Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 septembre 2010 4 23 /09 /septembre /2010 15:51

 Le géographe français Paul Marie Joseph Vidal de LA BLACHE est, à la fin du XIXe siècle, avec son disciple Lucien GALLOIS, le fondateur d'une géopolitique française, notamment à travers le rayonnement des Annales de géographie.

 

Un historien devenu géographe, apôtre de l'enseignement universitaire et scolaire

   Très brillant élève du lycée Charlemagne, il entre en 1863 à l'école normale supérieure (à l'âge de 18 ans) où il est reç premier en 1866 à l'agrégation d'histoire et de géographie. Nommé à l'École française d'Athènes, il profite de cette affectation pour voyager dans le bassin méditerranéen, en Italie, en Palestine, en Égypte... De retour en France, il enseigne notamment à Angers. Juste après la Commune, il présente sa thèse en 1872 en Sorbonne, puis la publie sous le titre Hérode Atticus. Étude critique sur sa vie. Cette thèse prélude à une réorientation de son parcours vers une discipline universitaire encore secondaire en France, qui connait alors un développement considérable, la géographie.

   Après la défaite dans la guerre contre la Prusse, un mouvement s'élève en France pour développer l'étude et l'enseignement de la géographie à l'université et dans le système scolaire. Très peu défendue au XIXe siècle, la géographie est encore balbutiante quand on considère ses succès en Allemagne. Les géographes d'Outre-Rhin, Alexander von HUMBOLDT, RITTER, RATZEL, Von RICHTHOFEN... sont des modèles enviés qui servent d'exemple à la rénovation universitaire de la géographie française, élément de la reconquête scientifique nationale. Quant à Élisée RECLUS, plus vieux de 15 ans et le plus célèbre géographe français dans la seconde moitié du XIXe siècle, il est alors à bien des égards l'antithèse de Vidal de LA BLACHE : comme anarchiste, il se place délibérément en dehors de toute institution universitaire (en revanche, il est lelbre de nombreuses sociétés savantes), vit banni (1872-1879) puis expatrié (1879-1890) en Suisse et par la suite en Belgique (1894-1905), préfère s'adresser directement au grand public, ne défend aucune visée nationaliste ni aucun canon disciplinaire et n'a pas l'intention d'être un "maître" faisant "école". Jugé trop jeune de LA BLACHE ne devient professeur qu'en 1875, titulaire d'une chaire de géographie "débarrassée" à sa demande, de son association traditionnelle avec l'Histoire. C'est progressivement qu'il devient "incontournable" au sein de cette discipline. Maitre de conférences puis sous-directeur de l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm (1877-1878), professeur à la Sorbonne (1898-1909), maître direct de nombreux historiens et géographes normaliens, éditeur de matériel scolaire, il publie tout au long de sa vie de nombreux écrits - ouvrages ou articles - qui constituent autant de références pour les chercheurs, y compris aujourd'hui.

   Surtout, en 1891, VIDAL fonde, avec Marcel DUBOIS et Lucien GALLOIS, la revue Annales de géographie. En 1894; il publie le monumental Atlas d'histoire et de géographie, un des premiers ouvrages constitués essentiellement de cartes accompagnées de courts commentaires synthétiques. Il présente ensuite le célèbre Tableau de la géographie de la France en 1903. Celui qui sert d'introduction à l'Histoire de France de LAVISSE, volume qui a un grand retentissement dans l'opinion publique. Il se sépare en 1895 de son élève Marcel DUBOIS, partisan de la géographie coloniale et adversaire d'une géographie régionale trop naturaliste selon lui. Dès lors la communauté des géographes est traversée par la rivalité de LA BLACHE/DUBOIS, ce dernier, antidreyfusard, attirant nombre d'entre eux tandis que l'attachement à de LA BLANCHE est un facteur d'unité au sein de la profession.

     Le géographe français, historien de formation, écrit en 1917 ce qui est considéré comme le premier ouvrage de géopolitique en France (La France de l'Est), marque surtout encore les mentalités dans l'hexagone par sa contribution aux idées de France aux frontières naturelles. Nationaliste convaincu, ardeur partisan du retour de l'Alsace et de la Lorraine dans le giron français, il fonde l'École française de géographie. Il développe en France, par son influence immense dans l'enseignement (c'est l'éditeur des fameuses cartes murales affichées dans toutes les écoles) et dans les milieux universitaires, la géographie telle qu'on la conçoit dans notre pays jusqu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Paul Vidal de LA BLACHE fonde avec Lucien GALLOIS, les Annales de géographie en 1891. Il présente un célèbre Tableau de la géographie de la France en 1903, qui sert d'introduction à l'Histoire de France de LAVISSE, et établit dès 1910 le plan de la Géographie universelle publiée après sa mort durant plus de 20 ans (1927-1948).

