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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 08:49

      La manière dont longtemps les médias, les institutions gouvernementales, les autorités scientifiques, avant de faire un certain revirement progressif à ce sujet, ont décrit l'attitude des populations en général face au développement des armements nucléaires et des centrales civiles nucléaires, relève bien d'une bataille d'opinion, d'un conflit de perspectives quant au futur. Stigmatisées comme peureuses, angoissées, traitées entre les lignes comme des enfants, les populations notamment des pays qui développaient cette énergie nucléaire, surtout celles situées dans l'environnement immédiat d'arsenaux ou d'installations électriques, faisaient l'objet d'analyses psychologiques, voire psychanalytiques, où étaient utilisées, selon une méthodologie peu regardante, les concepts de ces disciplines. Le foisonnement d'articles, de rapports - notamment issus de seervices gouvernementaux ou d'entreprise du secteur, voire des services des armées, aux Etats-Unis ou en France, mettaient souvent en avant la peur du progrès (mettant parfois en parallèle la peur du nucléaire et la peur des véhicules à grande vitesse au début du XXe siècle), la méconnaissance de la nature réelle de la structure de la matière, l'ignorance des effets réels des radiations atomiques, la méfiance mal placée envers les autorités en charge de la défense. Combien d'écrits n'ont-ils pas comparé les premiers écologistes anti-nucléaires à des illuminés et pourquoi, tant qu'à faire mis dans le même sac que les observateurs de soucoupes volontantes ou les adeptes des sciences occultes?

Toute cette littérature, qui pourrait être déterrée, si l'on voulait se moquer vraiment de ces autorités de l'époque, n'a guère d'intérêt autre que sociologique. Car elle met réellement aux prises une justification de "progrès" face à une défense d'autres modes de vie, qu'ils soient anciens, avec beaucoup de nostalgie (souvent indue), ou qu'ils soient possibles (une autre industrie, une autre agriculture, une autre vie quotidienne...). Car elle met aux prises des intérêts industriels (dans le secteur de l'énergie notamment), qui se qualifient bien vite d'intérêt général et d'autres intérêts éparses, eux-mêmes contradictoires, dans l'ensemble des sociétés industrielles. 

Ce qui nous intéresse ici, c'est plutôt des analyses sérieuses sur la psychologie ou la psychanalyse de la situation atomique, tels par exemple, qu'ils ont été effectuées par des auteurs spécialistes dans ces domaines, et qui avaient, par ailleurs, une vision beaucoup plus modérée (que l'emballement publicitaire des industriels) de la réalité. Ainsi Psychanalyse de la situation atomique, de Franco FORNARI (1964 pour la première édition italienne) et L'angoisse atomique et les centrales nucléaires de Colette GUEDENEY et de Gérard MENDEL (1973), nous donnent-ils un aperçu sur la question. La littérature scientifique des années postérieures aux années 1970 est plutôt faible ensuite, notamment parce que, précisément, se font jour des "problèmes" liés à la situation atomique...

 

    Franco FORNARI (1921-1985), neuropsychiatre et psychanalyste italien, influencé par Mélanie KLEIN et Wilfred BION, soutient dans Psychanalyse de la situation atomique, "qu'il est nécessaire pour tout homme, en tant qu'homme normal, de se sentir en quelque manière coupable et responsable de la destruction possible de toute l'humanité", le contraire relevant pour lui de la pathologie. Faisant référence aux grandes peurs antérieures (celle de l'an mil, par exemple), il souligne l'originalité de la peur "atomique" en ce qu'elle s'ancre de manière longue dans la psychologie humaine. "L'aspect le plus tragique du péril qui nous menace est au fond celui de l'attraction qu'il exerce sur nous, car celui qui, suspendu au-dessus d'un abîme, n'a plus d'espoir de se sauver, désire se laisser tomber plutôt que de reconnaitre son impuissance". Dans une référence constante à FREUD, il fait le lien dans le monde de la modernité avec les structures psychiques les plus archaïques, avec une tendance bien catholique (au sens des dogmes catholiques) de penser le péché originel. "S'il est vrai que le péché originel, la hybris primitive, s'exprime dans le désir de goûter aux fruits de l'arbre de la vie dans l'illusion d'acquérir l'immortalité des dieux (...), il est encore exact que le mal naît dans la mesure où les hommes sont attirés par l'illusion d'éluder la mort. Si le sens profond du péché originel est dans l'image de l'homme qui veut devenir Dieu, la rédemption, exprimée par le symbole du Dieu fait homme qui meurt pour avoir assumé tout le mal de l'humanité, est la célébration du mystère le plus profond de notre existence, celui par lequel les hommes ayant accepté avec loyauté leur propre mort peuvent survivre ou bien, sur le plan du mythe, ressusciter."

