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25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 09:56

   Associer le brave barbu blanc Père Noël et le conflit pourrait relever de l'attaque malhonnête et un brin d'une acrimonie mal placée si précisément la question du Père Noël n'était pas l'objet de... conflits de représentations! Entre les diatribes provenant plus ou moins des millieux religieux chrétiens et les irritations d'une logorrhée commerciale un peu dégoütante survenant tous les ans à la même époque, il y a bien des occasions de mésententes, très loin de l'image un peu lénifiante du Père Noël, prodige du bonheur des enfants. En effet, il y a depuis bien longtemps que le refrain de la paganisation de ce jour est chanté, de la part même des autorités qui ont tout fait pour faire du jour dit de la Nativité, une référence dans les fêtes chrétiennes obligatoires. Il y a un certain temps également que ce jour n'est plus tant à connotation religieuse que commerciale, le Père Noël étant mis à toutes les sauces... de biens et de services!

 

      Fait qui remonte bien avant l'industrialisation, bien avant l'installation de la Chrétienté de l'éternel rite de passage de fin d'année, ce jour de Noël constitue une vraie journée rituelle comme le rappelle Claude LÉVI-STRAUSS, qi indique bien au passage combien ce fait est enraciné dans la chaïne des conflits interpersonnels et intergénérationnels, et au coeur de la conflictualité sociale.

   Dans un article paru en 1952, l'anthropologue français, intervenant dans une polémique qui mêle une "paganisation" à une "américanisation", rappelle, au-delà de la banalité ou de la banalisation de cette fête, qu'elle constutie bel et bien un fait social de première importance, et pour nous un événement annuel majeur dans la trame des conflits-ccopérations sociaux. 

  "Le Père Noël est vêtu d'écarlate : c'est un roi. sa barbe blanche, ses fourrures et ses bottes, le traîneau dans lequel il voyage, évoquent l'hiver. On l'appelle "Père" et c'est un vieillard, donc il incarne la forme bienveillante de l'autorité des anciens. Tout cela est assez clair, mais dans quelle catégorie convient-il de le ranger, du point de vue de la typologie religieuse? Ce n'est pas un être mythique car il n'y a pas de mythe qui rende compte de son origine et de ses fonctions, et ce n'est pas non plus un personnage de légende puisqu'aucun récit semi-historique ne lui est attaché. En fait, cet être surnaturel et immuable, éternellement fixé dans sa forme et défini par une fonction exclusive et un retour périodique, relève plutôt de la famille des divinités ; il reçoit d'ailleurs un culte de la part des enfants, à certaines époques de l'année, sous forme de lettres et de prières ; il récompense les bons et prive les méchants. C'est la divinité d'une classe d'âge de notre société (classe d'âge que la croyance au Père Noël suffit d'ailleurs à caractériser), et la seule différence entre le Père Noël et une divinité véritable est que les adultes ne croient pas en lui, bien qu'ils encouragent leurs enfants à y croire et qu'ils entretiennent cette croyance par un grand nombre de mystifications.

Le Père Noël est donc, d'abord, l'expression d'un statut différentiel entre les petits enfants d'une part, les adolescents et les adultes de l'autre. A cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passage et d'initiation. Il y a peu de groupement humains, en effet, où, sous une forme ou une autre, les enfants (parfois aussi les femmes) ne soient exclus de la société des hommes par l'ignorance de certains mystères ou la croyance  - soigneusement entretenue - en quelque illusion que les adultes se réservent de dévoiler au moment opportun, consacrant ainsi l'agrégation des jeunes générations à la leur. Parfois, ces rites ressemblent de façon surprenante à ceux que nous examinons en ce moment. Comment, par exemple, ne pas être frappé de l'analogie qui existe entre le Père Noël et les katchina des Indiens du Sud-Ouest des Etats-Unis? Ces personnages costumés et masqués incarnent des dieux et des ancêtres, ils reviennent périodiquement visiter leur village pour y danser, et pour punir ou récompenser les enfants, car on s'arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le déguisement traditionnel. Le Père Noël appartient certainement à la même famille, avec d'autres comparses maintenant rejetés à l'arrière-plan : Croquemitaine, Père Fouettard, etc. Il est extrêmement significatif que les mêmes tendances éducationnelles qui proscrivent aujourd'hui l'appel à des "katchina" punitives aient abouti à exalter le personnage bienveillant du Père Noël, au lieu - comme le développement de l'esprit positif et rationaliste aurait pu le faire supposer - de l'englober dans la même condamnation. il n'y a pas eu à cet égard de rationalisation des méthodes d'éducation, car le Père Noël n'est pas plus "rationel" que le Père Fouettard (l'Eglise a raison sur ce point) : nous assistons plutôt à un déplacement mythique, et c'est celui-ci qu'il s'agit d'expliquer.

