amérique du Nord et le négationisme du génocide arménien offrent des exemples d'instrumentalisation de l'événement du massacre." Nous pouvons ajouter que la grande instrumentalisation de la Shoah par l'Etat d'Irsaël, pour justifier d'autres exactions, introduit une difficulté supplémentaire dans l'appréciation du phénomène. 

- "La condamnation des massacres religieux au XIVe siècle, l'utopie d'une guerre civilisée au XVIIIe siècle, les massacres orientaux, de l'Assyrie à l'Empire ottoma et au Japon contemporain, agissant comme repoussoirs pour les Européens, constituent des exemples significatifs de la croyance en un progrès propre à ladite modernité occidentale. Cependant, le massacre demeure un fait récurrent dans l'histoire de l'humanité. Le recours à l'anthropologie historique, à condition qu'elle soit fortement contextualisée, semble préserver de tout paradoxe entre modernité civilisée et retour des crimes de masse."

- "La question des sources est, enfin, au coeur de l'étude sur les massacres. Bien que le travail de l'historien ne se réduise pas à un recensement et un classement des sources, celles-ci guident cependant l'appréhension première d'un civilisation confrontée à ses massacres. Chaque discours révèle une sensibilité à la cruauté. S'il est construit chez les historiens grecs et latins, les critères politiques et religieux sont décelables dans le témoignages des guerres d'Italie ou des guerres de Religion. Les littératures du romantisme et de l'après-Première guerre mondiale présentent des témoignages autocensurés sur les horreurs de la guerre, tandis que les sites Internet, au contraire, sont prolixes en images brutales, mais déforment la réalité chronologique du massacre."

 

     Loin de certains décomptes qui foisonnent précisément sur internet, sans références aux contextes ni aux jeux des acteurs concernés, seule la recherche de la logique des massacres (en tant que enchaînements de faits dans des contextes) peut permettre ce qu'ils veulent éviter. La reconnaissance juridique du massacre est une chose, notamment envers la mémoire des victimes et l'indemnisation des survivants. La compréhension de la manière d'où il se déroule est une autre chose, qui exige autant, sinon plus d'efforts. La recherche de la justice, car c'est cela qui est mis souvent en avant comme moteurs des entreprises juridiques, ne peut se résumer dans l'examen d'une comptabilité, de l'action de bourreaux et des torts faits aux victimes. Les premiers pas, qui permettent que des massacres ne se reproduisent plus, résident dans l'établissement des logiques qui les ont permis.

Aussi faut-il distinguer différentes logiques à l'oeuvre :

- logique d'extermination ;

- logique de punition (représailles) ;

- logique de terreur.

Ces trois logiques peuvent se retrouver dans des guerres ou des gestions d'Empire. Si les massacres sont sans doute perpétrés le plus souvent dans le cadre de guerres, sans que celles-ci soient à proprement parler des guerres d'anéantissement, et notamment lorsqu'ils ne rentrent pas forcément dans le cadre d'une stratégie (cas de débordement des armées après une victoire, comme dans le cas du pillage des villes dans les guerres d'Italie), ils existent également dans le cadre de la gestion d'un Empire (déplacements de populations jugées menaçantes ou surnuméraires, obtention d'un exploitation des ressources du pays). Ce qui amène à proposer d'examiner successivement différentes formes de massacres :

- Massacres d'intention stratégique, qu'ils soient à objectifs économiques, politiques, ou religieux ;

- Massacres dûs à la dynamique même de la guerre, avec ses aspects irrationnels ;

- Massacres induits par les haines religieuses, présents souvent dans les guerres civiles longues, mais n'entrant pas dans le cadre d'une stratégie.

    Pour l'examen de ces différents massacres, il importe de ce concentrer successivement sur leurs causes, sur leurs déroulements, mais également sur leurs conséquences. Dans l'étude de ces massacres - les études de cas se prêtant mieux aux décorticages des faits - il convient également de distinguer les massacres directs et les massacres indirects (qui obéissent à des logiques bien différentes) . Il faut qu'on s'en explique : le décompte des victimes d'une guerre n'est pas seulement celui des corps retrouvés sur les champs de bataille et qui servent souvent de référent unique ; il faut inclure également les victimes sur une durée plus longue (questions de démographie) et les victimes strictement collatérales, dues aux diverses épidémies qui suivent souvent les guerres (la première guerre mondiale a fait moins de mort que les différentes épidémies qui la suivirent). 