Dans toute la première partie de son ouvrage, il développe "ce besoin de culpabilité en tant que continuelle et dramatique nécessité de mutation" et les rapports "entre l'univers de la culpabilité et la nécessité d'amour-rédeption", avec toujours en arrière fond la question de la guerre, et singulièrement de la guerre atomique" En fait de compte, il y a bien chez l'homme un mélange de responsabilité biologique, de responsabilité éthique, de responsabilité de réparation, la nécessité de l'amour restant le fondement de la culture. 

Après avoir exposé en quoi consiste selon lui les anxiétés psychotique et la vie des groupe et la nécessité du retour du sujet pour surmonter les modalités psychotiques dans la vie des groupes, il en vient pour une seconde partie (dès le chapitre XVI)  à la culpabilité et à la responsabilité de chaque individu à l'égard de sa propre aliénation dans l'Etat. Car, pour cet opposant à l'armement atomique, c'est bien que se situe le lieu charnière et le pivot d'action possible. Il s'efforce de montrer la révélation par la psychanalyse de la morale intégrale existant dans l'inconscient comme fondement de la responsabilité de chaque individu devant le problème de la paix et de la guerre. Pour lui, la question essentielle est la responsabilité du sujet devant sa propre vérité comme principe épistémologique de l'ère cataclysmique dont l'un des éléments constitue l'attitude face au nazisme.. Il y a comme une continuité psychanalytique entre la responsabilité envers le nazisme et la responsabilité envers la perspective d'un apocalypse nucléaire. Et le noeud de ces responsabilités est l'attitude de l'individu face à l'Etat. "La réduction des préoccupations pacifistes et bellicistes à l'histoire personnelle du sujet, telle que l'a fait la psychanalyse, peut (...) être utilisée, non pas pour dégager l'individu de sa propre responsabilité devant la guerre considérée comme "la sale affaire des grands", mais pour dévoiler les sources des processus de responsabilisation, afin d'établir les prémisses d'une argumentation qui confère radicalement à l'individu le maximum de responsabilité." 

Il constate que le concept de démocratie "en est arrivé à sa crise actuelle parce que la vie des groupes, quelle que fût leur forme politique, avait pu éluder jusqu'à présent la nécessité de passer de l'objet partiel à l'objet total (suite à un développement sur l'évolution de la psyché de l'enfant). Un tel passage, à la différence de ce qui advient dans les collectivités, est pour la structuration du sujet une nécessité originelle."

"Traduit en termes politiques, le retour au sujet pour que la démocratie puisse retrouver une nouvelle possibilité de s'établir présuppose justement la réinstauration du sujet comme fondement de la souveraineté." "La psychanalyse peut démontrer que l'éliénation se trouve moins chez le malade que dans la modalité alinénante par laquelle le médecin établit ses rapports avec le malade ; de même la dimension aliénée de la vie des collectivtés est moins liée à la nature immuable de leur vie qu'aux modalités historiques concrètes selon lesquelles les individus établissent leurs rapports avec l'autorité, le pouvoir et l'Etat. Le retour au sujet, comme retour à la responsabilité de sa propre aliénation dans l'Etat souverain, semble donc être la condition nécessaire et suffisante pour ramener la civilisation humaine à cette fonction originelle de conservation des objets d'amour, qui donne son sens à la civilisation même, et que la perspective pantoclastique nous propose de recouvrer au point exact qui marque le paroxysme catastrophique de la crise de l'homme et de sa civilisation."

"Il s'agit donc, écrit-il dans le dernier chapitre, plus d'investir dans l'Etat nos ongles et nos cheveux comme symboles de notre besoin de violence, ni de laisser l'Etat la monopoliser et la capitaliser, mais de placer en lui d'un seul coup et solidairement  le cycle complet de nos besoins de violence, de culpabilité et d'amour réparateur. C'est en cela que consiste l'opération holomonique nécessaire pour empêcher l'Etat, en tant qu'Etat souverain fondé sur l'anonie, de devenir le processus de l'industrialisation de la violence privée."