Il est bien certain que rites et mythes d'initiation ont, dans les sociétés humaines, une fonction pratique : ils aident les aînés à maintenir leurs cadets dans l'ordre et l'obéissance. Pendant toute l'année, nous invoquons la visite du Père Noël pour rappeler à nos enfants que sa générosité se mesurera à leur sagesse; et le caractère périodique de la distribution des cadeaux sert utilement à discipliner les renvendications enfantines, à réduire à une courte période le moment où ils ont vraiment droit à exiger des cadeaux. Mais ce simple énoncé suffit à faire éclater les cadres de l'explication utilitaire. Car d'où vient que les enfants aient des droits, et que ces droits s'imposent si impérieusement aux adultes que ceux-ci soient obligés d'élaborer une mythologie et un rituel coûteux et compliqué pour parvenir à les contenir et à les limiter? On voit tout de suite que la croyance au Père Noël n'est pas seulement une mystification infligée plaisamment par les adultes aux enfants, c'est, dans une très large mesure, le résultat d'une transaction fort onéreuse entre les deux générations. Il en est du rituel entier comme des plantes vertes - sapin, houx, lierre, gui - dont nous décorons nos maisons. Aujourd'hui luxe gratuit, elles furent jadis, dans quelques régions au moins, l'objet d'un échange entre deux classes de la population : à la veille de Noël, en Angleterre, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle encore, les femmes allaient a gooding c'est-à-dire quêtaient de maison en maison, et elles fournissaient les donateurs de rameuax verts en retour. Nous retrouvons les enfants dans la même position de marchandage, et il est bon de noter ici que pour quêter à la Saint Nicolas, les enfants se déguisaient parfois en femmes : femmes, enfants, c'est-à-dire, dans les deux cas, non-initiés.

Or, il est un aspect fort important des rituels d'initiation auquel on n'a pas toujours prêté une attention suffisante, mais qui éclaire plus profondéement leur nature que les considérations utilitaires évoquées au paragraphe précédent. Prenons pas exemple le rituel des katchina propre aux Indiens Pueblo (...). Si les enfants sont tenus dans l'ignorance de la nature humaine des personnages incarnant les katchina, est-ce seulement pour qu'ils les craignent ou les respectent, et se conduisent en conséquence? Oui, sans doute, mais cela n'est que la fonction secondaire du rituel ; car il y a une autre explication, que le mythe d'origine met parfaitement en lumière. Ce mythe explique que les katchina sont les âmes des premiers enfants indigènes, dramatiquement noyés dans une rivière à l'époque des migrations ancestrales. Les katchina sont donc, à la fois, preuve de la mort et témoignage de la vie après la mort. Mais il y a plus : quand les ancêtres des Indiens actuels se furent enfin fixés dans leur village, le mythe rapporte que les katchina venaient chaque années leur rendre visite et qu'en partant elles emportaient les enfants. Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchina qu'elles restassent dans l'au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses. Si les enfants sont exclus du mystère des katchina, ce n'est donc pas, d'abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c'est pour la raison inverse : c'est parce qu'ils sont les katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu'ils représentent la réalité avec laquelle la mystification consiste en une sorte de compromis. Leur place est ailleurs : non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les Dieux et avec les morts ; avec les Dieux qui sont morts. Et les morts sont les enfants.