   Enfin, les comparaisons entre massacres contemporains et massacres anciens sont faussées au moins sur deux plans : d'une part, l'évaluation des victimes est beaucoup sûre pour la période récente, et d'autre part la valeur de la vie n'est pas considérée de la même façon. Quoi de commun entre le technicien qui manipule des commandes électriques à des centaines des kilomètres du champ de bataille, le technocrate aveugle obéissant aux ordres, le fanatique soldat aux premières lignes, et le guerrier - à la durée de vie courte - soucieux de la victoire et de sa récompense (matérielle et/ou spirituelle) ignorant de toutes notions d'économie ou de stratégie ?  Quoi de commun entre un stratège militaire soucieux surtout de ses troupes qui doit avancer coûte que coûte dans un pays qui résiste et un politique fanatique croyant à la supériorité de sa race (et partant à l'existence même d'une race...) ?

 

    Les massacres sont à considérer en définitive comme éléments des conflits, à la fois résultats et aliments dans une série de causes et de conséquences de nouveaux enchaînements dont le caractère violent peut parfois s'atténuer mais redevenir massif. Entrant dans des cycles de vengeances très souvent, visant des populations pas forcément à l'origine des torts causés (massif bouc émissaire), les massacres ne peuvent s'arrêter justement qu'à l'extinction de ses causes. Les efforts mémoriels sont nécessaires pour supporter les études historiques, mais le risque de contamination (l'origine de cet effort de mémoire étant très souvent partisan) est toujours là. Plus que ces efforts mémoriels, c'est la compréhension des événements qui peut couper les racines de ces cycles, à la condition que la valeur de la vie en soi soit partagée (et que les conditions de ce partage soient réunies). On ne peut en rester à une attitude morale ou juridique, il faut plonger au coeur des conditions sociales et économiques qui alimentent des politiques d'extermination plus ou moins avouées. On ne le répétera ensuite sans doute jamais assez : si la conscience de ces massacres, en tant que atteinte à la vie et injustices radicales, est partagée - relativement - en Occident, il n'en est pas de même partout. Cela va de pair avec une certaine inconscience politique qui croit et fait croire que l'ensemble des valeurs occidentales, y compris l'aspiration démocratique, est partagé dans le monde avec la même appréciation. On commence à entendre ici et là d'ailleurs des voix - pas toujours bien intentionnées, faisant sauter le pas d'une certaine délégitimation de l'effort mémoriel, sur le génocide des Juifs par exemple mais pas seulement - qui pointent le fait que la dénonciation des massacres soit le fait d'une petite partie seulement de l'humanité. A sein des institutions internationales (notamment à l'UNESCO), on est bien conscient de ce fait, la vigilance ne devant jamais se relâcher pour promouvoir un droit international qui bannisse les massacres de la pratique hélas répandue.

 

    Claudine VIDAL, évoquant tour à tour les études pour la période contemporaine, sur les massacres sous la Seconde Guerre mondiale, d'Indonésie, du VietNam, du Rwanda, résume bien l'état actuel des recherches : "Il existe une série de massacres célèbres. Leur mémorisation est souvent liée à la volonté de dénonciation rétrospective et au désir d'honorer les victimes. Ces massacres sont alors représentés comme des événements à part, isolés, exceptionnels. Il est vrai qu'il s'agit de massacres restés longtemps stupéfiants et qui le furent aussi pour certains de leurs contemporains. Aujourd'hui, les organisations internationales, des journalistes mettent en lumière et relatent une multiplicité de massacres perpétrés sur tous les continents, des chercheurs les analysent dans leur spécificité. Tous relèvent des continuités entre ces épisodes de massacres et les formes ordinaires de la violence, les historiens actuels de massacres anciens le font aussi."

 

Claudine VIDAL, Massacre, dans Dictionnaire de la violence, Sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011 ; Sous la direction de David El KENZ, Le massacre, objet d'histoire, Gallimard, 2005.

 

STRATEGUS

 

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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