     En fin de compte, il ne voit pas de solution dans les formules économiques et politiques, mais seulement dans la démarche psychanalytique. Il pose, par rapport à toutes les études de comportements des population face au péril atomique, que ces craintes sont absolument fondées et que tout le problème est, pour éviter que ces craintes ne deviennent réalité, est que chaque individu reprenne les responsabilités qu'il a trop confiées à l'Etat, pour gérer ses propres problèmes existentiels, autour de sa culpabilité quant à la violence.

 

   Loin de l'approche politique de Franco FORNARI, Colette GUEDENEY, médecin et psychanalyste qui venait de travailler pendant six ans dans le service de Radio-protection d'un pays de la Communauté Européenne et Gérard MENDEL, socio-psychanalyste, dans un livre à deux voix (assez différentes) se livrent à une analyse de l'appréhension des populations à propos des utilisations civiles de l'énergie nucléaire. 

Dans le sillage de son travail sur la Révolte contre le Père au niveau des groupes, Gérard MENDEL se propose d'examiner l'entremêlement des fantasmes inconscients concernant les centrales nucléaires et la bombe atomique. Dans son étude, il constate que "tout ce qui touchait à la Bombe paraissait minimisé, écarté, refusé - disons-le : réprimé et refoulé. Et ceci aussi bien dans le discours manifeste qu'au niveau de l'activité politique. Les individus et les masses vivaient en permanence avec, braqués sur eux, des fusées porteuses de bombes nucléaires, et ils paraissaient s'en soucier comme d'une guigue". Pour tout un ensemble de raisons, développées dans l'ouvrage, "on était amené à formuler l'hypothèse que la "Bombe" était refoulée car vécue sur un mode semblbale aux imagos maternelles archaïques dangereuses : identité de vécu, identité de destin. Le Moi se comportait de la même manière envers les deux, mettait en oeuvre les mêmes moyens de défense afin d'éviter le même type d'angoisse. Il s'agit là d'un phénomène entrant dans le cadre de ce qui nous avons écrit ailleurs à propos de la "sociologenèse partielle de l'Inconscient". Gérard MENDEL entend ne pas se limiter au thème "représentation-fantasme collectifs" et aborde également le fait qu'il existerait sans doute des raisons d'être inquiet à propos des centrales, malgré la confusion des craintes. Il aborde alors les dangers réels liés à la production d'électricité par des centrales nucléaires, sur lesquels il existe une véritable bataille d'experts à l'époque, notamment sous deux aspects : celui de l'accident, avec des produits radioactifs se répandant alentour et celui de l'augmentation globale de la radio-activité, artificielle, entrainée par la c réation même de l'énergie à fission nucléaire, auxquels il ajoute d'ailleur le risque de détournement de produits radio-actifs servant à des attentats. Il en tire la leçon qu'il existe à la fois des "mauvaises raisons" (par confusion des phénomènes et par méconnaissance - entretenue - de la technologie utilisée) et des "bonnes raisons" (risques objectifs) d'avoir peur. "La différence fondamentale, sur le plan du "phénomène-peur", est que les "mauvaises" raisons sont liées à des représentations floues, illimitées, pantoclastiques, devant lesquelles le sujet se sent impuissant, et que les "bonnes" raisons dérivent de représentations précises, délimitées, à partir desquelles une intervention efficace socio-politique peut intervenir tant au niveau local qu'aux niveaux national ou international". Il répète d'ailleurs que si "nous n'avions pas opéré (et d'ailleurs beaucoup ne le font pas, notons-le! en tout cas moins hier qu'aujourd'hui...) ce détour par la réalité externe, implicitement ou explicitement, nous nous serions borné à cette interprétation : "Vous croyez avoir peur des centrales nucléairs, mais il s'agit là d'une erreur : ce ne sont pas elles que vous craignez réellement". Conclusion que l'EDF aurait sûrement reproduite avec une satisfaction non déguisée dans ses bulletins, dépliants et communiqués!". 