Nous croyons que cette interprétation peut être étendue à tous les rites d'initiation et même à toutes les occasions iù la société se divise en deux groupes. La "non-initiation" n'est pas purement un état de privation, défini par l'ignorance, l'illusion, ou autres connotations négatives. Le rapport entre initiés et non-initiés a un contenu posifit. C'est un rapports complémentaire entre deux groupes dont l'un représente les morts et l'autre les vivants. Au cours même di rituel, les rôles sont d'ailleurs souvent intervertis, et à plusieurs reprises, car la dualité engendre la réciprocité de perspectives qui, comme dans le cas de miroirs se faisant face, peut se répéter à l'infini : si les non-initiés sont les morts, ce sont aussi des super-initiés ; et si, comme cela arrive souvent aussi, ce sont les initiés qui personnifient les fantômes des morts pour épouvanter les novices, c'est à ceux-ci qu'il appartiendra, dans un stade ultérieur du rituel, de les disperser et de prévenir leur retour. Sans pousser plus avant ces considérations (...) il suffira de se rappeler que, dans la mesure où les rites et les croyances liés au Père Noël relèvent d'une sociologie initiatique (et cela n'est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l'opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants."

"Quand on analyse les faits de plus près, certaines analogies de structure également frappantes apparaissent. Comme les Saturnales romaines, la Noël médiévale offre deux caractères syncrétiques et opposés : c'est d'abord un rassemblement et une communion : la distinction entre les classes et les états est temporairement abolie, esclaves ou serviteurs, s'asseyent à la table des maîtres et ceux-ci deviennent leurs domestiques ; les tables, richement garnies, sont ouvertes à tous ; les sexes échangent les vêtements. Mais, en même temps, le groupe social se scinde en deux : la jeunesse se constitue en corps autonome, elle élit son souverain, abbé de la jeunesse, ou, comme en Ecosse, abbot of unreason ; et, comme ce titre l'indique, elle se livre à une conduite déraisonnable se traduisant par des abus commis au préjudice du reste de la populations et dont nous savons que, jusqu'à la Renaissance, ils prenaient les formes les plus extrêmes : blasphème, vol, viol et même meurtre. Pendant la Noël comme pendant les saturnales, la société fonctionne selon un ddouble rythme de solidarité accrue et d'antagonisme exacerbé et ces deux caractères sont donnés comme un couple d'oppositions corrélatives. Le personnage de l'Abbé de Liesse effectue une sorte de médiation entre ces deux aspects. Il est reconnu et même intronisé par les autorité régulières ; sa mission est de commander les excès tout en les contenant dans certaines limites."  Claude LÉVI-STRAUSS examine ensuite le rapport entre ce personnage et cette fonction et le personnage et la fonction du Père Noël, "son lointain descendant".  Ce Père Noël est l'héritier et l'antithèse de l'Abbé de Déraison. Il s'est opéré une transformation, indice de l'évolution de la civilisation. C'est d'abord l'indice d'une amélioration de nos rapports avec la mort. Alors que nous lui permettions périodiquement de subvertir l'ordre et les lois, nous en restons à un esprit de bienveillance un peu dédaigneuse. Les cadeaux de noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste... d'abord à ne pas mourir!

 

  Comme on le voit le gentillet et débonnaire Père Noël demeure le lointain souvenir d'un état social traversé par des antagonismes et des craintes bien plus importants qu'aujourd'hui. Nonobstant les demandes pressantes de certaines prélats catholiques de garder à l'esprit que Noël, c'est d'abord, pour faire court, mais c'est présenté encore comme cela, la venue du Christ sur Terre, la filiation est bien plus profonde entre les traditions ancestrales et aujourd'hui (malgré toutes les manipulations lithurgiques et toutes les récupérations...). Et derrière cette tradition gît une réalité qui n'est pas très souriante, car il s'agit ni plus ni moins que la gestion de la crainte de la mort, et d'abord, faut-il rappeler que la mortalité infantile était il y a seulement deux siècles, la première cause de mortalité, de la mort des enfants... En fin de compte, même si la formulation de ces prélats est imbibée de la crainte du paganisme, ceux-ci, de manière paradoxale, sont poussés pour s'exprimer ainsi, par tout ce poids-là... Après tout, cette venue du Seigneur, n'est-elle pas la promesse de la vie éternelle? Et le Père noël, malgré toutes leurs inquiétudes sur le détournement de sens d'une fête religieuse (instituée d'ailleurs sur les vestiges de la fête païenne, quitte à déplacer pour cela la date de la venue du Sauveur...) est le lointain souvenir de leurs propres préoccupations de pasteurs....

 

Claude LÉVI-STRAUSS, "Le Père Noël supplicié", Les Temps modernes, n°77, 1952. Ce texte est disponible sur le site Uqac, sans lequel, rappelons-le se trouve de nombreux textes sur les classiques en sciences sociales en libre accès.

 

ETHNUS

 

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