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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 13:26

         Loin du mythe de Pasteur apportant au monde qui n'attendait qu'un sauveur de ce genre la connaissance des causes de toutes les maladies, le philosophe et sociologue des sciences propose, à partir d'un travail surtout fondé sur la lecture et l'analyse des revues médicales françaises entre 1870 et 1914, montre comment la bactériologie et la société française se sont transformés ensemble. L'invention proprement politique d'une science, d'un savant et d'une époque se trouve mis en évidence. Pasteur apparaît, dans les détails de son travail sur les microbes, comme un remarquable sociologue et comme un fin politique, puisqu'il parvient à ajouter les microbes au corps social. Dans cette étude classique en histoire sociale des sciences, Bruno LATOUR invite à revenir sur la division entre rapports de force et rapports de raison, entre politique et savoir. 

         A partir de ses laboratoires, où seuls un appareillage sophistiqué permet de voir et de comprendre les bactéries, Pasteur et ses collègues introduisent un bouleversement du métier de médecin, dans le mouvement ample de l'hygiénisme. La découverte de l'existence de ces micro-organismes et de leurs actions sur les corps, de leur responsabilité première dans les épidémies, fait d'abord penser, si l'on lit les Annales de l'Institut Pasteur, à l'éradication prochaine des maladies, donc à la disparition pure et simple de la fonction médicale. Avec l'auteur, nous pouvons suivre toute l'histoire de cette pasteurisation de la société, non comme le triomphe de laborantins sur tout le corps médical, mais comme le progressif passage d'un marché entre des médecins de toute façon indispensable à la diffusion des techniques de vaccination et des biologistes convaincus et convainquant de cette révolution scientifique. Après de longues batailles intellectuelles rapportées par les revues médicales (dont deux grandes rivales) contre les principes mêmes de cette pasteurisation, ce marché, qui transforme la déontologie médicale (qui passe d'une relation stricte entre médecin et malade à une relation entre trois acteurs, l'Etat et les deux premiers, pour le contrôle des populations et des personnes à risques), permet à cette profession d'obtenir que l'Etat "déparasite" la France, des pharmaciens, des charlatans et des bonnes soeurs. Et dans la foulée d'organiser une formation médicale scientifique, qui débouche sur un monopole d'exercice de la médecine.... L'auteur situe exactement la date de cette dérive : "La dérive ou le déplacement pastorien passant des vaccins aux sérum via l'immunologie, offre aux médecins à partir de 1894 un moyen de continuer leur métier traditionnel d'hommes qui soignent, mais avec une efficacité renforcée par le pastorisme. Ils y gagnent, au prix d'un petit équipement de laboratoire, les moyens d'assurer le diagnostic et de traiter la diphtérie. Les pastoriens offrent alors aux médecins l'équivalent de la variation de virulence que les hygiénistes avaient aussitôt traduit en "milieu contagion". Dès qu'ils peuvent continuer de faire ce qu'ils faisaient, les mêmes médecins qu'on disait étroits et incompétents se mettent aussitôt en mouvement , preuve exemplaire de la fausseté du modèle diffusionniste." Conclusion de cette "révolution" qui se résume finalement en une évolution : "Après 50 années de travaux en laboratoire, après 30 ans de déclarations fracassantes sur la disparition des maladies infectieuses et la fondation de la nouvelle science médicale, on a ajouté à la pratique médicale quelques lignes au milieu des pages et des pages de ce qu'on faisait avant. La coupure épistémologique radicale est une fine indentation dans la pratique du plus grand nombre". Ce n'est d'ailleurs qu'une fois le monde médical transformé que la coercition peut s'exercer sur des populations réticentes au contrôle sanitaire

     Avec la réserve qu'il faut se garder de fonder une analyse sociologique uniquement à partir des différents acteurs et de ce qu'ils vivent - car après tout, tout de même, le monde après la pastorisation a vraiment changé - les hommes savent qu'ils doivent compter sur ces acteurs microscopiques dans la longue chaînes des conflits - l'étude du professeur à l'École des mines de Paris, indique que dans le mouvement entre les acteurs, s'agissant de la santé, n'est pas simplement l'assimilation progressive de nouvelles découvertes scientifiques par la société, mais souvent au contraire, un jeu de rapports de force parfois très complexe. Loin d'être la marche progressive de la raison qui transforme la société, l'histoire des sciences - comme le montre cette portion d'histoire de la médecine - est souvent faites de heurts, où la contingence - des événements hors du champ de la découverte scientifique considéré, d'ordre politique, voire même politicien, joue un grand rôle. 

   L'auteur tente de systématiser les enseignements de cette analyse historique, qui vient après un certain nombre d'ouvrages sur "la science en action", dans une deuxième partie du même livre intitulée Irréductions. Petit précis de philosophie (sans prétention) dans lequel l'auteur se propose de pratiquer, au lieu des réductions qu'impose la division entre science, nature et société, des irréductions. Il s'agit surtout de ne pas analyser les choses uniquement d'après le résultat final. Les lignes des rapports de forces ne convergent pas tous obligatoirement vers une conclusion nécessaire. L'objectif de ces irréductions doivent permettre, dans l'esprit de l'auteur, de rendre les sciences et les techniques moins opaques et peut-être moins périlleuses.

 

Bruno LATOUR, Pasteur : guerre et paix des microbes, suivi de Irréductions, La Découverte/Poche, collection Sciences humaines et sociales, 2001, 346 pages.

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