Colette GUEDENEY a une toute autre approche différente. Dans ses conclusions, elle s'inscrit "à l'oposé des thèses culturalistes qui estiment que la culture crée les fantasmes." SOn étude "confirme la nécessité des fantasmes, la pérennité des désirs inconscients à travers les époque et leur indépendance par rapport au progrès technique, et combien il serait imprudent de sous-estimer l'action même des fantasmes sous prétexte qu'ils ne correspondent à rien de réel. Elle a mis l'accent sur l'intrication de la réalité matérielle et de la réalité psychique et montré que l'une ne peut se réduire à l'autre. Le monde fantasmatique sous-tend toute culture, mais la réalité sociale et technologique jouent dans la vie des hommes un rôle important. Cette réalité concrète peut provoquer à partir de l'Oedipe des régressions plus ou moins importantes et plus ou moins passagères, qui ont pour résultat de substituer à une forme plus élaborée du comportement, une forme plus fruste, plus primitive. Cette réalité extérieure agit comme cause déclenchante. Nous avons suffisamment vu le rôle que joue la nature propre du phénomène nucléaire, pour ne pas y revenir. La réalité peut être frustrante, une centrale nucléaire crée dans un petit pays une situation nouvelle où certains individus peuvent penser n'y avoir aucune part. L'indifférence supposée ou réelle des "gens bien placés" les blesse. Les sciences modernes apportent, à un rythme accéléré, nombre de connaissances nouvelles, souvent abstraites, qui peuvent entrainer des difficultés en raison de l'impossibilité ou l'incapacité de progresser. Mais ces événements extérieurs ne sont pathogènes que sur les personnes prédisposées. Une installation nucléaire ne fait que réveiller électivement, plus ou moins brutalement, les fantasmes enfouis dans l'inconscient.
La prédominance des processus secondaires propres au fonctionnement rationnel de la pensée sur les processus primaires qui caractérisent l'inconscient, joue à mon avis un rôle déterminant dans les attitudes vis-à-vis du risque nucléaire. Ce qui me conduit à penser que les sujets ont tendance à se comporter envers l'énergie nucléaire comme ils se comportent dans leur existence, c'est-à-dire en fonction de leurs problèmes sous-jacents.

On pourrait trouver peut-être une confirmation indirecte de mon hypothèse, dans le fait que les statistiques de l'Euratom portant sur "l'étude des attitudes des travailleurs nucléaires vis-à-vis du risque radio-actif" peut s'appliquer à l'état mental de la population en général : 15% de personnes présentent des troubles psycho-pathologiques et sont très angoissées, 80% de personnes sont dites "normales", c'est-à-dire ont une névrose courante, et utilisent le refoulement, et 5% semblent engagées sur la voie de la sublimation grâce à la désexualisation et à l'indentification au père."

Elle termine cette étude "en disant qu'il semble exister dans notre société un décalage entre l'avance intellectuelle et scientifiques et la maturation affective. Le problème essentiel me parait être celui de la non-intégration de l'agressivité, dans un monde qui dispose de puissants moyens d'action, et où règne l'interdit moral de l'agressivité. L'intégration et la matrise de l'agressivité constituent un des buts des cures analytiques dans le cadre préviligié du transfert. Elles apparaissent comme essentielles pour la vie des sociétés. Elles ne semblent pas acquises sur le plan des relations entre Etats et entre les gouvernés et les gouvernants, qui fonctionnent parfois à un niveau assez régressif et projectif.

La maturité individuelle est une entreprise difficile à réaliser : peut-être en est-il ainsi des sociétés? Actuellement les guerres sévissent à l'état endémique. ON peut toujours souhaiter une maturation des sociétés qui mette fin à cette forme de barbarie. La boite de Pandore a au moins laissé l'espoir aux hommes.  Dans une société industrielle qui est à la recherche d'idéaux séculiers, les changements et le rythme accéléré des modes de vie sont susceptibles d'induire des régressions. L'énergie nucléaire, de par ses circonstances d'apparition et ses caractéristiques propres, apparait comme un support privilégié pour l'arsenal des fantames en réserve dans l'inconscient de chacun. 
L'angoisse atomique semble essentiellement liée à une menace pulsionnelle. La technologie met à la disposition des hommes des moyens d'action accrus, ce qui peut r"enforcer l'angoisse lié aux désirs et à leur réalisation."

 

Franco FORNARI, Psychanalyse de la situation atomique, Gallimard, nrf, 1969. Colette GUEDENEY et Gérard MENDEL, L'angoisse atomique et les centrales nucléaires, Payot, 1973.

 

PSYCHUS

 

 

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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