 

Une oeuvre prégnante

          C'est tout à fait de manière symétrique à l'oeuvre de RATZEL et de Karl HAUSHOFER, qu'il inscrit sa réflexion qui aboutit à La France de l'Est en 1917. La géopolitique français à ses débuts prend donc une orientation non seulement bien entendu antagoniste au nationalisme allemand, mais également inverse dans la conception des relations entre la géographie et la société. Il tente de bâtir une géographie aux contours humains et éloignée des seuls déterminismes physiques. Lucien FEBVRE, dans La Terre et l'Evolution humaine de 1922 qualifie son approche de possibilisme, un même élément naturel (fleuve, mer, montagne) recélant des potentialités d'obstacles et d'échanges qui peuvent être exploitées par les sociétés humaines de manières très différentes. Alors que la tradition allemande exploite facilement le thème de l'espace vital, reliefs géographiques à l'appui, la tradition française souligne la fluidité de ceux-ci.

La conception de Paul Vidal de LA BLACHE est tellement prégnante dans la société française que cela retarde la prise en compte en France de la géopolitique proprement dite, telle qu'elle se développe en Allemagne, en Grande Bretagne et aux États-unis. C'est surtout une cartographie de détail que son oeuvre favorise, et d'ailleurs le Service géographique des armées fait appel à lui pour préparer l'action de géographes comme Emmanuel de  MARTONNE à la future Conférence de paix qui doit dessiner la nouvelle carte de l'Europe politique.

 

            Aymeric CHAUPRADE et François THUAL soulignent une autre tradition "issue de la géographie française, la propension à la micro-géographie, la tendance à définir des unités minimales géographiques, la région, le pays, une petite patrie aux horizons multiformes, où le paysage monotone encadre en tous ses recoins des oeuvres humaines similaires". Ces sortes de cellules de civilisation, que Paul Vidal de LA BLACHE appelle les "genres de vie". Cette conception apparait bien dans une contribution publiée en 1902 dans la revue Annales de géographie. Dans Les conditions géographiques des faits sociaux, l'auteur cite différents climats, différentes végétations, en Europe ou en Asie qui influent sur la forme des sociétés qui y vivent. Si le lien est plus délicat à saisir dans les sociétés industrialisées d'Europe, il insiste sur les formes prises par des sociétés rurales fortement dépendantes des conditions du relief.

Un des reproches qui lui est d'ailleurs fait est d'éviter souvent de discuter des effets de l'industrialisation sur les sociétés humaines, ayant tendance à mettre surtout en valeur les permanences des paysages qui forgent jusqu'aux caractères des habitants, qui fixent les styles de vie, plutôt que les bouleversements opérés par l'activité intense des hommes sur précisément ces paysages.

Selon les deux auteurs du Dictionnaire de géopolitique, "cette tendance atomistique que l'on retrouvera chez certains refondateurs, Yves LACOSTE en particulier, tend à surestimer la réalité géopolitique des régions au détriment des nations et des espaces plus vastes - ces derniers intéressant au contraire les Geoplitiker allemands." Il est frappant de constater toujours selon eux que, "tandis que les écoles de géopolitique allemande et américaine souligneront l'essor des panismes (...) voués à étirer l'espace - conception continentale, voire impériale -, les géographes français de la première moitié du XXe siècle, si républicains furent-ils, construisirent une géopolitique des féodalités ; à cet égard, la centralité du concept d'aménagement de l'espace dans la réflexion lacostienne marquera un certain retour à la géographie des "genres de vie" de Vidal de La Blache."

 

       Contrairement à d'autres géographes, notamment allemands, de LA BLACHE, conscient du relatif et du contingent, ne généralise pas. il laisse davantage des modèles d'analyse et de description, difficilement imitables en raison de ses qualités remarquables d'écrivain, que des théories. Le livre de l'historien Lucien FEBVRE, La Terre et l'évolution humaine, conçu avant la Première Guerre mondiale, mais publié seulement en 1922, dresse un excellent bilan de cette géographie moderne parvenue à maturité à travers des tendances diverses : ridiculisant le déterminisme rigide de certains géographes anglo-saxons, il crédite Vidal de LA BLACHE d'une doctrine "possibiliste".

 

Paul Vidal de LA BLACHE, La terre, géographique physique et économique, Delagrave, 1883 ; Etats et Nations de l'Europe autour de la France, Delagrave, 1889 ; Atlas général Vidal de La Blache, Histoire et Géographie, Armand Colin, 1894 ; Tableau de la géographie de la France, Hachette, 1903 ; La France de l'Est, Armand Colin, 1917. A noter que le site de l'UQAC continue la reproduction électronique des oeuvres du géographe. 

Sous la direction de Paul CLAVAL et de André-Louis SANGUIN, la Géographie française à l'époque classique (1918-1968), L'Harmattan, 1996. Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999.

 

Complété le 20 février 2020

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens